I. (2) AU BARON DE MARESTE, A PARIS
Trieste, le 26 décembre 1830.
[Je suis réellement inquiet de ce qui se sera passé du 18 au 26 décembre. Peut-être rien ; alors vous vous moquez de moi. La prudence
(1) Colomb avait joint à celte lettre un paragraphe qui fait partie d'une lettre inédite du 26 décembre 1830.
(2) Collection de M. P.-A. Cheramy.
est ridicule en France, à moins qu'elle ne prenne le masque de l'affectation. J'ai tiré cette maxime de Grimm. Dominique va voyager. Il est résigné. Cependant recommandez-le à Apollinaire, si toutefois il est encore à l'ancre. Vu la rapidité des passages d'Apolli,, vous aurez 4 ou 5 amis ou connaissances. Faites bien vite une petite chose pour chacun des 4 ou 5.
Politesse extrême des habitants. Dominique a à se louer de tout le monde sans exception. Mais cette ville est Hambourg. Si on rapproche D. de Solive, il sera heureux. Lisez mon épître à M'"*' Azur.
M. Previdali, pair, anciennement, par 3 ou 4 années de simple soldat, fait le Figaro de Milan. Son journal, qui s'appelle {en blanc), rend compte de 54 théâtres ouverts le 26 décembre. Si vous êtes curieux lisez-le.]
A Trieste, on sent le voisinage de la Turquie ; des hommes arrivent avec des culottes larges, sans aucun lien au genou, des bas, et le bas de la cuisse nu ; un chapeau qui a deux pieds de diamètre et une calotte d'un pouce de profondeur. Ils sont beaux, lestes et légers. J'ai parlé à cinq ou six ; je leur paye du punch, ce sont des demi-sauvages aimables ; mais leurs barques sentent diablement l'huile pourrie ; leur langage est une poésie continuelle.
[Je me préparais à apprendre le grec moderne. Au printemps, le devoir me conduira à Cataro. Bellini est à la mode sur les 54 théâtres ou 48 de musique.]
AU BARON DE MARESTE, A PARIS
Trieste, le 17 décembre 1830.
Quelle bonne semaine ! Jeudi une lettre de la divine Clara (2), aujourd'hui une de vous. La rue de Jérusalem (3) de ce pays a pris copie de la lettre de la jeune fille et pour cela l'a gardée trois jours. [Ne mettez] jamais de noms propres ; à cela près, [dites] tout, abso-
(1) Original : Collection de M. P.-A. Cheramy.
(2) Prosper Mérimée.
(3) La police autrichienne : explication des pseudonymes et noms d'emprunt employés par Beyle.
lument, et je recevrai vos benoîtes lettres trois jours plus tôt. Je ne me croyais pas si curieux; il est drôle de faire des découvertes sur soimême à quarante-huit ans, que j'aurai demciin. En être réduit au régime de la Quotidienne m'assomme.
Je n'ai jamais mieux senti le malheur d'avoir un père qui se ruine. Si j'avais su, en 1814, le jather ruiné, je me serais fait arracheur de dents, avocat, juge, etc. Etre obligé de trembler pour la conservation d'une place où l'on crève d'ennui ! Je n'ai à me plaindre de personne ; j'ai trouvé des amis, pour ainsi dire, uniquement à cause de lady Morgan (dont je ne partage point les opinions jacobines). Toute ma vie est peinte par mon dîner ; mon haut rang exige que je dîne seul : premier ennui. Second ennui : on me sert douze plats ; un énorme chapon qu'il est impossible de couper avec un excellent couteau anglais qui coûte ici moins qu'à Londres ; une superbe sole qu'on a oublié de faire cuire, c'est l'usage du pays ; une bécasse tuée de la veille, on regarderait comme un cas de pourriture de la faire attendre deux jours. Ma soupe au riz est salie par sept à huit saucisses, pleines d'ail, qu'on fait cuire avec le riz, etc. Que voulez-vous que je dise ? C'est l'usage, on me traite comme un seigneur, et certainement le bon homme d'aubergiste, qui ne me rencontre jamais dans sa maison sans s'arrêter, se découvrir et me faire un salut jusqu'à terre, ne gagne pas sur mon dîner qui me coûte quatre francs deux sous, le logement, six francs dix sous. Ma qualité d'oiseau sur la branche (Clara ne comprend pas cette légère métaphore) m'empêche de prendre une cuisinière. Je suis empoisonné à un tel point, que j'ai recours aux œufs à la coque ; je n'ai inventé cela que depuis huit jours, et j'en suis tout fier.
Racontez mon malheur à madame Azur, et dites-lui, si elle sait les mathématiques, de multiplier toute ma vie par le malheur du dîner. L'absence de cheminée me tue ; je gèle en vous écrivant. Dans l'autre chambre j'ai un poêle qui donnerait mal à la tête au plus grossier Auvergnat. — Je suis prudent et ne vois point Madame ***, dont bien me fâche. Elle a l'entregent d'Ancilla (1), une gaieté constante et de la hauteur ; elle a une cheminée ! J'aurais pris racine auprès d'une construction si précieuse. — J'ai trouvé un ami véritable dans un capitaine au même régiment ; il est incroyable combien nous nous convenons. Mais, monsieur, combien de temps aurai-je la patience de monter cette garde ? Deux ou trois ans au plus.
