‹ Correspondance de StendhalChapitre 36 sur 134 · A MADAME CUVIER, AU JARDIN DU ROI PARIS · texte numérisé non relu

A MADAME CUVIER, AU JARDIN DU ROI PARIS

Civita-Vecchia, le 1er juillet 1832.

Comment, Madame, exprimer dignement la part que je prends au douloureux événement qui met l'Europe on deuil ? Comment espérer alléger une douleur si juste ? Du moins, elle est partagée et par moi, Madame, autant que par aucun des admirateurs de M. Cuvier. Il nous a quittés à l'âge qu'aurait Napoléon ; je rapproche ces deux noms parce que la douleur que m'a donnée la fatale annonce du journal m'a rappelé ce regret profond, mêlé d'admiration, que je sentis en 1821.

Je n'oublierai jamais. Madame, les lettres pressantes que M. Cuvier voulut bien signer, dans des tems où il fallait être \\n peu... pour parvenir. Je n'oublie pas non plus l'aimable secrétaire dont la grosse plume écrivait ses lettres. Cette plume m'a donné depuis de bien bons avis. Je n'écris pas à Paris parce que je désire y être oublié et finir ma vie dans mon petit port. Mais j'aurais été trop malheureux. Madame, si vous n'aviez pas su la part réelle que je prends à votre juste douleur.

BEYLE

Rome, le 28 Juillet 1832.

A vis de chien enragé.

Un des plus grands talents de Rome dans le genre scélérat, c'est une madame lîartolozzi. Elle est laide, noire, courte, âgée ; malgré ces

(1) A M. Henri Dupuy, imprimeur-libraire, 11, rue de la Monnaie. Paris.

(2) Lettre publiée pour la première fois, en 1899, clans le Carnet Historique et littéraire.

avantages, elle séduit tout le monde. Quelque noire intrigue tramée par elle, bien entendu, l'avait jetée en prison, il y a deux ou trois ans. Là, sous les verrous, aidée de son fils et de deux abbés, elle se mit à fabriquer de faux bons sur la caisse de Rome. Elle contrefaisait parfaitement la signature du cardinal Pedicini. Elle amassa ainsi huit ou dix mille francs ; ensuite se fit un ordre de liberté. Elle persuada à un nommé Poli, ex-portier de M. de Celles, de partir pour Livourne avec sa femme et le passeport servit pour elle. Madame Bartolozzi a été à Livourne, Lucques, Modène, où elle a séduit ce tyranneau. C'est un talent admirable ; il y aurait huit pages d'anecdotes à écrire. Enfin, accompagnée de sa fille, aussi laide qu'elle, on dit qu'à Paris elle exploite les réfugiés italiens.

N'oubliez pas, quand votre sagacité en trouvera le joint, de parler de ma reconnaissance de M. Dijon (1). Quand je compare sa bonté à

la méchanceté de , je sens des transports de bienveillance pour

le premier. — Que faites-vous aujourd'hui ?

Baron BRISSET.

Rome, le 15 août 1832.

Nous assistons au spectacle comique de la peur sous toutes ses formes ; il y a de quoi en dégoûter. Deux ivrognes sont morts cholériques à Florence, autant à Bologne. Les agents nés Français, pour n'être pas soupçonnés de peur, nient le choléra, quoiqu'il existe dans leur résidence ; ce qui tend à discréditer nos nouvelles auprès des gens du pays.

Hier, j'ai pensé vivement à vous. Je me trouvais dans la plus grande église de l'inquisition ici et de toutes les inquisitions du monde ; elle était remplie de monde moyen et de beau monde, à ne pas trouver place. Je m'étais glissé dans la saillie de la statue d'un tombeau, et je regardais toutes ces têtes animées par la peur. La mienne était pleine de calculs mathématiques. Si les choses se passent comme à Paris, combien de ces gens-là partiront ! Sur neuf cent mille habitants,

(1) Le Comte Mole.

Paris en a perdu vingt mille, ou deux sur quatre-vingt-dix, ou un sur quarante-cinq. Nous étions bien dix-huit cents dans cette église !

Tout à coup, à la chute du jour, le jacobin, assez bon prédicateur, s'est écrié avec une voix tonnante : « Mes frères, disons un Pater et un Ave pour le premier d'entre nous qui mourra du choléra. » Les femmes ont crié du haut de leur gosier ; cela ressemblait à un supplice, et je ne l'oublierai point. On a achevé dans les larmes le Pater et VAve.

