A MONSIEUR GUIZOT
MINISTRE DliS AFFAIHES ÉTKANGÈRES
Civila-Vecchia^ .... Août 1841.
Monsieur le Ministre,
Je suis dans les premiers jours d'une pénible convalescence, après une maladie de quatre mois. La goutte menaçait d'une congestion au cerveau. Il a fallu neuf saignées ; la convalescence a lieu au milieu du mauvais air de Civita-Vecchia.
Je n'ai point sollicité de congé parce que M. Lysimaque Tavernier, chancelier, était lui-même en congé à Constantinople.
Mais M. Lysimaque Tavernier doit être à Civita-Vecchia vers le 9 septembre^ prochain.
Le moment est donc venu de solliciter auprès de Votre Excellence un congé aussi court qu'il conviendra.
Je voudrais changer d'air et aller consulter, à Genève, M. Prévost, qui m'a guéri d'une grande maladie, il y a qiielques années.
La présence de M. Lysimaque Tavernier assurera le service du poste de Civita-Vecchia.
Aucun fait expose ci-dessus n'est exagéré. M. Alertz, d'Aix-la-Chapelle, médecin de Sa Sainteté, m'a soigné de concert avec M. Girolami.
(1) Post scripliim oublié dans la publication des Souvenirs d'Fgotismr, p. 316.
A ROMAIN COLOMB, A PARIS
Florence, le 8 octobre 1841.
Cher ami, je partirai vers le 22 avec Salvagnoli (1) avocat, homme d'esprit, qui a le projet de passer trente jours à Paris ; on le dit méchant. Mais est-ce que je ne passe pas pour méchant ?
J'ai quelque espoir de devenir avare ; tous les plaisirs de Paris dont Besançon (2) me parle me semblent chers. — De Marseille j'irai à Genève, demander une direction pour ma santé à M. Prévost.
Le grand-duc de Toscane a réuni ici tous les savants. Il y avait huit cent cinquante scienziati, c'est ainsi qu'on les appelle. A Boboli, dîner admirable tous les jours, à trois heures ; dîner de quatre cent cinquante scienziati ; chacun payait cinquante sous ; mais le grand-duc ajoutait, en secret, deux francs par dîner. Quant à la science, on en a peu fait ; mais les savants ne sont plus ridicules aux yeux des chinois nommés Toscans.
Je trouve tout trop cher ; serait-ce, enfin, l'avarice ? Rossini s'est fait banquier, et fait, dit-on, des scènes à Mademoiselle **** pour la moindre robe. Je ne me dis pas de sottises en me comparant à un homme de génie.
La Toscane a été admirable ; on y parlera en 1880 du congrès de 1841 ; huit cent cinquante savants, Orioli le premier. T'ai-je dit que mon portrait, fait par M. Sodermark, colonel suédois et peintre, est un chef-d'œuvre ? Il a été le roi de l'exposition romaine, à la porta del Popolo.
Le mois d'octobre est délicieux à Rome, le peuple y est fou de joie. Il prétend qu'au mois de novembre tout le vin ancien tourne à l'aigre ; c'est ce qu'il faut empêcher. De là, les nombreuses libations au mont Testaccio. — Pendant tout ce mois la villa Borghèse est remplie de fous, le jeudi et le dimanche. Les étrangers vont voir les trois fresques de Raphaël, peintes par ses élèves, à sa maison do plaisance, hors de la porte Pinciana.
(1) Ministre de l'intérieur à Florence, en 1848.
(2) Le baron de Mareste.
282 COimESPONDANCE DE STENDHAL