‹ Correspondance de StendhalChapitre 37 sur 134 · A MONSIEUR LE COMTE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR LE COMTE

A(iinl(i Ci), /'■ IS (xiohrc 1832.

f'uis(|Hf' vous le désirez, jo mois par éciil ce (juo j'ai eu l'hoiinour df vous dire hier soir.

(1) En 1838, Heyle reproduisit ret épisode dans la ('li(triiri)sr ilr l'nnitc, en l'attribuant an héros de son roman, Fabrice del Don^o. (A. P.)

(2) Ville dn royaume des Deiix-Siriles, dans rAbbnizze-Ultérienre. Il y a lieu toutefois de penser que celte lettre a été écrite de Rome. (R. C).

La grande occupation des femmes de province, en France, c'est de lire des romans. Les mœure sont fort pures en France, dans les petites villes ; chaque femme surveille sa voisine et Dieu sait qu'il n'y eut jamais de police mieux faite. Un homme ne peut pas aller six fois dans une maison où se trouve une jeune femme sans que tout le voisinage ne soit en émoi, et les punitions infligées par cette police si vigilante sont terribles. Une malheureuse femme, habitant une ville de France au-dessous de vingt mille âmes, et qui (/ fait parler d'elle (ce sont les termes sacramentels consacrés par la pruderie pro<.'ineiale), n'est plus engagée à aucun des bals qui se donnent dans sa petite ville. Si elle trouve le moyen de pénétrer dans la salle de bal, les femmes affectent de ne pas lui adresser la parole ; la honte, le mépris, la douleur éprouvés sont excessifs. Or, le caractère français peut tout supporter, excepté le mépris exprimé en public, et l'on voit, chaque année, quelqu'une de ces malheureuses femmes de province, que l'amour a un peu compromises aux yeux de leurs voisines, mettre fin, par le suicide, à une existence désormais insupportable. Celles qui ont moins de fermeté se contentent d'aller vivre à la campagne, et, de leur vie, ne reparaissent aux bals du carnaval.

On a vu des maris, plus indulgents que le public de leur petite ville, combler de marques de considération et d'affection leui"s femmes, que les bavardes et les bigotes de l'endroit s'obstinaient à déclarer coupables. Ces bons maris ont essayé de retirer leure femmes de la campagne ; ils ont voulu les produire dans les promenades publiques ; à l'instant toutes les femmes ont déserté le côté de la promenade où la malheureuse proscrite prenait l'air avec son mari.

Telles sont les mœurs que les gouvernements de Louis XMII et de Charles X ont données à la province en France. Ces princes, surtout le premier, quoique fort mal partagés pour la galanterie (il passait pour y être peu propre), avaient beaucoup de grâce, aimaient les femmes, savaient leur parler, et étaient bien éloignés de la sotte pruderie qui, sous leur règne, est venue attrister la France. On peut dire que Napoléon a fondé cette ennuyeuse pruderie, et que la congrégation l'a fixée dans les mœurs de la province. Elle a mis partout la délation et l'espionnage. Ses chefs ont voulu connaître le nom du journal qui était lu dans chaque maison de chaque petite ville de France, et ils y sont parvenus. Ils ont voulu savoir les visites qu'on y recevait pendant chaque journée, et ils l'ont su : et tout cela sans frais, sans dépenses aucunes, uniquement par l'espionnage volontaire.

Voilà les mœurs nouvelles, pour la France, qu'a voulu peindre M. le Barbier, l'auteur de Séduction et Repentir. Mais, avant d'arriver à l'analyse de cet ouvrage, je dois faire remarquer une autre conséquence des habitudes morales de la France, de ses mœurs., telles qu'elles se sont établies de 1806 à 1832 ; on peut dire qu'elles sont entièrement inconnues à l'étranger, qui cherche encore des images de la société française dans les contes de Marmontel ou dans les romans de madame de Genlis.

Tout est changé du tout au tout en France. On trouvera un tableau fidèle des mœurs des villes de province, avant la Révolution, non pas dans les contes musqués de M. de Marmontel, mais dans le charmant petit roman du baron de Bezenval, intitulé le Spleen. On y verra combien, avant 1789, on s'amusait en France. Toutes les histoires de la vie de Napoléon commencent par la description de l'existence agréable qu'il avait à Valence (en Dauphiné), quand il était lieutenant d'artillerie au régiment en garnison dans cette petite ville. On y trouvait trois ou quatre maisons ouvertes tous les soirs. Rien de semblable aujourd'hui ; tout est triste et guindé dans les villes de six à huit mille âmes ; l'étranger y est aussi embarrassé de ses soirées qu'en Angleterre. Les hommes ont pris le goût de la chasse et de l'agriculture, et leurs pauvres moitiés, ne pouvant faire des romans, se consolent en en lisant.