J'ai envoyé six de mes pages à M. Dijon ; j'ai parlé avec la même sincérité qu'à vous ; le ton de sa lettre semblait m'y autoriser. Mais les âmes qui ont des hôtels sont comme le marbre de la porte, trèspolies et très-froides ; — ce sont les révoltes et les assassinats, et non la maladie, qui nous feront danser ici.

A ROMAIN COLOMB, A PARIS

Palerme, le 27 août 1832.

Courier avait bien raison : c'est par une ou plusieurs catins que la plupart des grandes familles de la noblesse ont fait fortune. Cela est impossible à New- York ; mais on bâille à se rompre la mâchoire à New- York. Voici la famille Farnèse qui fait fortune par une catin, la célèbre Vannozza Farnèse.

Lors de la composition des Promenades dans Rome, nous nous sommes souvent entretenus de Paul III ; j'ai du nouveau sur ce vénérable pontife, et je t'en fais part. Alexandre Farnèse monta sur le trône, comme tu sais, le 12 octobre 1531, à l'âge de soixante-huit ans, et mourut le 10 novembre 1549.

Je prends quelques-unes des aventures de cet homme aimable dans un manuscrit moitié en patois napolitain et moitié en mauvais italien, et dont le principal mérite est la naïveté. Les récits que j'y trouve sont de ceux que les historiens graves font jirofcssidu de mépriser. Toutefois, leur dirais-je, que nous importe aujourd'hui un interdit lancé contre les Vénitiens, ou l'histoire d'un des cent traités de paix signés par la cour de Rome avec Naples ? tandis qu'on voit avec intérêt la façon de se venger d'un rival ou de plaire à une femme, en usage au seizième siècle. J'ai lu ce manuscrit comme un roman ; mais il est

incroyablement difficile à trackiire, et ce n'est pas une petite affaire que de le réduire à une forme décente.

Il y a de tout, même de la magie. Il faut convenir que cet Alexandre Farnèse fut un des hommes les plus heureux du seizième siècle. Heureux selon le monde ne manque pas de répéter, à plusieurs reprises, notre auteur napolitain, qui me semble un homme de cour, devenu dévot en prenant de l'âge. Outre le péché d'indécence, dans lequel il tombe assez souvent, sa narration est obscurcie par une foule de raisonnements inintelligibles, pour la plupart, empnmtés à Platon. C'était l'esprit du temps ; qui nous dit que le nôtre ne semblera pas aussi ridicule dans trois siècles ?

J'abrège infiniment cette histoire scandaleuse qui, dans l'original, n'a pas moins de quatre cent quatre-vingts pages in-4o. L'auteur explique beaucoup de faits par la magie ; il est naïf et croit ce qu'il raconte ; mais je ne conseillerais pas au lecteur de l'imiter en ce point. II. ne faut chercher ici ni la gravité ni la certitude historiques, mais des habitudes et des usages, suiVant lesquels on cherchait le bonheur en Italie, vers l'an 1515, à l'époque où ce beau pays comptait parmi ses citoyens l'Arioste, Machiavel, Raphaël, Michel Ange, le Corrège, le Titien et tant d'autres.

Quelques personnes prendront peut-être la liberté de croire que cette civilisation-là valait celle qui fait notre orgueil au dix-neuvième siècle. Mais nous avons de plus deux bien belles choses : la décence et l'hypocrisie.

Il y aurait, du reste, une grande ignorance à juger les actions des contemporains de Raphaël d'après la morale et surtout la façon de sentir d'aujourd'hui. Au seizième siècle, on mettait moins d'importance à donner et à recevoir la mort. La vie toute seule^ séparée des choses qui la rendent heureuse, n'était pas estimée une propriété si importante. Avant de plaindre l'homme qui la perdait, on examinait le degré de bonheur dont cet homme jouissait ; et, dans ce calcul, les femmes tenaient une place bien plus grande que de nos jours : il n'y avait point de honte à faire tout pour elles. La vanité et le qu'en dirat-on naissaient à peine ; et, par exemple, on ne prenait point au sérieux les honneurs décernés par les princes ; l'opinion ne les chargeait point d'assigner les rangs dans la société ; lorsque Charles-Quint fit le Titien comte, personne n'y prit garde, et le Titien lui-même eût préféré un diamant de cinquante sequins. J'achèverai le tableau en rappelant qu'on avait alors une sensibilité extrême pour la poésie, et que la

moindre phrase, contenant un peu d'esprit, faisait, pendant une année entière, l'entretien de la ville de Rome. De là tant d'épigrammes célèbres qui, aujourd'hui, paraissent dénuées de sel : le monde était jeune.