(l) Mme Ancelot (Voir Sept lettres de Mérimée à Stendhal),
Je m'occupe beaucoup de mon métier ; il est bon, honnête, agréable en soi, tout paternel. Ma correspondance s'occupe du commerce of Corn. Ne croyez point que Paris soit le plus fertile en ce genre. C'est le Bannat, monsieur. Je me suis rapproché du dit Bannat pour étudier la partie, j'ai fait un voyage à Fiume; c'est tout à fait le dernier endroit de la ci^'ihsation. Un étranger, capitaine, est reçu comme feu mademoiselle Jeek, l'éléphant à Paris. Cinq jours passés là furent cinq carnaçaiix. On m'aimait tant qu'on m'a dit : « \'ous ne faites pas de dettes criardes et des banqueroutes, comme un de vos prédécesseurs, mais il avait deux croix et vous point. — « Je l'ai refusée, » ai-je répondu. — Dans cette charmante ville de six mille âmes, un homme qui a un capital de quarante mille francs est dans l'abondance, la considération, etc. Il a un logement que le soleil dispense du poêle ; il adore l'usurpateur et lit l'histoire de ses amours avec des gravures enluminées ; il veut absolument me prêter ce livre rare, qu'il a fait venir à grands frais. Toutes les fois que je l'allais voir, il me faisait faire à l'instant du chocolat. « Combien vous coûte cette vie délicieuse, lui ai-je dit, le dernier jour, en le surprenant à dîner avec sa maîtresse ? — Je me ruine ; mais que voulez-vous ? la vie est courte ; je dépense trois mille six cents francs, »
Dans mon voyage, en venant ici, j'ai trouvé Port-Maurice, près de Gênes, absolument comme la ville dont je vous parle ; chaleur et situation à souhait. A cause du cabotage, le vice-consul encaisse, tout compris, neuf mille francs. Voilà l'homme le plus aisé de tous les employés de France. — J'ai trouvé l'aimable et amabilissime M. Masclet, consul à Nice, au milieu d'un jardin rempU de rosiers en fleurs, le 15 novembre. Le serpent de l'envie a aussitôt sifflé dans mon cœur. A cause du grand mot cabotage, Nice vaut vingt-deux mille francs. [Mais the conquest 1 N'êtes-vous pas content de ma belle écriture ? Je vais doucement pour plaire à vos beaux yeux et mériter une longue réponse].
Je pense [que le great cit[oyen] (1) sera ail in six monihs et] que la Chambre actuelle, tout en se donnant le plaisir, nouveau en France, de mâcher le mépris, nous conduit à cet état abominable de république, horrible partout ailleurs qu'en Amérique ; voilà le véritable choléramorbus. A propos, c'est cette horrible maladie qui, dans deux ans au plus tard, mettra fin à mes jours. Je maintiens qu'elle est invévitable ici ; quand vous verrez le bon et aimable docteur Edwards, priez-le
(1) Lafayette.
de m'envoyer un préservatif au plus tôt. Un capitaine, mon collègue, a vu mourir de cette affreuse manière : Thomme, monsieur, devient un tire-bouchon, par la force de la douleur ; il est fort malpropre par en haut et par en bas. Enfin, c'est mon mal, dont deux fois le docteur m'a délivré ; à l'exception que je n'étais pas malpropre, bien au contraire.
Les cloches m'assourdissent pour la nomination du pape. Si c'est M. le cardinal Giustiniani, il est de la taille d'Apollinaire (1), j'ai dîné plusieurs fois avec lui, chez cet homme si poli, M. de Laval, à Rome. Il revenait d'Espagne et portait en sautoir un grand cordon blanc et bleu clair. Il avait été ami intime de sa douce Majesté Ferdinand VII. Vous en verrez de grises, et Dominique (2) aussi, s'il va à Civita-Vecchia ; [Le bruit général, ici, est qu'il restera où il est.]
Quant à moi, je suis si abasourdi de m'ennuyer à ce point, que je ne désire rien ; mes vœux ne vont pas plus loin qu'une cheminée.
[Il y a bien peu d'esprit à App. d'avoir mal pris la note sur les Kon [diments]. Quand on l'écrivait avait-on lu les journaux de Paris ? C'est l'abrégé d'une note de 8 pages que je remis à Pastor[et],ilya20 mois. Je crois qu'il a la copie et la donne pour sienne. Quand, à 200 lieues de distance, on reçoit une note inutile, on la jette au feu. App. est également bien modéré s'il ne profite pas des 2 mois qu'il a à passer dans cette maison pour faire un petit cadeau à chacun de ses amis, méritant ou non. Je vais plus loin.]