De là l'immense consommation de romans qui a lieu en France. Il n'est guère de femmes de province qui ne lisent leurs cinq ou six volumes par mois ; beaucoup en lisent quinze ou vingt ; et l'on ne trouve pas de petite ville qui n'ait deux ou trois cabinets de lecture. Là on loue des romans à un sou par volume et par jour. Quand le roman est de quelque auteur célèbre, il rapporte deux et quelquefois trois sous par jour au cabinet littéraire. S'il y a des gravures de Tony Johannot, le dessinateur à la mode, et qui a, dans le fait, un talent bien original, et si le roman est bien prôné dans tous les journaux, le maître du cabinet littéraire coupe en deux chaque volume du roman, et chaque moitié se loue trois sous par jour. Mais, pour obtenir cette marque de succès, il est indispensable que le livre soit imprimé sous format in-octavo.

L'ouvrage dont je vais vous rendre compte a obtenu l'honneur des trois sous, et, qui plus est, d'être ainsi écartelé.

Toutes les femmes de France lisent des romans, mais toutes n'ont pas le même degré d'éducation. De là la distinction qui s'est établie

entre le roman pour les femmes de chambre (je demande pardon de la crudité de ce mot, inventé, je crois, par les libraires), et le roman des salons.

Le roman pour les femmes de chambre est, en général, imprimé sous format in-12, et chez M. Pigoreau. C'est un libraire de Paris, qui, avart la crise commerciale de 1831, avait gagné un demi-million à faire pleurer les beaux yeux de province. Car, malgré cette dénomination méprisante de roman pour les femmes de chambre, le roman Pisoreau in-12, où le héros est toujours parfait, d'une beauté ravissante, fait au tour, et avec de grands yeux à fleur de tête, est beaucoup plus lu en province que le roman in-8 édité par M. Levavasseur, ou par M. Gosselin, et dont l'auteur cherche le mérite littéraire.

11 y a tel auteur qui a fait quatre-vingts volumes de romans, imprimés à Paris, et dont le nom est dans toutes les bouches à Toulouse, Marseille, Bayonne, Agen, et que personne absolument ne connaît à Paris. Tel est, par exemple, M. le baron de la Mothe-Langon, auteur du roman intitulé M. le Préfet, et de vingt autres. MM. Victor Ducange, Paul de Kock, etc., seraient aussi inconnus à Paris que M. le baron de la Mothe-Langon, s'ils ne prenaient le parti de faire des drames et mélodrames avec leurs romans.

A Paris, à Rouen, et dans quelques villes du Nord de la France, plus civilisées que celles du Midi, le roman de femme de chambre ne passe jamais au salon. Rien ne semble plus fade à Paris que ces héros toujours parfaits, que ces femmes malheureuses, innocentes et persécutées des romans de femmes de chambre.

La province lit bien quelquefois le roman de bonne compagnie, le roman in-8 ; mais, en général, elle ne le comprend pas tout entier. Elle le lit plutôt pour accompUr un devoir que pour se donner un plaisir.

Walter Scott et M. Manzoni ont seuls fait exception ; les ouvrages de ces grands poètes ont été lus également en province et à Paris ; avec cette exception, pourtant, que Paris s'ennuie des premiers volumes de Walter Scott, remplis de détails trop circonstanciés et trop peu animés. Ces détails, au contraire, charment la province. Paris s'est un peu ennuyé des détails que donne M. Manzoni sur la peste de 1628 à Milan, et les Untori ; la province, au contraire, en a frémi.

Sir Walter Scott a peut-être eu en France environ deux cents imitateurs ; tous les ouvrages de ces auteurs ont été lus ; quelques-uns même ont eu plusieurs éditions et sont parvenus à se faire lire à Paris.

92 COHHESI'ONnANCE DE STENDHAL

Dans les romans de femmes de chambre, peu importe que les événements soient absurdes, calculés à point nommé pour faire briller le héros ; en un mot, ce qu'on appelle, par dérision, romanesques. Les petites bourgeoises de province ne demandent que des scènes extraordinaires, qui les mettent tout en larmes ; peu importent les moyens qui les amènent.

Les dames de Paris, au contraire, (jui consomment les in-8 , sont sévères en diable pour les événements extraordinaires. Dès qu'un événement à l'air d'être amené à point pour faire briller le héros, elles jettent le livre, et l'auteur est ridicule à leurs yeux.

C'est à cause de ces deux exigences opposées qu'il est si difficile de faire un roman qui soit lu à la fois dans la chambre des bourgeoises de province et dans les salons de Paris.

Tel était, en 1830, l'état du public par rapport an roman. Le génie de Walter Scott avait mis le moyen âge à la mode ; on était sûr du succès en employant deux pages à décrire la vue que l'on avait de la fenêtre de la chambre où était le héros ; deux autres pages à reproduire son habillement, et encore deux pages à représenter la forme du fauteuil sur lequel il était posé. M. le Barbier, fatigué de tout ce moyen âg(>, de l'ogive et des vêtements du quhizième siècle, osa raconter une aventure qui a lieu en 1830, et laisser le lecteur dans une ignorance complète sur la forme de la robe que portent mesdames d'Espagne et Saint- Ange, ses deux héroïnes, car ce roman »en a deux, contre toutes les règles suivies jusqu'ici.