Notre pruderie n'a pas la plus petite idée de la civilisation qui, à cette époque, a régné dans le royaume de Naples et à Home. Il faudrait un courage bien brutal pour oser l'expliquer d'une façon claire. Mais, par compensation, toutes nos vertus momières eussent semblé complètement ridicules aux contemporains de l'Arioste et de Raphaël; c'est qu'alors on n'estimait dans un homme que ce qui lui est personnel, et ce n'était pas une qualité personnelle que d'être comme tout le monde ; on voit que les sots n'avaient pas de ressource.

Extrait de la préface de l'auteur napolitain.

(' Sur la fin de mon séjour à Rome, époque de ma vie bien heureuse, selon le monde^ le hasard m'ayant procuré la faveur de ce qu'il y avait de plus grand et de plus aimable, mon oreille fut mise en possession de certaines vérités curieuses ; de façon que maintenant, du sein de ma retraite, je puis donner au monde l'explication de ce qu'on a appelé le génie familier d'Alexandre Farnèse. Toutefois, l'illustration des choses anciennes ne devant point faire oublier le juste soin de la sécurité présente, mes paroles seront pondérées de façon à n'être comprises en entier que par les inteUigents. Quant aux circonstances délicates et qui passent la portée naturelle des esprits, je n'ai aucun scrupule ; tandis que les sages sentiront et goûteront l'importance des choses, le vulgaire s'étonnera de leur importance et doutera. Qu'importe ? Le vulgaire n'est-il pas fait pour douter de tout et pour tout ignorer ? Que connaît-il avec certitude, au-delà du nombre de ducats qu'il a dans sa poche ? »

On ne saurait contester qu'avant le pontificat de Paul III quelques membres de la famille Farnèse n'aient vécu noblement et contracté des alliances avec certaines familles nobles, soit d'Orvietto, soit des bords de la Fiora, petit fleuve qui, à diverses époques, a fait la séparation de la Toscane et des Etats du pape.

Ranuccio Farnèse, gentilhomme d'une très médiocre fortune, en vivant par économie, dans sa terre, loin de la capitale, eut plusieurs enfants. Je ne parlerai ici que de trois d'entre eux, savoir : Pierre- Louis, Julie et Jeanne, si connue depuis sous le nom de Vannozza.

Pierre-Louis se maria avec Giovannella Gaetano, de l'illustre famille qui a donné à l'Eglise le fameux pape Boniface VIII, mort en 1303. On dit que de ce mariage naquit Alexandre, mais on prétendait à Rome, lorsque les grandes qualités de ce jeune homme commencèrent à le faire distinguer, que son père véritable avait été Jean Bozzuteo, gentilhomme napolitain : tout Rome savait qu'il était favori de la signora Gaetano

Julie se maria aussi à Rome, à un gentilhomme, mais assez pauvre. Vannozza, la cadette, venait souvent de son village pour passer plusieurs semaines à Rome, soit dans la maison de son frère, soit dans celle de sa sœur. Elle croissait en beauté et en grâces et devint bientôt la merveille de cette capitale du monde et l'origine de l'étonnante fortune de sa famille. Aucune femme, soit parmi la noblesse, soit dans la bourgeoisie, soit parmi ce monde infini de nobles courtisanes, dont la beauté et la richesse firent toujours l'admiration des étrangers, ne put jamais soutenir la moindre comparaison avec Vannozza. Et, quand bien même elle eût été tout à fait dénuée de cette divine beauté, si calme, si noble, si saisissante, qui la fit la reine de Rome pendant tant d'années, et l'on peut dire sans exagération jusqu'au moment de sa mort, elle eût été une des femmes les plus recherchées à cause de cet aimable volcan d'idées nouvelles et brillantes que lui fournissait l'imagination la plus féconde et la plus joyeuse qui fut jamais.