Le premier ministre de l'instruction publique qui aura un peu d'esprit, considérant l'état de dégradation où est la *^ donnera cette croix à MM. Béranger [Clara Gazul, Dubois, moi, Artaud] ; cela relèvera la dite croix. Mais jamais un gouvernement, quel qu'il soit, ne peut protéger sincèrement que la littérature plate, id est élégante et vide d'idées. Les idées sont le croquemitaine des gens au pouvoir. [Cet ornement me serait fort agréable, mais mon opinion sur l'hérédité !... N'y pensons plus.]
C'est le 12 du mois que, pour la première fois, on m'a parlé du Rouge. [C'est Clara. Elle pense comme M'"*' Azur, sur le second volume et en lisant votre lettre, qui est plus incisive que celle de Méri[mée], je me suis trouvé presque de l'avis de M"'*' Azur.]
Cette fin me semblait bonne en l'écrivant, j'avais devant ks yeux le
(1) M. d'Argout.
(2) Lui-même.
caractère de M[éry], jolie fille que j'adore. Demandez à Clara si M[éry] n'eût pas agi ainsi. Les jeunes Montmorency et leurs femelles ont si peu de force de colonie, qu'il est impossible de faire un dénouement non plat, avec ces êtres élégants et effacés. Voyez en juillet (1830), quand dix mille canailles se battent Dieu sait pourquoi, pas un Montmorency ! Un seul, et il y allait de tout pour eux. Tous se seraient battus en duel ; mais le bon ton n'ordonnait pas, sous peine d'éternelle infamie, de se battre dans la rue. Cette vue du manque de caractère, dans les hautes classes, m'a fait prendre une exception ; c'est un tort ; est-il ridicule ? C'est bien possible. Le comment, c'est que j'ai pensé à M[éry]. Je ne saurais que faire dans un roman d'une jeune Rohan- Chabot réellement de bon ton. Raphaël lui-même, comment aurait-il peint une nuit complète ? La convenance exacte, c'est la présence continue du convenable, l'absence complète de l'individualité... Et un auteur sifflé se réfugie dans la métaphysique. Je ne doute pas de la haine des ennemis intimes ; je vois les figures que l'on fait chez Mammouth (1), mais on acquiert de nouveaux amis, comme mon aimable T.... d'ici. Clara dit que j'ai un caractère abominable, dans les Débats. Dans un mois peut-être, après vingt démarches, je parviendrai à lire mon caractère ; et alors çà ne me fera aucim plaisir ; il n'y aura plus de piquant, de nouveauté, di'imprévu.
[Vous devez travailler jour et nuit. Je viens de lire la lettre de M. Odilon. Je ferais comme lui et je l'aime. Mais, avec de telles lettres, vous devez être au bureau à 6 h. du matin. Vous me parlez de la colique de M. Apo., mais il me semble que vous l'avez tous. Il n'y avait de paix pour mon frère (1) que dans la plus absolue bonne foi. Moi, j'aurais couché avec le grand Cit[oyen]. Il a fusillé la canaille au champ de Mars, jadis. Cette ligne devait enfanter le salut de mon frère et, peutêtre, de la France. Mais M. Guizot ne veut pas des gens d'esprit, comme je l'ai noté au 2^ vol. du Rouge, le jour même que vous me l'avez notifié en dînant chez vous avec de fort bon vin. C'était, ce me semble, le 11 août. Mon audience est du 3, dix jours après mon affiche. Cette affiche était admirable. Voilà ce qu'il fallait dire, en baisant le grand Cit[oyen] 4 fois par jour. Il fallait faire Conseiller d'Etat, l'auteur de l'affiche. Mais son propos de bon sens irrita le père Real et probablement Apolli. Qu'y faire ? Le chemin indiqué par l'affiche paraîtra
(1) Cuvier.
(2) Louis-Philippe.
excellent en 1832. Dès 1831, votre méchanceté ne pourra pas s'empêcher de reconnaître in petto que cela valait mieux que ce qu'on a fait.
La demande de 18 mille, surtout, m'a bien fait rire. L'envoi à Civita- Vecchia n'est pas si beau que vous pensez. C'est un trou abominable. La tempête m'y jeta en revenant de Naples. La fièvre y règne. Gela est inférieur en rang et émoluments à la préfecture actuelle. Enfin, l'ami de l'aimable La >h m'a dit que cela serait supprimé.]
Vous dites la littérature morte parce que le froid a tué les chenilles et autres insectes nuisibles, vivant par la faveur du Journal des Débats. Rien de plus heureux, de plus fertile que cette mort apparente ; cela ôte-t-il le talent [des Clara, des Musset ? Il est vrai que vos amis Lamar [tine] et Cie perdent 80 %. Tâchez de me mitiger l'Appo ? M. Mole, qui ne me connaît pas, m'a jeté à la tête fifteen thoiisand. Quand il y aura une promotion, qu'il me pousse !] (1)
MÉQUILLET.