‹ Correspondance de StendhalChapitre 40 sur 134 · C. (1) A MADAME SOFIA A PIETRA-SANTA (TOSCANE · texte numérisé non relu

C. (1) A MADAME SOFIA A PIETRA-SANTA (TOSCANE

Ecrit le 20 avril. R[ome\ 11 avril [1833] (2).

J'ai reçu, mon cher ange, votre lettre de Pietra-Santa du l^'" avril. Je trouve que vous m'écrivez peu. Eh bien donc, nous ne serons qu'amis. Je vous renvoie, en ce cas là, un papier qui ne signifie plus rien. — Pour me consoler, donnez-moi mille détails. D'abord, quand M. B. faisait la cour à Sophie, jusqu'où est arrivé son bonheur ?

S'est-il aperçu de la naissance du penchant que Sophie a pour le marquis Greppi ?

Est-ce que je connais ce marquis ? Est-il plus beau que moi, j'ai peine à le croire ?

Quand l'avez-vous vu pour la première fois ? Vient-il tous les jours et à quelle heure ? De quel pays est-il ?

Pourquoi dites-vous que vous serez malheureuse ? Le seul malheur est de mener une vie ennuyeuse. Sans vouloir vous offenser, car vous savez combien je vous suis attaché, il me semble que la vie que vous menez depuis deux ans peut être souvent ennuyeuse. A supposer tout ce qu'il y a de mieux, c'est la vie d'une femme de trente-cinq ans, et vous avez encore beaucoup de belles années avant cette époque de raison. Mais vous avez besoin d'un mari tel que l'homme de Vignano.

En un mot, chère amie, donnez-moi mille et mille détails. Moi, dans mon chagrin, je me console avec les mesdemoiselles Pauline, comme celle qui se baignait dans la Seine cet été, vous souvient-il, dans la lettre d'Alfred que vous avez lue ? Mais c'est de la monnaie d'argent ou même de billon quand je la compare à ce qu'était pour moi la vue de la jolie jambe de Sophie !

J'ai passé quinze jours à Abeille (3) bien près de vous, le bateau aurait pu, en dix-huit heures me mettre à Livourne. Mais quand je voyais partir le Henry 7F, et que cette idée me venait, je songeais

(1) Original : Collection de M. C. Stryienski. Lettre mutilée dans l'édition de 1855 (voir Soirées du Stendhal-club, pp. 253-254). Rétablie ici dans le texte original.

(2) Ma lettre arrivera mardi ou mercredi prochain, vers le 2'i. .l'ai adouci ce brouillon et ai rendu la lettre plus amicale. (H. B.).

(3) Civita-Vecchia.

aux droits de M. B. Ce que je crains, c'est que vous ne m'écriviez pas souvent. Vous connaissez ma discrétion, parlez-moi donc à cœur ouvert.

Ma dernière visite a peut-être été moins agréable que celle de Vignano, parce qu'à Vignano vous me parliez à cœur ouvert de tout et même des idées du matrimonio with Fra. Tandis qu'à la visite de fé^Tier, vous me faisiez un demi-mystère de vos disputes avec B. Or, en amour comme en amitié, dès qu'il y a défiance, ou seulement réserve chez l'un des deux, l'autre est paralysé à moitié, pour peu qu'il soit timide et délicat.

Civita-Vecchia, le 30 avril 1833.

Votre bonne lettre que j'ai reçue il y a deux heures, a déjà modifié ma résolution jusqu'à ce point. Si je vais à Paris, je n'y passerai que trente jours, j'irai vingt-cinq fois au spectacle. Je n'irai que dans le salon de madame de Tracy ; je ferai l'immense effort de ne pas avoir tout l'esprit que vous dites, et l'effort ne sera pas pénible : l'idée de la malveillance me glace.

D'un autre côté, la vie s'avance, le demi-siècle est déjà passé ; fautil se laisser mourir d'ennui par excès de prudence ? J'ai un congé d'un mois depuis six mois ; je comptais, comme tout le monde, le faire allonger ; j'y renonce. De plus, à Naples habite une jolie et aimable femme ; je vais lui écrire pour lui demander si elle veut de mon congé ; si elle accepte, je n'irai pas vous voir : quoique j'aie soif d'une conversation, qui soit autre chose qu'une cérémonie. 11 ne m'est plus donné d'entendre un mot qui me surprenne ; je comptais pouvoir vivre de beau pour tout potage, cela m'est impossible ; deux ans de ce régime me mettent aux abois. Je viens de me tenir à quatre pour vous parler avec tout le bon sens mathématique ; un mois de séjour à Paris me rendra la respiration libre pour une année. Vous savez que je suis peu liant ; certainement, en un mois, je ne pourrais pas, même le voulant, bavarder dans quoique salon dangereux. J'irai une fois, par devoir, dans le salon de mon colonel ancien, qui oublie une parole qu'il m'avait

dornée, à moi, ne lui demandant rien. Vous savez que Canova prétendais être un grand peintre ; sans être un Canova, je prétends connaître mi; ux qu'aucun Français le pays où je vis ; mais cela, je ne l'ai jamais dit à personne. Avec cinq pensions de cinq mille francs, quinze de trois mille francs, on ne trouverait plus de montagnes ; mais il faudrait un avancement régulier. L'homme de trois mille francs, à moins do sujet grave de mécontentement, serait sûr d'arriver à cinq mille francs. Ajoutez, si vous voulez, une pension de quarante mille francs pour le chef, et tout va à merveille. Mais cela vaut-il cette dépense ? — Je ne suis qu'un ouvrier, j'exécute. C'est à M. Dijon, s'il revient, à voir si l'ouvrage vaut cent dix millo francs.