Etant encore jeune fille et du temps qu'elle venait à Rome, de la campagne, seulement pour passer le temps du carnaval et voir les moccoletti (1), elle habitait chez son frère Pierre-Louis, qui possédait alors une assez pauvre maison vers l'arc des Portugais, au bord du Tibre. Elle inventait les parties de plaisir les plus singulières, les plus divertissantes et qui le lendemain, lorsque la renommée les racontait dans Rome, donnaient le désir aux courtisans les plus heureux, aux cardinaux les plus puissants, d'être admis dans la société de ce petit gentilhomme. J'ai encore ouï parler, dans ma jeunesse, d'une partie de plaisir qui eut lieu la nuit, sur les eaux du Tibre ; c'était pendant les grandes chaleurs de l'été, quelques jours après la Saint-Pierre. Sur le minuit, la société de Pierre-Louis monta dans des barques par un beau clair de lune. Après avoir joué sur les eaux, descendu et remonté

(1) Petites bougies que chacun porte en courant dans le Corso, le soir du mardigras. Chacun cherche à éteindre le moccolo de son voisin ; c'est un des spectacles les plus bizarres et les plus gais. (R. C).

le Tibro, les barques allèrent se ranger le long de la Longara, dans un lieu que le Janicule couvrait de son ombre et où les rayons de la lune no pénétraient point. Deux barques s'éloignèrent des autres et tirèrent un petit feu d'artifice fort agréable. Après le feu on but d'excellents vins et on prit des glaces, plusieurs mêlaient leurs glaces dans le vin.

La lune, dans son cours, étant venue à illuminer même cet endroit de la Longara, Vannozza qui se balançait avec grâce à la pointe d'une des barques, tomba à l'eau, et dans le moment où toute la société s'alarmait de cet accident, changejxnt do vêtements avec une promptitude incroyable, elle parut dans l'eau vêtue en naïade. Après qu'on eut admiré ses grâces sous ce costume, elle récita, au grand enchantement de tous, une pièce de vers de Carletto, qui passait alors pour le premier poète de Rome. Ces vers, fort élégants, étaient des compliments pour la plupart des membres de la société, et adressaient des plaisanteries satiriques à quelques autres, ce qui fit beaucoup rire. Vannozza nageait fort bien, et en récitant ses vers, s'appuyait avec grâce sur deux corbeilles de fleurs, du milieu desquelles elle semblait sortir. Ces fleurs étaient fixées sur de grosses masses de liège, de façon que la jeune fille ne courait en apparence aucun danger ; mais les ondes du Tibre sont traîtresses et semées de tourbillons. Comme Vannozza achevait de réciter son idylle, les deux corbeilles de fleurs s'éloignèrent peu à peu des barques et commençaient à être entraînées dans un mouvement circulaire, lorsqu'un jeune abbé (jui passait pour l'amant favori de Vannozza se jeta à l'eau tout habillé et bientôt la charmante naïade fut en sûreté dans une barque. Comme l'on s'inquiétait fort de cet accident arrivé à une personne si charmante, Vannozza improvisa un sonnet dans lequel elle disait à ses amis qu'ils avaient tort de s'alarmer, que l'on savait bien qu'une naïade ne pouvait se noyer (1).

Le lendemain tout Rome retentit des récits de cette nuit délicieuse ; plusieurs soutenaient que le péril couru par Vannozza n'avait pas été réel et que tout était préparé entre elle et son amant pour lui donner occasion de réciter le charmant sonnet de la naïade.

Rddéric Lenzuoli, neveu du pape régnant, Calixto 111, jeune homme ([ui brillait fort en ce temps à la cour de son oncle, improvisa un sonnet dans lequel il faisait parler le Tibre ; le fleuve s'écriait : « Qu'il n'avait

(1) Cet esprit, si [)eu surprenant faisait un plaisir infini, rt l'on i)enl juger du ravissement où les inventions si plaisantes de lAritJste jetaient ses heureux rontemporains. (R. (;.).

pas eu de moment plus glorieux depuis celui où il vit déposer sur ses bords Rémus et Romulus. » La fin de ce sonnet est encore dans la mémoire de tous, à cause de la séduisante description que le Tibre fait des membres de la jeune fille qu'il avait eu le bonheur de serrer un instant dans son sein. Ce fut à cette occasion que Rodéric connut Vannozza. Bientôt il abandonne pour elle toutes ses autres maîtresses ; il en avait de deux sortes ; celles dont il obtenait les bontés par amour, car c'était un fort agréable cavalier, rempli de courage, de bizarreries et fort digne de commander à une ville telle que Rome ; celles auprès desquelles, nouvelles Danaé, les difficultés étaient aplanies parla pluie d'or. Rodéric dépensait des sommes énormes, son oncle ne le laissant jamais manquer d'argent. Bientôt après, en 1456, il fut créé cardinal; il eut la charge de vice-chancelier de l'Eglise, l'une des mieux rétribuées de Rome ; il y réunit plusieurs riches bénéfices et il passait pour le cardinal le plus opulent de cette cour si resplendissante de richesses et de luxe. Le peuple romain, toujours enclin à la satire, ne jugeait de l'importance d'un homme que par sa dépense et la hardiesse de ses actions.

