‹ Correspondance de StendhalChapitre 11 sur 134 · C. (1) A MADAME ALBERTHE DE RUBEMPRÉ, A PARIS · texte numérisé non relu

C. (1) A MADAME ALBERTHE DE RUBEMPRÉ, A PARIS

T., toujours T. {Trieste), le 20 février 1831.

On m'écrit que, le ministère vous ayant consultée sur la paix, la guerre, etc., vous avez exigé avant de lui répondre, qu'il vous accordât des grâces pour toute votre société. En conséquence Besançon (2) va être fait officier de la Légion d'honneur et MM. M..., Delà ^b et B — le (3), vont avoir la croix. Pour vous remercier, je vous envoie une lithographie fort rare ; elle m'a frappé depuis longtemps comme peignant parfaitement la douleur de femme. N'est-ce pas que cette douleur est bien différente de la douleur d'un homme ? Je vous envoie mon exemplaire, n'ayant pu m'en procurer un autre.

En voyant les croix dans le lointain, souvenez-vous, obligeante amie, de vexer M. de Mareste, pour qu'il parle à son cousin Argout (4).

Il y a deux mois que la femme la plus en crédit, ici (laide, trente ans, trente-cinq mille francs de rente, excellente cuisine, meubles admirables), ayant entendu parler de mon excellence, voulut m'avoir à dîner. Elle avait le comte Mocenigo, ancien ambassadeur ; elle me dit en entrant : « Nous allons bien bavarder pendant le dîner... » Je préparais les phrases les plus piquantes de ma gibecière, quand arrive mon collègue of Russio, sourd comme un pot, mais il a une croix au cou. Elle l'appela et le fit mettre à sa gauche ; personne ne trouva cela extraordinaire. L'homme n'est rien par soi-même ; il faut une marque de la spéciale protection de sa cour, un privilège.

M. A[polli] ne m'aime plus à cause de ma franchise qu'il prend pour de la fausseté ; j'ai donc le plus grand besoin d'un coup de collier de Besançon.

Nous avons ici le plus beau soleil et le plus grand vent. Ce climat est le contraire de celui de Paris. Je m'ennuie. Que voulez-vous que m'inspirent des femmes qui feront un beaucoup plus grand cas de moi

(1) Original : Collection de M. l'.-A. Chcramy.

(2) Mareste.

(3) Mérimi^e, Delacroix et Beyle.

Cl) Cf. Souvenirs (VEgoiisme, p. 12.

quand j'aurai la croix ? Quant aux hommes de tous les pays, je n'aime pas à leur parler.

Adieu, chère amie, mille tendresses à Besançon, Delà »i* et Schnetz. [Faites compliments à j\I. de la tf*. On dit son [illisible) fort bien, digne de la chose].

AU BARON DE MARESTE, A PARIS

Trieste, le 23 février 1831.

Je reçois la lettre du 12. L'intérêt que je prends au grand collinmaillard de Lutèce est fort tempéré par l'absence de détails. Je ne vois que la Quotidienne et la Gazette de France ; les effroyables mensonges que ces braves gens publient sur un pays voisin me donnent mal au cœur, comme dit le jeune ministre ; je finis par ne rien croire du tout sur Paris. Vos lettres sont un éclat de lumière dans un tableau de M. Martin (de Londres), Notre société tend à anéantir tout ce qui s'élève au-dessus de la médiocrité. Comment penser avec passion à quelque chose, quand on voit que, pour avoir du pain, il faut ne pas manquer aux mercredis de M. Dubois, du Globe. M. R[aulin], homme d'un vrai talent, en était dégoûté.

Sous Napoléon, il fallait plaire à un grand homme ; se montrer chez i'archichancelier, sans y rien dire, pendant dix minutes, chaque semaine, suffisait. Tirez les conséquences de ce fait. Depuis 1814, il faut cultiver quatre ou cinq salons ; que serais-je devenu si, par goût, je n'avais cultivé le salon rue d'Anjou ? (2)

Voilà comment je m'explique le manque absolu d'hommes de talent qui est la grande plaie de votre [Paris]. [Comment ne pas voir que l'on fait banqueroute aux journées de Juillet. On ne peut les faire oublier qu'en les usant. Donc, il fallait que votre frère, que je regarde comme de bien peu au-dessus de Louis XVI, usât les hommes de la gauche dès le mois de septembre, comme Napoléon usa Carnot qui l'importunait par sa réputation, et que j'ai vu Ministre de la Guerre, à Milan, 8 jours avant Marengo.

(1) Original : Collection de M. P.-A. Cheramy.

(2) Salon de M. de Tracy. Voir Souvenirs d'Eg^otisme. passim.

Si lo K[ing] avait usé l'extrême gauche, en septembre, il serait moins mal. La guei'i'e appellera les plus dignes au timon et donnera des sous-lieutenances à une quantité de Julien. Elle est, comme le mercure, la ressource assurée des sangs empestés. Du reste, votre frère ne peut, ce me semble, garder sa place ; il prouve, de reste, un certain proverbe relatif aux harengs et à la caque. Quoi ! Empêcher les Espagnols, les Italiens, et puis ne pas empêcher l'occupation do la patrie de l'Arioste ! Je défie tous les Maisonnette du monde de faire une réponse à cet étonnemcnt. Le Temps est si menteur, que, de temps en temps, nos feuilles nous en donnent des extraits. L'autre jour, un article de 20 lignes contenait au moins dix mensonges. Je l'ai relu par plaisir. C'est le journal le plus menteur.

