‹ Correspondance de StendhalChapitre 33 sur 134 · C. (1) AU BARON DE MARESTE, A PARIS · texte numérisé non relu

C. (1) AU BARON DE MARESTE, A PARIS

Civita-Vecchia, le 11 Juin 1832.

J'ai reçu votre lettre du 28 avril. J'ai écrit plusieurs fois l'année dernière à vous, à L[olot] (2), à ce pauvre Lambert, à de Barrai ; pas de réponse. Je croyais que vous, en particulier, la correspondance vous ennuyait ; rien de plus naturel : deux hommes de cinquante ans se sont tout dit sur tout ; ils ne désirent pas les mêmes choses en politique; de là, ennui d'écrire. Rien de plus raisonnable et de moins offensant : c'est l'approche de la vieillesse, la sensibilité se retire.

En réponse à votre lettre du 28 avril, j'avais écrit une page que je viens de déchirer. — Pour me réduire aux choses personnelles : je commence à faire mon nid, je ne pense pas plus à Paris qu'à Babylone. — Colomb m'écrit le 23 mai que mon neveu (3) sera envoyé non chez Jacques le Songeur mais chez Dulcinée de Toboso ; il prendra cela fort raisonnablement. Cependant si l'on y met les formes et que l'on consulte le chef, le voyage ne pourra guère avoir lieu avant l'hiver. Quelle joie pour les amis de Paris ! Non seulement on ne lui a pas donné la croix, mais encore on le fait voyager. Si ce jeune homme a réellement du cœur, il tâchera de prendre la chose raisonnablement. Ce pays-là sera nouveau pour lui ; il suivra les conseils du grand M[érimée] dans l'étude de la littérature espagnole. Quant à moi, mes connaissances en peinture ont triplé depuis un an ; j'ai étudié un à un tous les tableaux qui sont à Rome ; je vois parfaitement le mouvement d'ascension du talent de Raphaël, dont j'ai écrit la vie (4) :

(1) Original : Collection de M. P. -A. Cheramy.

(2) Barot. Cf. Souvenirs d'egotisme, passim.

(3) Beyle parle de lui-même, et de son déplacement en Angleterre ou en Espagne, projeté par le ministère.

(4) Cf. Mélanges d\irt et de littérature. 1867.

La grande montée de C on D, c'est la connaissance do Fra Bartolommeo délia Porta, à Florence, J507. De D en E, il peint sa première fresque : la Dispute du Saint-Sacrement au Vatican. Il se soutient quelque temps à cette élévation ; ensuite, rassasié d'honneurs, il parait qu'il aime moins la peinture, il prend une manière plus large, c'està-dire qu'il se contente d'à peu près ; il était en décadence de E en F, quand il mourut. Il excelle à rendre les nuances légères du sentiment, mais non les grands mouvements de passion. A la vérité, un seul personnage dans un tableau a, pour la plupart du temps, im grand mouvement de passion. Raphaël n'a rien fait d'aussi passionné que le Saint Jean, fresque du Dominiquin, laquelle forme un des pendentifs de l'église de Saint-André dolla Valle. Voilà le résumé de mon manuscrit [sur Raphaël].

[Mon mépris pour les Français, excepté Schnetz, est encore augmenté s'il est possible. Nous avons vu. du moins les gens qui ont des des yeux, ont vu M. « ce qui a fino » arranger pondant 2 mois la pièce qui est tombée à Marseille. Cela a beaucoup amusé 5 ou 6 clairvoyants.]

GsndoiFo

\Vill3 Poniatowsky

Voici les quatre galeries. Celle qui porte le n° 3 vient d'être arrangée pour sa Sainteté.]

Quand je ne suis pas ici, je me tiens à la Riccia, à trois lieues de Rome, sur la route de Naples. Là, un aubergiste loge et nourrit vingt ou trente curieux, moyennant six paoli ou trois francs trente centimes par jour, le déjeuner non compris ; en une demi-heure on va à Albano. — On vient de compléter quatre promenades charmantes qu'on appelle, je ne sais trop pourquoi, les Galeries ; sa Samteté y va souvent.

La ville d'Albano nous fournit deux maisons où l'on passe la soirée, et avec lesquelles on fait des pique-niques. — Le siroco est absolument insupportable pour moi, à Rome, du 10 juin aux premières pluies. Par exemple, aujourd'hui 11, je sens le premier siroco de l'année ; mais, comme je suis à Civita-Vecchia, la mer le rend supportable.

A Rome, je loge avec l'excellent Constantin (1), dans un appartement dont trois pièces sur huit ont été arrangées à la française par feu Mme C[andellori], la maîtresse de feu le cardinal L[ante]. Cet appartement est à deux pas du palais Caetani ; les trois princes de ce nom sont mes meilleurs amis. Leur mère, ancienne amie de Paul- Louis Courier, me donnait une occasion charmante de bavarder le soir ; mais elle a une maladie [de femme] depuis trois mois ; elle est à peine hors de danger. — Il y a bal ou grand dîner trois fois par mois chez notre ambassadeur, admirablement poli et ingénieux. Il y a soirée quatre fois par mois chez M. Horace [Vernet, à la Villa Medici] ; c'est Paris à Rome, et j'y vais peu.

Mon amour pour l'aristocratie m'a fait faire connaissance avec une princesse napolitaine et une marquise romaine où je vais quatre fois la semaine. Tous les deux jours je vais expédier mes affaires de vive voix chez [le] chef. — Si le hasard m'avait fait aide de camp d'un tel homme à dix-huit ans, au lieu du général Michaud, je serais bien plus poli. Mes atomes crochus ne se sont pas accrochés avec le reste de la famille de ce chevalier français. — Ma mission à Ancône m'a beaucoup intéressé, je viens de déchirer une page là-dessus.

Je fais toujours le Cicérone à quelques Français, parmi lesquels M. Adrien de Jussieu m'a fort convenu, ainsi que M. Giraud (de Chaillot). Voilà ma vie. Ecrivez-moi ce qu'on dit, pense et fait à Paris.

[Mille tendresses à nos amis. Je commence à ignorer beaucoup ce qu'on fait à Paris. On nous vole 15 ou 20 numéros du Journal chaque

( I ) Le célèbre peintre sur porcelaine qui a copié si admirablement Raphaël. (R. C).

mois. Mettez une de vos lettres à la poste, adressée à Rome. Envoyez la seconde, sous enveloppe affranchie, à MM. Bazin, propriétaires du Sully, rue Canebière, à Marseille ; la 3<^ à la poste, la 4'^ à M. Bazin. On passe au vinaigre les lettres. Quelquefois, on met la feuille du milieu d'une lettre dans une autre. Une maison de Naples a perdu 36.000 fr. de traites. Les journaux (la Gazette, la Quotidienne) arrivent jaunis par le vinaigre. Un Anglais, homme d'un vrai mérite, me prête les Galignani 15 jours après leur départ de Paris. C'est là ma meilleure source d'informations. Je reçois, tantôt en 4 jours, tantôt en un mois, tout ce qu'on envoie pour moi à MM. Bazin, à Marseille. Avez-vous reçu, il y a un an, le Monti, adressé à M. Bérenger Labaume, n^ 10, rue de la Darse, à Marseille ? Que devient cet homme aimable ? Que devient le grand Buchon ?]

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