Le cardinal Rodéric était tellement épris de Vannozza Farnèse qu'il cessa toutes ses autres pratiques d'amour, et Rome fut amusée par le désespoir de plusieurs dames illustres. Cet événement fournit durant quelques mois aux satires du fameux Marforio (1). Le cardinal fit la fortune de tous les parents de Vannozza qui ne manquèrent pas de fermer les yeux sur tout ce que Rome savait, et qui faisait leur honte. Rodéric avait commencé par exiler au fond de la Lombardie, au moyen d'un petit évêché de deux ou trois mille écus de rente, l'abbé qui s'était jeté dans le Tibre pour sauver Vannozza.

De ces amours, réprouvées par notre sainte religion, naquirent beaucoup d'enfants. Laissant de côté ceux qui moururent jeunes, nous ne noterons ici que François, César, Loffredo et Lucrèce, élevés tous par leur père au milieu du luxe et des grandeurs et comme s'ils eussent appartenu aux princes les plus puissants.

Pendant que le cardinal Rodéric passait toutes ses journées dans la maison de Pierre-Louis, il y vit naître Alexandre, fils de Giovanella Gaetano ; cet enfant partagea tout le luxe de l'éducation de ses cousins ; il eut tout l'esprit de sa tante Vannozza et fit des progrès éton-

(1) Statue sur laquelle on atladiait des sonnets satiriques, ordiiiaireiuent en forme de dialogue avec Pasquin. (R. G.)-

nants dans les lettres grecques et latines ; il était cité comme le jeune prince le plus savant de Rome ; mais, à peine arrivé à la première jeunesse, il laissa de côté tous les bons auteurs pour s'abandonner aux appâts décevants de la volupté la plus effrénée. A vingt ans, il eut une charge à la cour du cardinal Rodéric, et l'on peut juger de quelle faveur il y jouit, étant neveu de Vannozza, pour laquelle la passion du vice-chancelier semblait s'accroître tous les jours.

Il faut être juste ; un jeune homme de cet âge, qui a été élevé comme le sont les fils des rois et qui a joui dans son enfance de tous les honneurs que, dans les écoles, on accorde aux plus savants, ne doit guère connaître la modération, surtout quand le ciel lui a accordé une rare beauté, ce dont la postérité pourra juger par sa statue, qui est restée dans Rome et dans le lieu le plus honorable (1), comme nous le dirons en son temps. Alexandre étant fort téméraire, fut plusieurs fois surpris par des maris irrités ; il ne put sauver sa vie qu'en se défendant à coups de dague et de poignard ; plusieurs fois il fut blessé. Alors, comme il fallait surtout que de telles choses ne parvinssent pas à la connaissance du saint pontife Innocent VIII, qui occupait la chaire de Saint- Pierre, le cardinal Rodéric lui donnait quelque mission hors de Rome. Alexandre fut le héros de beaucoup d'aventures dont on parle encore de temps en temps à Rome, et qui, dans ma jeunesse, étaient dans la bouche de tout le monde ; il eut des aventures innombrables et surtout périlleuses ; là où les autres s'arrêtaient comme devant chose impossible, lui espérait et entreprenait. Il ne redoutait qu'une chose au monde : la justice inexorable du saint pape Innocent VIII, qui régna de 1484 à 1491. Alexandre avait prés de trente ans lorsque la rage et la jalousie lui firent oublier la crainte que lui hispirait le pape, et le portèrent à une action qui augmenta de beaucoup la puissance dont il jouissait dans Rome, mais qui fut généralement abhorrée des gens pieux.

Je reprendrai les choses d'un peu loin. Alexandre, se promenant à cheval, à deux lieues de Rome, au miheu de la plaine solitaire qui s'étend du côté de Tivoli, s'arrêta pour examiner des fouilles qu'il faisait faire par cinq ou six paysans venus de l'Aquila ; il vit passer une jeune femme, appartenant à une famille noble de Rome et qui s'en allait dans son carrosse à Tivoli, escortée par trois hommes armés.

(1) C'est la slatiif du tombeau de Paul III, au fond de la Iribuiiu du l"églibe de Saint-Pierre ; ce sublime monument est de Giacomo délia Porta. (R. C).

