A MADAME LA MARQUISE DE... HENRIQUIXQUISTE EXALTÉE, A PARIS
Civita-Vecchia, le 11 août 1831.
Mémorandum.
Pour ne pas vous exposer à prendre des vessies pour des lanternes, examinez au fond du cœur, chère amie, si les idées suivantes ne se trouvent pas vraies avec le temps :
10 L'Enfant du miracle n'aurait de chances réelles qu'autant qu'il se ferait protestant. Le mot jésuite est un croquemitaine dont ce peuple aura toujours peur. Pilez ensemble trente Sémonville, cinquante Talleyrand, deux Robespierre et trois bourreaux, et vous aurez fait la pommade qu'on appelle l'ordre de Jésus. Toujours l'imagination française aura peur du petit pot où sera cette pommade.
2° La révolution de 1688, à Londres, fut faite par la noblesse ; le hasard a voulu que celle de 1830 fût faite par le peuple (Si Charles X n'eût pas dissous la garde nationale, l'aristocratie profitait de la révolution.) MM. Guizot, Dupin et compagnie veulent ramener 1830 à n'être qu'un 1688 : la presse jusqu'ici a empêché cet escamotage. Je crois vous avoir écrit, il y a six mois, que mon frère ne pouvait se soutenir que par l'émétique salutaire qu'on appelle guerre ; mais il y a une répugnance invincible.
3° Vérité (pour amener laquelle les deux premières ont été écrites) ; — Rien ne sera plus triste que la vie des nobles et des riches qui, de bonne foi et sérieusement vont prendre à cœur la cause de l'Enfant du miracle. Rien de plus gai et de meilleur ton (c'est-à-dire de plus confortable pour l'unique passion des Français, la vanité) que de se jeter au plus fort de ce parti, mais sans y attacher son cœur le moins du monde. Il faut prendre cela comme une partie de billard qu'il serait agréable de gagner ; mais cette partie se gagnera-t-elle ?
40 En 1745, je crois, à Culloden, le parti battu par l'aristocratie de Londres, en 1688, cinquante- sept ans auparavant, fut sur le point
(1) M"" A. de Rubempn'' ?
de remonter sur sa bête ; depuis, les romans de Walter Scott vous ont montré que les Stuarts avaient une portion du peuple pour eux. Quoi qu'on dise de la Vendée^ les nobles et les prêtres n'ont pour eux que les nobles et les prêtres, ils ont contre eux la presse, moyen rapide.
Je crains qu'il n'y ait d'ici à dix ans, peut-être d'ici à deux ans, un trois septembre effroyable.
Ce grand crime commis deux mois après sera oublié. Les peureux qui auront survécu se détacheront peu à peu de l'Enfant du miracle, et tout finira comme les Stuarts, par un prétendant ivrogne, cocufié par un Alfieri. Ainsi l'Enfant du miracle sera perdu par les fautes du parti Guizot. — Gardez ce papier deux ans, pour voir, si, par hasard, je devine ce grand logogriphe.
Baron RAISINET.
Civila-Vecchia, le 14 septembre 1831.
Une occasion se présente à l'improviste. Voici des nouvelles. De Pérouse à Bologne, le pays est tombé dans un état singulier ; c'est le triomphe de la force d'inertie. Tout se fait au nom du pape et contre sa volonté. Il y a deux cent soixante-dix écus dans le trésor pontifical à Rome. Le pape a une armée de deux mille cinq cents hommes vers Pesaro ; mille hommes, anciens soldats qui ont pris part à la révolte, sont prêts à recommencer ; le reste ne songe qu'à déserter. Un détachement, parti deux cent cinquante hommes de Rome, est arrivé quatre-vingts à Pesaro.
M. Horace Vemet vous a-t-il remis deuxCenci (1) ? Cette belle fille vous a-t-elle plu ?
J'ai une amie qui a trente-six ans, de la fortune et un nom ; elle est henriqainquiste folle ; je lui ai fait passer la note ci-jointe. Etes-vous de l'avis du baron Raisin, qui craint fort un trois septembre ?
Voici l'époque où vous allez être hbre ; comment occuperez-vous
(1) Portrait de Béatrix Conci, d'après le Guide.
VOS matinées ? Voilà, ce me semble, la grande question. Je ne l'ai pas résolue pour moi ; que ferai-je cet hiver ?
De ma fenêtre j'ai une vue et un air admirables. Je jette dans la mer les grappes d'un excellent raisin, qu'on nous apporte de l'Ile de Giglio à vingt lieues ; je la vois de ma croisée. La belle digue et les deux tours qui défendent l'entrée du port sont l'ouvrage de Trajan.
M. de Saint-Aulaire me traite avec beaucoup de politesse ; je vais à Rome quand je veux. Mais cependant, au fond, il faut se tenir à son poste. Or que faire dans ce poste ?
Rome est triste. Il y avait quatre mille étrangers qui dépensaient quarante mille francs par jour, et cette somme tombait sur le peuple en petits paquets de vingt ou trente sous. Je crois qu'il n'y a pas maintenant cinq cents étrangers, et encore tous artistes, pauvres, gueux, économes ; au moins, plus de riches familles anglaises.
Il y a ici un savant qui a une belle âme ; il parle le grec comme vous le napolitain ; il fait des fouilles et déterre des vases étrusques ou grecs, et des tombeaux.
Je vois en noir les choses de France. Envoyez quatre ou cinq mille francs en Amérique ; vous les ferez revenir dans dix ans avec peu de perte. Si le 3 septembre vous chasse de Paris, vous irez à Lausanne ou à Vevey, ville d'une propreté charmante. — Je vais rabâcher. Prenez un commis qui, quatre fois la semaine, viendra chez vous de midi à deux heures. Ecrivez l'histoire de ce qui se passait dans votre cœur, quand votre maîtresse vous nourrissait de confitures à Genlis, sans avoir l'air d'y songer. Après avoir dicté trois fois, les faits vous arriveront en foule ; vous revivrez.