‹ Correspondance de StendhalChapitre 101 sur 134 · CONDOTTI · texte numérisé non relu

CONDOTTI

Le 20 avril, attaque de faiblesse dans la jambe et la cuisse gauches. Ça va bien le 21 aviil.

G92. — 1(1) A ROiMAIN COLOMB A PARIS

Rome, le 28 mai 1841.

La première chapelle à droite dans Ara Cœli est peinte à fresque par le Pinturiccio, c'est la vie de S. Bernardino, de Sienne, lequel était diablement maigre et prêchait la charité. Parmi beaucoup de pierres sépulcrales placées dans le pavé devant cette chapelle, on remarque celle de Pierre délia Valle, fameux voyageur. On lit sur la piwro : »it Hic reqiiiescit Petriis de Valle. C. I. dia. requiescat in pace. — On remarque plusieurs monuments des délia Valle dans cette église ; il y a une pierre sépulcrale de Donatello dans cette église ; c'est celle d'un archidiacre : Crivelli de Milan.

A quelle adresse faut-il t'écrire ? J'ai eu le plaisir de passer trois jours avec M. Cochelu, ami de 31 ans. Envoie-lui la Peinture, Haydn et le Touriste, et la Chartreuse si tu en as. Au deuxième étage des Affaires Etrangères, on te donnera l'adresse de M. Cochelu, consul.

Combien coûte la première communion d'une demoiselle de quatorze ans ?

Après des saignées, la goutte ne monte plus à la tête.

M. de Balzac a-t-il une Chartreuse avec papier blanc ?

Mille respects à ces dames Durand et à la comtesse Mille tendresses à ce nouveau ménage. Mille détails sur le mariage. Compliments à M. de la Baume.

A ROMAIN COLOMB A PARIS

Civiia-Vecchia, le 9 juin 1841

Voici, mon cher ami, un grand accident, qui pâlit et désennuie, ce matin, tous les habitants de mon endroit.

(1) Original: Collection de M. C. Stryienski. Lettre supprimée presque en totalité par Colomb qui en a intercalé quelques fragments dans la lettre du 23 avril 1836.

278 COHKESFONDANCE DE STENDEIAL

Le Pollux est retourné aux enfers. Au milieu du eanal de Pionibino, dans la nuit du 17 au 18, à onze heures du soir, le Mongibello, bateau napolitain, a passé sur le Pollux, bateau à vapeur Sarde, et l'a envoyé au fond de la mer. Un marin a eu la présence d'esprit d'accrocher les cordages du Mongibello, et les passagers du malheureux Pollux ont pu sauter «à ces cordages et sauver leur vie. Un seul capitaine napolitain a péri.

Apparemment, tous les voyageurs dormaient ; tous leurs effets snut perdus. — Le Pollux valait au moins soixante-dix mille piastres (exactement quatre cent cinquante mille francs).

Il y aura procès ; mais, suivant moi, c'est un accident de mer : Chi ha perduto ha perduto.

Le capitaine napolitain noyé s'appelle Castagnola ; c'était un homme de quarante ans, riche, beau, bien élevé ; je l'ai connu ici, d'où il a pris la mer le 17.

L'enfantillage des hommes est incroyable ; les passagers vont donner la préférenct^ aux bâtiments de l'Etat, malgré la lenteur et la superbe des officiers, qui ne veulent pas passer pour des conducteurs de diligence.

Malgré tout, la mer est cent fois moins dangereuse que la voiture ; et puis, la mort est prompte, grand avantage. — L'enfer est ce qui rend la mer affreuse, en Italie ; Dominique n'a pas eu une demiseconde de ces idées. — J'avais prêté mon cas de nuit à imi voyageur; voilà ma perte.

T'ai-je narré toutes les déconvenues de M. Lacordaire, forcé de laisser les douze disciples, et, au lieu de faire le colonel, à la tête do ses douze hommes, obligé de vivre avec les plus sales, les plus jaloux, les plus méchants des moines, à la Minerve, à Rome ? Il est bien puni, et M. de Lamennais rira de le voir exécré, parce qu'il se lave les mains. Les Français scandalisent les prêtres romains. La Vie de Sainl Dominique, je crois, par ledit de Lacordaire, a indigné un prêtre puissant, l'un des courtisans de la reine douairière de Sardaigne, qui se lamentait, moi présent, des idées françaises, qui paraissent dans le livre de Lacordaire ; les Français sont à demi- protestants. J'ajouti; : « car ils se permettent Vexamen personnel, le pire des péchés. »

Tu vas m'appeler menteur : le cardinal Tosti a dit à **** ipie l'ambassadeur L.... avait peur de ton gros Dominique. Le confidtMit du cardinal Tosti l'avait dit à un ami, qui me l'a répété.

J'ai deux rhiens que j'aime tendrem(>nt ; l'un, noir, épag'ieul anglais,

beau, mais triste, mélancolique ; l'autre, Lupetto, café au lait, gai, vif, le jeune bourguignon, en un mot; j'étais triste de n'avoir rien à aimer.

A M. DÉSIRÉ LAVERDANT(l).

Civiia-Vecchia., 8 juillet 1841.

Je vous prie, Monsieur, d'excuser le long retard de ma réponse. M... (2) m'a remis la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire au moment où l'on me soumettait à huit saignées. C'est un accès de goutte. Je n'ai presque plus la faculté de penser.

Puisque le hasard a fait tomber mes idées sous vos yeux, je vous dirai que la décadence de la langue latine (3) après Claudien me représente l'état du français de 1800 à 1841.

On ne disait plus par exemple : « Les pauvres assiégeaient le palais des riches, mais la pauvreté assiège le palais de la richesse. «

Faute d'idées, on s'attachait à Ségur. Voilà le grand vice du moment. Ou je me trompe fort, ou la prolixité de nos grands prosateurs ne sera que de l'ennui pour 1880.

Si vous aviez des doutes, monsieur, supposez la première page du Henri /F de Tallemant des Réaux traduite en français de 1841 par un des grands prosateurs actuels. Cette page de Tallemant produirait six pages de M. \'illemain. Je choisis exprès un homme de talent.

Cette idée m'a porté à faire attention au fond et non à la forme. Plût à Dieu, au milieu de l'ennui actuel, qu'il nous arrivât un bon livre écrit en patois auvergnat ou en provençal. Voyez ce que produiraient nos prosateurs traduits en allemand ou en italien.

Adieu, monsieur, je me réserve de vous répondre encore quand je serai moins tourmenté.

Agréez l'hommage de mes sentiments les plus distingués.

H. BEYLE

(1) N" 6, rue de Toiirnon, à Paris.

(2) En blanc dans l'original.

(3) La lettre n'est de la main de Beyic qu'à partir de ce mot.

P. S. — Los vicissitudes de la Peinture de 1480 à 1700, jettent une lumièri' fort claire sur ce qui va arriver à la Littérature.

Il n'y aura plus d'artistes dignes de ce nom que panni les gens nés avec 1000 1. de rentes. Voir Lanzi traduit en français. Les hommes qui ont du pain sont dispensés d'adorer les sots au pouvoir. (1)

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