Alexandre Farnèse fut tellement frappé de sa beauté, qu'il n'hésita pas à attaquer l'escorte. « Arrêtez, cria-t-il au cocher, ces chevaux m'appartiennent, et vous me les avez volés ! » A ces mots, les trois hommes de l'escorte le chargèrent. Alexandre seul était bien armé, les deux domestiques qui le suivaient n'avaient qu'une épée fort courte et prirent bientôt la fuite ; Alexandre se vit sur le point d'être tué. « A moi, braves Aquilans ! » s'écria-t-il. Les ouvriers sortirent de leur fouille, au moment où il était entouré par les trois hommes armés. Ce qui le mettait en fureur, ce n'était pas son danger pereonnel : depuis un moment, le cocher le voyant occupé, avait mis ses chevaux au galop et s'éloignait rapidement. « Courez après le carrosse, dit Alexandre aux deux plus braves des Aquilans, et tuez un des chevaux, »

Son bonheur voulut que l'ordre qu'il adressait seulement à deux de ses ouvriers fût entendu- à demi par tous. Deux se détachèren!, après le carrosse, et les autres, qui n'avaient pour armes que leun, pioches, attaquèrent avec furie les chevaux des trois hommes armés qui en voulaient à la vie du jeune Farnèse ; il blessa mortellement l'un d'eux ; les deux autres tombèrent de cheval et s'enfuirent à pied. Alexandre avait reçu plusieurs blessures légères, ce qui ne l'empêch;: pas de courir après la dame. Elle était profondément évanouie ; il la fit transporter à travers champs, à une petite villette qu'il possédait à deux lieues de distance, sur la route de Palestrine. Là il vécut parfaitement heureux pendEuit un mois, personne dans Rome, à l'exception du cardinal Rodéric, ne sachant ce qu'il était devenu.

Le jour du crime, Alexandre avait eu la prudence de donner six sequins à chacun des ouvriers d'Aquila, en leur ordonnant de parti;à l'instant pour Tivoli et de rentrer dans le royaume de Naples, par Rio Freddo, en se gardant bien d'aller chercher leurs outils à la fouillo. Au moyen de cet ordre, fidèlement exécuté, le crime resta secret peiv dant assez longtemps : mais enfin il parvint aux oreilles du pape. Lv cardinal Rodéric ne voulut pas passer pour être l'auteur de l'enlèvement, d'autant mieux que, quelques mois auparavant, il s'était rendu coupable d'un crime semblable et, quoi que Vannozza put faire pour ce neveu chéri, il fut mis au château Saint- Ange.

Innocent VIII ordonna au gouverneur de Rome de suivre ce procès avec activité. Le gouverneur fit mettre en prison tous les domestiques d'Alexandre. C'étaient des hommes d'élite, qui, d'abord refu sèrent de parler ; mais la question leur fit dire la vérité ; le gouvernement sut par eux que les ouvriers de la fouille, seuls témoins du fait.

S8 COUHESPOKDANCE DE STENDHAL

étaioul (l'Aquilu ; il y envoya dos sbires déguisés, qui enivrèrent ces paysans, et, sous divers prétextes, les engagèrent à passer la frontière voisine et à entrer dans les Etats du pape ; ils y furent aussitôt arrêtés ; on les interrogea, et, après plusieurs mois, le procès étant fait et parfait, Alexandre, toujours sévèrement gardé au château Saint-Ange, courait des dangers sérieux. Alors le cardinal Rodéric et Pierre Marzano, parent des Farnèse, parvinrent à faire remettre une corde à Alexandre. Avec cette corde, il eut le courage de descendre du haut du château Saint-Ange, où était sa chambre, jusque dans les fossés. La corde avait bien trois cents pieds de long,- elle était d'un poids énorme.

Tout le monde sait que le château Saint-Ange, où l'on gardait Alexandre, est une immense tour ronde, qui fut jadis le tombeau de l'empereur Adrien. Le mur antique est construit avec d'énormes blocs de pierre ; l'architecte moderne l'a continué avec des briques, de façon ([ue le haut do cotte tour se trouve élevé de quelques centaines de pieds au-dessus du sol.

On a construit plusieurs bâtiments sur la plate-forme de la tour, qui est très vaste ; un de ces bâtiments est le palais du gouverneur. Vis-à-vis s'élève la prison, dont toutes les fenêtres auraient une vue magnifique sur la campagne de Rome, si on no les avait masquées avec des abat-jour.

Il faut te contenter aujoui-d'lnii de cet échautillo)! de la jeunesse de l'an] III, car je n'ai ni le temps ni le courage de te continuer son histoire (1).

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