Dites bien des choses pour moi à Maisonnette. I) doit trouver votre frère un bien grand homme. En général, les esprits faux s'admirent entre eux. Le peu que je vois du National dans la Gazette de Berlin me plaît infiniment].

Je relis l'allemand. Si j'étais resté ici j'allais donner un coup de collier, comme dit M. Clermont-Tonnerre, et me mettre en état de comprendre la prose. Nous avons vingt gazettes allemandes ; quelle masse de niaiseries ! Ils prennent au sérieux les Mémoires de M. Maximilien de Robespierre. N'est-ce pas M. Malitourne qui les a fabriqués? Mais, comme ces pauvres Allemands pensent très difficilement, ils traduisent beaucoup. Ils prennent de grands lambeaux du National.

Le froid me donne mon rhumatisme dans les entrailles ; [ce qui est bien pis que d'avoir manqué la tji]. Ces douleurs internes me rendent morose. Le soir, je vais dans une maison intime, où l'on ne parle que la langue de Schiller. — J'ai perdu hier, à quatre heures du matin, Mlle Hunger, qui chante aussi bien qu'une Française très forte ; elle est admirablement jolie, elle a des idées, vingt-trois ou vingt-quatre ans ; elle a connu tous les diplomates ; mais elle est trop forte en mathématiques ; j'ai voulu lui persuader que 48 = 25 ; ce qui n'a point été admis ; elle a préféré un grand maigre de vingt-cinq ans ; hier elle nous a quittés juiur Rome. — Que d'histoires dans le genre de celles de Sismondi durant le douzième siècle ! [Mais je n'ai pas do courrier extraordinaire].

A propos, Clara m'ayant écrit une lettre avec les noms propres, Lnhert au lieu de Berlin., on en a pris copie ; je me suis plaint, et les lettres m'arrivent intactes depuis huit jours. L'intelligence est si chère, qu'en mettant dfs Rorflu an lieu de Lubert, on peut tout raconter.

Clara me disait grossièrement : Votre roman, au lieu du Rouge ; on en a conclu que l'homme avait fait un roman ; ce qui a beaucoup intéressé la partie femelle du pouvoir.

[Mais revenons ; toutes petites animosités rapportées par Sismondi, mais aussi chaque jour une ressource nouvelle, une tentative absurde, si vous voulez, mais hardie, im caractère absolument semblable à un Achille du Moyen-Age, fou, singulier, mais agissant. Par exemple, donnant à ses subordonnés qui se distinguent, un grade supérieur au sien propre. La généreuse indignation du brave Dupont de l'Eure, paraît dans un autre personnage, M. Courge. L'énergie de Danton dans un prêtre marié. En tout, 3 personnages dont je vous enverrai le portrait moral. Vices et vertus, tout est l'opposé de MM. Thiers, Berryer et autres grands hommes de Paris. Une ignorance, entre au très choses, une ignorance à faire plaisir ! Un homme de ce parti, me parlant en confidence, me disait : « Eh bien ! les Allemands sont-ils entrés à Varsovie ? » Allemands ou Russes, c'est pour lui la même chose, mais il donnerait la moitié de son argent comptant pour le succès de ce qu'il aime. En feraient-ils autant vos beaux fils de Paris ? Vous rappelez-vous ce sauvage qui devant Sertorius, je crois, étendit une peau de bœuf par terre et posa le pied en divers endroits de la peau. Tout le reste s'élevait. Il n'y avait de dompté et de fixé au sol que la partie exactement sous son pied. On remettait les emblèmes aimés aussitôt que le pied se levait pour aller en avant ou de côté. C'est une école de hardiesse ; c'est surtout fort amusant pour le petit pays. Tandis que votre grande Galimafrée de Paris fait bâiller, et pour peu que l'on ait le feu sacré dont parlait Nap[oléon], donne envie de vomir.]

Ce qui se passe est éminemment dramatique, curieux, intéressant pour les acteurs, qui en disent de belles [de yoiir brother] ! N'avezvous jamais lu les épîtres dédicatoires de certaines nouvelles de Bandello ? Rien ne peint mieux la façon d'être de ce beau pays vers 1510. J'aime mieux ces petits morceaux naïfs que toutes les généralités des animaux tels que Sismondi, Roscoé, Guinguené, qui songe à faire une jolie phrase au lieu de songer à peindre d'une façon ressemblante. Plusieurs petits événements [of ihose days] ressemblent aux petites choses, extrêmement importantes pour les acteurs, que raconte Bandello. Les résultats sont imperceptibles ; un homme après six mois de soins, parvient [à émettre Y, ^^^^ d'une petite liqueur visqueuse] ; qu'importe au gonm humain ? Rien assurément ; mais pour lui c'est

le bonheur, c'est la vie. [Cette comparaison de c n (comme dit

Clara) me semble parfaitement adaptée à mes héros.]

