SIMON
[Mille tendresses à M. Lolot. Demandez-lui s'il a reçu une longue lettre de moi, en décembre 31. — Idem à Barrai.]
A M. DI FJORE, A PARIS.
Civita-Vecchia, le 12 Juin 1832.
Ennuyeux comme la peste ! J'espère, cher ami, que le choléra n'est plus qu'ennuyeux, comme éternel lieu commun des sots. — Mon cœur a saigné en apprenant la perte immense que vient d'éprouver notre bienfaiteur (1) commun. C'est pour moi le seul souvenir tragique de cette affaire fâcheuse pour l'humanité. Mais comment aussi, à la première certitude du danger réel (je ne parle pas des bavardages de la société), comment ne pas envoyer à Marseille ce qui nous est cher ?
Je pense que vous ne vous êtes pas plus ennuyé pendant le mois d'avril que l'on ne s'ennuie pendant une bataille. Vous étiez transformé, m'a-t-on dit, on pharmacie ambulante. Ici, nous n'avons jamais cru les journaux. L'esprit examinant les degrés de probabilité, le cœur sent moins. Nous n'avons songé au danger qu'à l'arrivée des lettres
(1) Il s'agit de la mort de madame de Champlâtreux, fille du (iomte Mole (R. C).
particulières. Ici, petit trou de sept mille cinq cents habitants, la grippe tuait sept personnes par jour. Mais personne ne s'avisait d'avoir peur ; la presse n'avait pas frictionné les imaginations. J'ai vu pour la première fois que la liberté de la presse peut être nuisible. Napoléon eût défendu d'imprimer le mot choléra. Qu'a fait madame de Curial ? Vous voyez que j'aime qui m'aime : avis au lecteur.
J'ai eu une attaque de goutte au pied droit ; approche de la cinquantaine ; du reste, le cœur plus ferme que jamais.
Je suis devenu ami de madame la princesse Torella (Caracioli), qui loge à Chiaja. Vous connaissez mon goût pour l'aristocratie ; je l'aime quand elle n'est pas étiolée par une éducation de trop bon ton. On dit qu'un envoyé a fait une démarche contre votre fils Dominique (1). Le chef ici est très bien, ou a l'air d'être très bien. Quelle joie intime pour les amis de Paris ! Ne pas lui donner ce qu'a eu le dernier barbouilleur de papier, et le faire courir de pays en pays, comme un navire démâté, devant la bourrasque. Il ne ferait pas à ses amis le plaisir d'en être au désespoir, ce qui n'empêche pas de manœuvrer. Que de choses pour un coin de bouche ironique.
Quand je suis exilé ici, j'écris l'histoire de mon dernier voyage à Paris, de juin 1821 à novembre 1830 (2). Je m'amuse à décrire toutes les faiblesses de l'animal ; je ne l'épargne nullement ; cela sera drôle
quand on le verra dans les montres du Palais-Royal, alors Palais- ,
en 1860.
Beaucoup de gens n'ont pas d'yeux ; mais Dominique en a, ce qui le fait souvent rire depuis trois mois. D'abord, grand ballet, sifflé
depuis à Marseille, préparé ici par M. S..., gendre de M. C , dont la
fille fait l'amour avec un puissant personnage. Tous ceux qui n'ont pas d'yeux niaient cela en février. Dominique avait la confidence des joies anticipées, sur la seconde édition du golfe de Juan.
Mais c'est là la petite pièce. Avez-vous lu le Mémorial de Sainte- Hélène, chef-d'œuvre du chambellanisme ? Dans ce livre se trouve la mort de la république de Venise, admirablement décrite, non pas par le chambellan, il est vrai. Ce qu'il a transcrit, je le vois ; on m'a même envoyé le voir, dans cet heureux pays, dont le nom porta bonheur à certain Babilan, qui se rendait à Rome, en 1740, suivant le président de Brosses.
(1) Allusion au déplacement de Beyle lui-même en Espagne.
(2) Voir Souvenirs d'Egolisme (passim.).
Si j'avais un courrier, je vous écrirais dix pages ; tout est comique, les détails comme l'ensemble. Mais hélas 1 un détail, pour être intelligible et surtout comique, exige dix pages. Je ne puis vous donner que du burlesque en quintessence^ qui est ce que je vous dirais, comme la quinine est au quina. Malheureusement la désaffectation augmente chaque mois. Rien ne se passe naturellement, simplement, raisonnablement. Rabelais est appelé à délibérer sur chaque détail et ordonne ce qu'il y a de plus bouffon. Les employés meurent de faim à la lettre ; ils doivent chez le boulanger, l'épicier, et voilà qu'on leur demande officiellement de contribuer à un emprunt ; même dans les moments pros|)ères, ils n'auraient pas donné trente mille francs dans tout l'Etat. 11 n'y a que trois remèdes ; aucun des trois ne S(^ra visible à Paris, pendant cette année bissextile 1832. Premièreminit : faire tomber trois cents caput, non pas au hasard, mais avec l'apparence et les formes do la justice, prenant les cinq ou six réellement plus enragés, dans chaque population ; mais la force, et plus encore l'apparence de la justice ! Où prendre ces drogues ? — Deuxième remède : huit garnisons de cinq cents hommes et six de mille hommes ; plus, une colonne mobile de six mille hommes de troupes sages, disciplinées, bien conduites, moitié Gaulois, moitié gens du Nord. Mais où est le cardinal de Richelieu pour organiser une telle mesure ? — Reste donc, pour la troisième alternative, des concessions ; or nous n'en voulons point faire.
Exactement comme le Sénat de Venise en 1798. Nous nous confions à la Providence ; ceci est à la lettre. L'an passé, Paris devait être englouti le 4 novembre. Le courrier arrivé le 14 n'ayant rien apporté on attendit autre chose. « Si nous faisons des concessions réelles, disent les gros bonnets, nous sommes perdus à jamais ; si l'on nous conquiert, nous sommes des martyrs, et nous pouvons ressusciter, comme après Napoléon. » Chacun est roi dans sa petite sphère ; voilà ce qui caractérise la république de Maroc. Le sous-lieutenant a une sphère moins étendue que le lieutenant ; mais il se moque parfaitement du lieutenant, du capitaine, etc., etc. Du reste, tous comptent fermement sur un miracle ; si ce n'est pour le 4 novembre, comme l'an passé, ce sera pour un autre jour. Tous ne sont fermes que dans un point : pas de concessions. Du reste, pas le sou, absolument comme Louis X\'l après MM. de Galonné et de Loménie.
On va faire dix ou douze cardinaux ; si vous songez à cette place pour vous, pressez-vous. Tout ce que je vous écris là est bien froid et
bien pâle. Des faits, morbleu ! des faits ! mais comment les envoyer ? Mon cœur saigne de tant de malheurs.
L'incertitude de la durée gâte le port où vous avez jeté ma barque. S'il y avait certitude, je planterais quelques arbres. Tout vient à ravir ; on donne douze cents artichauts pour vingt-et-un sous, vingt-cinq figues pour un sou. — Les habitants sont bien plus heureux que les Anglais ; ils mangent du pain fort blanc, ils ont d'excellente viande, du vin à discrétion, ils font l'amour et crient comme des Napolitains (quatre mille sur sept mille cinq cents sont natifs de Torre del Greco.