L'antcnr a osé bien pins : il a ost' prendre le caractère de la femme (le Paris, (pii n'aime son amant (ju'autant qu'elle se croit tous les matins sur le point de le perdre. Tel est l'effet produit par l'immense vanité (pii est (bncnne, à ]teu ]>rès, la seule passion de cette ville, où l'on a tant d'esprit. Ailleurs, un amant peut se faire aimer en protestant de l'ardeur d(^ sa passion, de sa fidélité, et prouvant à sa belle ces louables cpialités. A Paris, plus il persuade qu'il »\st fixé à jamais, qu'il adore, pins il se ruine dans l'esprit de sa maîtresse. Voilà une chose que les Allemands ne croiront jamais ; mais j'ai bien peur cejiendant, que M. le Harbier n'ait été peintre fidèle . La vie des Allemands est eontemplativc et imaginative. La morale, aux yeux des belles, la morale qui résulte du livre de M. le Barbier, est celle-ci : « Jeune homme qui voulez être aimé dans une civilisation où la vanité est devenue, sinon la passion, du moins le sentiment de tous les instants, chaque matin per-

suadez, avec politesse, à la femme qui, la veille, était votre maîtresse adorée, que vous êtes sur le point de la quitter.

Ce nouveau système, s'il prend jamais, va renouveler tout le dialogue de l'amour. En général, jusqu'au moment de la prétendue découverte de M. le Barbier, quand un amant ne savait que dire à sa belle, quand il était sur le point de s'ennuyer, il se rejetait vivement dans la protestation des sentiments les plus vifs, dans l'extase, dans les transports de bonheur, etc., etc. M. le Barbier veut démontrer aux pauvres amants que ces propos qu'ils croyaient sans conséquence sont leur ruine. Suivant cet auteur, quand un amant s'ennuie auprès de sa maîtresse, ce qui, à toute force, peut arriver quelquefois dans ce siècle si moral, si hypocrite, si ennuyeux, ce qu'il a de mieux à faire c'est tout simplement de ne pas nier son ennui ; c'est un accident, c'est un malheur tout comme un autre.

Ceci paraîtra tout simple en Italie, le naturel dans les façons, dans les discours, y étant le beau idéal ; mais en France, pays affecté, ce sera une grande innovation.

Civita-Vecchia^ le 5 noveinbre 1832.

Quoi ! vous avez le courage d'affronter Neptune ! Je suis charmé de cette idée. Naples vaut tout à fait la peine d'être revue. N'allez pas vous attendre à revoir votre ville de 1799 ; tout est nouveau. Songez que le Code Napoléon y règle tout. Je vous accompagnerai, je vous irai voir. A quoi bon, penserez-vous ? à bavarder. Je suis presque étranger à Paris ; vous me décrirez la continuation de la rue Vivienne.

Je suis au mieux avec mon chef, qui vient de demander pour moi un ornement que l'on ne porte pas sur la tête, mais ailleurs. La femme de mon chef aime la miniature, et moi je peins à l'huile ; ainsi je n'ai pas trop réussi à ses yeux ; mais eUe m'a promis, une fois arrivée à Paris, où elle se rend, de parler en ma faveur à M. \'ict(ir (1). Au reste,

(I) De Rrofrlie.

je suis bien, certainement, mais je crève d'ennui ; le vrai métier de l'animal est d'écrire un roman dans un grenier.

Mais quand passerez-vous ? Quoi dommage de ne pas passer à cette heure ! Débarquer à Gênes, et venir se rembarquer à Livourne, pour éviter les maudites quarantaines. Figurez-vous, pas un jour de pluie depuis six mois ; un soleil admirable, aujourd'hui 5 novembre. Les bœufs, à la campagne meurent de faim ; mais enfin je ne suis pas le Père Eternel Jupiter Pluvius, et je n'ai pas un mouton. Nous voyons passer un monde fou dans notre lanterne magique de Rome.

J'ai passé dernièrement la soirée avec M. le duc de Duras, qui allait

partir avec M. G nouveau pair, dont la femme est comme

lord Kinesaitseter.Cela passe pour de l'esprit vers la rue de Babylone. Il y avait deux dames Grant fort bien, Madame de Ludolf, envoyée de Naples, assourdie à Rome, au palais Farnèse, par les cloches de l'église de la Mort, qui, à partir du 2 novembre, sonnent neuf jours, presque sans discontinuer. Dans le fond du salon, placez trois ou quatre princes ou ducs, parmi lesquels j'ai choisi mes amis, fidèle aux devoirs de ma haute naissance. Mais, cher ami, pourquoi me gênerais-je ; j'ai quarante-cinq ans sonnés ; je suis peut-être encore ici pour huit ou dix ans.

Adieu, mon cher père, je meurs de sommeil ; j'ai fait seize lieues et quinze lettres. — J'ai congé d'un mois ; j'en userai peut-être en mai ; mais chut ! on me l'ôterait.

PERINER.

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