Je vous envoie ci-joint l'adresse de la véritable eau de Cologne, que j'ai enfin retrouvée et qui fait mes délices. C'est exactement celle que vous m'envoyâtes dans mes beaux jours, et qui eut l'honneur de laver... les genoux de Madame G[azzani]. Je dirai comme Hector, quand reverrons-nous des femmes de cette beauté-là ?

Dominique m'écrit qu'il est fort incertain sur la route qu'il doit prendre : tout chemin mène à Rome ; mais les brigands, monsieur ? Ils sont capables de lui sauter au cou et de lui dire : nous vous aimons. Et ce sot empesé, [M. Régime (1)] peut le blâmer. Ce sot doit avoir une humeur de chien. [On exècre et méprise Guizot, dont on le regarde comme le second volume.] Sa petite vanité, mécontente de tout, dira à votre ami : « Monsieur, allez à votre poste et n'en bougez. » — Voilà ma seule crainte. [J'ai écrit à Apo. qui lira ma lettre, comme il m'a fait donner la croix, mais enfin j'ai sacrifié une feuille de papier. C'est le héros de la réserve ; moi, je n'en ai guère ; dès qu'il me connaîtra, il m'aimera comme Guizot m'a aimé.]

J'attends le successeur avec la plus vive impatience, je compte trouver le printemps ; mais, irai-je le chercher en passant par Gênes, où je m'embarquerais, ou tout bonnement par Venise, Ferrare, Bologne ? Hélas ! monsieur, comment traverser les insurgés de Viterbe et des environs de Civita-Castellana ? Comment passe-t-on de Bologne à Florence ? Voilà la question. Si le passage est intercepté, me voilà rejeté à Ancône, Foligno, Spolette, Narni et.... Au diable les révoltés. Chaque jour on répand une nouvelle contradictoire. C'est comme la retraite de Russie ; il était convenu que nous ne faisions pas retraite ; loin de là, monsieur, un mouvement de flanc. Notre plus grande crainte était toujours de mettre en colère M. Daru. Si vous rencontrez M. Balthazar Marchant, sous-intendant militaire à Niort, faites-vous raconter la scène qu'il lui fit pour avoir passé à droite plutôt qu'à gauche.

Eh bien, M. Régime, qui aura de l'humeur, peut être aussi raisonnable que M. Daru. Tant il y a qu'hier j'étais résolu d'aller gagner Gênes et Milan ; aujourd'hui le raisonnable l'emporte ; j'irai droit devant moi par Ferrare, Bologne et Florence, si je puis. Là, si j'y arrive, je puis m'embarquer à Livourne pour Fiumicino, même pour

(1) Le Comte dp Sainle-Aulaire (Cf. plus loin lettre du 16 mars).

Terracine, si le Saint-Père est à Bénévent, avec Régime. — Que ne puis-je vous développer mes histoires ! Je suis convaincu que lorsque Dominique arrivera à la ville éternelle, on lui demandera trente-six francs pour les frais du culte. Ils n'ont pas le sou, jugez du zèle qu'ils trouvent.

[Je prendrai grandement mon mal en patience, si je puis prendre l'appartement du grand peintre Schnetz et aller deux fois par mois faire une promenade de 28 lieues. Avec M. de Latour-Maubourg, j'aurais trouvé bienveillance extrême. Je tremble de m'abattre, comme on dit, dans un globule^ piqué de ce qu'on ne l'écoute pas. J'espère qu'Apo. m'écrira et qu'après tout, au bout de 6 mois, il sera remplacé par un homme capable.]

Moi, homme capable, je leur dirais : « Voici un petit bout de concordat en soixante articles, signez-le-moi, je vous le payerai dix mille francs par article. Voici dix évêques raisomiables, nommez-m'en deux cardinaux ; donnez des bulles aux autres, je vous les paye cent louis pièce.» Cela dit sans phrase, on toperait en trente-six heures.

[Aussitôt l'arrivée si désirée de mon successeur, j'écrirai au charmant Koreff pour le supplier de me recommander à son envoyé à R[ome]. Que je serais heureux de trouver quelque bonne tête avec qui échanger mes notions et rectifier mes calculs.

Apo. a-t-il trouvé le temps de donner la ►}* à M. Tomazin ? Compliments à Delà ^b, quand vous le verrez. Je suis enchanté de lui avoir fait injustice il y a 3 ans.

Si j'avais le temps, je raconterais en détails, à AP® Azur, un voyage de 36 heures dans une petite ville voisine. Elle comprendra, ce qui est beaucoup {illisible), que tout le monde ne soit parfait comme la rue Bleue. Si le hasard vous pousse chez M™^ Ancilla, remerciez-la d'une lettre de 4 pages qui ce matin a fait mon bonheur. Vous m'imiterez en écrivant, trop vite, 7 à 8 mots essentiels illisibles.]

Ceci est un bavardage inutile, destiné à vous payer vos bonnes lettres de nouvelles.

Page 1