A MADAME ALBERTHE DE RUBEMPRÉ, A PARIS
Trieste, le 19 féi^rier 1831.
Je ne crois pas être tout ce que vous dites, chère amie. Je ne désire pas tant la croix. Il viendra un jour où je voudrais ne pas l'avoir ; mais je ne sais pas si je serai en France quand votre sagesse nous aura donné la république.
Il y a trois jours j'ai reçu une lettre dans le genre de la vôtre et pire encore, car, vu que Julien (3) est un coquin et que c'est mon portrait,
(1) Collection de M. P.-A. Cheramy.
(2) Original : Collection de M. P.-A. Cheramy. (8) Le ht^ros du « Rouge et Noir ».
on se brouille avec moi. Du temps de l'Empereur, Julien eût été un
fort honnête homme ; j'ai vécu du temps de l'Empereur ; donc
Mais qu'importe ? si j'étais un beau jeune homine blond avec cet air mélancolique qui promet les plaisirs à la mode, mon autre amie ne m'aurait pas jugé si coquin.
Nous sommes vingt ici. Le consul de France est le second ou le premier dans les cérémonies. La cérémonie est tout chez ces peuples, comme une femme n'est estimée jolie qu'autant qu'elle a une robe neuve à chaque bal. Mais cinq à six consuls ont des croix ; mon prédécesseur et son prédécesseur l'avaient ; donc il faut la demander. Je la mérite à cause de Berlin, Vienne, Moscou. L'empereur ne l'aurait pas donnée pour cela ; mais tous les nigauds à qui on l'a donnée depuis n'ont pas vu Moscou. Sans l'envie, je vous dirais qu'au retour de Moscou, à B[orizow] je crois, M. Daru m'a remercié au nom de l'empereur, [M. de Pastoret y était et] M. la Biche, maintenant chef de division chez M. de Montalivet. Celui-ci est honnête homme, et le dira, s'il s'en souvient ; car alors [tout le monde était pâle] et songeait à soi ouvertement: Voilà, chère amie, ma pensée sur la croix, et je l'aurai d'ici à deux ans, si elle n'est pas supprimée, au premier ministre de l'intérieur homme d'esprit. Si votre vanité est blessée par la mienne, je ne porterai pas cette future croix en France.
La ressource de l'envie quand un auteur peint un caractère énergique ot, par conséquent, un peu coquin, c'est de dire : L'auteur s'est peint. Quelle réponse voulez-vous faire à cela ? Un homme se voit d'en dedans, [comme on voit le Géorama de la rue de la Paix.]
Le plaisir actuel l'emporte sur tout chez moi. Si j'étais Julien, j'aurais fait quatre visites par mois au Glohe^ ou je serais allé, avec suite, chez I\L le marquis de Pastoret. Répondez à cela, femme envieuse ! Je ne suis pas allé une seule fois au Luxembourg pendant que M. de P[astoret] était chanf-elier. Or M. Dacier, de la Bibliothèque, m'avait fait entondro clairtMiicnt {|u'il se laisserait forcer la main par M. de P[astoret.l
Julien eût tir»' parti de tout cela, et encore plus du salon de madame A[ubernon] (H de l'amitié de M. Bérangor. En supposant un ministre raisonnable comme l'actuel, sous le règne de Charles X, tôt ou tard AL Béranger devait être à la tête de la littérature. Clara Gazul vous dira que j'ai négligé même le grand citoyen, et bien à tort ; car cette famille a été héroïque pour moi. yVu fait, je dois tout à Fiore et à Madame do Tracy. [Et vous voyez qu'un ancien ami ou connaissance
comme Apoll. va quitter la boutique sans m'avoir donné un petit morceau de son bonheur. Vous croyez que je crois que le Rouge a réussi, et vous voulez me punir, mais dans l'énergie de la punition je vois la grande idée que vous avez du succès.]
Voyez nos peintres, Gérard, Gros, etc. ; on les vante. Vingt ans après leur mort on ne les trouvera pas égaux aux Bonifacio, aux Palma Vecchio, aux Maratte, aux Pordenoue, etc., aux peintres du troisième ordre de l'heureuse Italie. Ceci est dit pour vous calmer, et, en même temps, rien de plus vrai. Je suppose, ce que j'ignore, ne lisant aucun journal, sauf la Quotidienne et la Gazette de France, je suppose, dis-je, que le Ronge et le Noir ait du succès ; dans vingt ans les libraires et le public ne l'estimeront pas autant que la Religieuse portugaise, Jacques le fataliste, Marianne, etc. Si vous êtes encore montée, vous croirez que je ments. Comment diable voulez-vous que je vous prouve que je ne ments pas ? — Jusqu'ici voilà trois femmes qui m'écrivent des horreurs à cause de Julien, et des femmes dont l'une a une tendre amitié pour moi. Ne me croyez donc pas si fier du succès. Ensuite, croyez que je désire la croix ; mais, si, au lieu de croix, vous voulez m'employer à Naples ou à Gênes, je serai bien plus content. Si vous voulez augmenter ma joie, faites qu'un pays de bon sens comme New- York ait l'esprit et le climat de l'Italie, ses arts, ses ruines ; envoyez-moi là, et regardez-moi comme un cuistre si jamais je vous demande la croix.
Vous savez que je suis envoyé à Civita-Vecchia ; mais comment y aller ? Les révoltés ont coupé les routes à Spolette et Perugia. Autour des armées des deux partis, il y a des bandes de voleurs qui tiennent la campagne. Je vais probablement aller passer à Gênes et là m'embarquer pour Rome. Au diable les révoltés ! — Oubliez votre colère ; dans six mois personne ne parlera du Rouge, et je vous ferai un aveu : c'est que jamais je ne suis allé en Russie ; c'était mon frère Henri-Marc, dont j'ai pris les papiers, ce qui pouvait aller, parce que je m'appelle Marie-Henri, mêmes initiales.
Mille tendr.^sses à MM. Delà ^, Schnetz. Priez M. Schnetz de m'indiquer son appartement à Rome. Vous avez bien raison; c'est Besan- [çon] qui peut engager Apo. à m'être utile. Les lettres doivent ennuyer Apo.]