On monte chez une fille, on s'en sert, et ensuite, sous prétexte qu'on a été fort aimable, on ne lui donne pas les cinq francs, indispensables pour sa subsistance ; l'on veut avoir du crédit parmi les filles, et l'on osera accuser Dominique de manquer de criterio (1). Je puis développer par une heure de conversation les lignes précédentes.

J'ai laissé passer huit jours, je suis toujours de la même opinion ; pardon si je vous ennuie. La vie est si courte à mon âge, qu'il ne faut cependant pas se priver de tout plaisir, parce qu'il peut y avoir un petit, tout petit danger. Je vais à Lutèce pour voir les rues, les étalages de bouquinistes et tous les théâtres renouvelés avec leurs pièces et acteurs depuis trente mois. — Dînez-vous toujours chez les Provençaux ? Quand même l'amour ou plutôt l'amitié ornée de plaisirs me retiendrait, je ne ferais pas un bon éciiange ; la masse des idées a besoin d'être remuée. Songez que tout ce que j'entends depuis trente mois me semble ridicule, ou pour mieux dire plat. Je dors tellement pendant ces diables de conversations, qui font mon pain quotidien, que quelquefois il m'arrive de dire des niaiseries plus fortes que celles de mes partners, et qui les scandalisent.

Adieu, cher ami, je crains bien de vous avoir scandalisé par ma raison qui doit vous sembler déraisonnable. Songez que l'anecdote est trop longue à écrire et d'ailleurs ne convient pas. Si vous me défendiez absolument de bouger, il me semble, dans ce moment, que j'aurais la force d'adhérer au rocher comme l'huître ; mais alors à quoi penser pendant les longs mois de l'hiver prochain ?

Jules PARDESSUS.

(1) Jugement, bon sens.

A MADAME JULES GAULTHIER, A SAINT-DENIS

Rome, le l^r Mai 1833.

Chère et aimable Jules, je vous aime toujours à la folie ; je pense fort souvent à vous ; mais depuis dix-huit mois je n'écris plus. Quand j'écris ou parle à des Français, je vois toujours que j'ai blessé une des deux mille convenances qui régnent despotiquement à Paris et même à Saint-Denis. Par exemple, comment vous raconter la vie que nous menons ? — Napoléon nous a rendu la vie bien dure à nous, gens de 1833. Les dames de ce pays élevées dans l'école d'Aversa et dans celle de Milan, espèces de succursales de Madame Campan, prétendent à la plus haute estime. Cependant tous les étrangers établis à Rome depuis un an ont une maison dans laquelle ils vont deux fois par jour, de huit heures à minuit et demi, par exemple. Ces dames se persuadent que personne ne le sait. En 1739, comme vous le verrez dans de Brosses (1), elles en faisaient gloire.

Il n'y a d'affreux ici que les mois de juillet et d'août. A onze heures du soir, figurez-vous un salon immense, sans lampes, toutes les fenêtres ouvertes et chacun occupant la moitié d'un canapé. Cette vie n'est pas sans douceur, mais elle tend à ôter aux gens appuyés sur les canapés les trois quarts du peu d'esprit que le ciel leur donna. Le dolce far niente saisit ici par tous les pores ; écrire une lettre est une grande affaire ; j'ai pris la plume dans un transport d'amour pour vous. Tâchez, aimable Jules, d'avoir un pareil transport ; écrivez-moi, à Marseille, chez M. Bazin, propriétaire du bateau à vapeur. Mais M. Bazin, en homme prudent, ne reçoit que les lettres affranchies.

Les Français qui viennent ici crèvent d'ennui ; ils s'imaginent que les alouettes leur tomberont toutes rôties. Il faut, au contraire, un talent du diable, absolument celui de Julien (2). Pardon de citer cet

(1) Lettres écrites d'Italie de 1739 à 1740, par le président de Brosses.

(2) Du Rouge et Noir.

auteur. Il faut toujours avoir l'air de mépriser et de quitter les descendants de César et de Cicéron.

Mille amitiés.

Baron PATAULT.

P.-S. — Mille tendresses à monsieur votre frère. Où est-il ? Dans le Midi, je suppose. — Ma folie aime sa sagesse.

A MADAME JULES GAULTHIER, A SAINT-DENIS

Paris, le H octobre 1833.

Chère et aimable Jules, je n'ai pas le temps de lire à Paris, encore moins d'écrire. J'emporterai le rouleau, je lirai, j'écrirai, et vous renverrai le tout en janvier ou février. — Je n'ai jamais perdu de papiers ; la crainte de perdre m'est cependant venue en voyant ce beau rouleau. Je le mettrai dans une caisse avec toutes les belles choses que j'achète à Paris.

Ne vous excusez pas tant d'écrire pour acheter des billets de spectacle. Madame la princesse de Craon, fille de madame du Cayla, et princesse, a publié un livre moral pour ajouter aux dix mille francs avec lesquels elle et son mari sont obligés de vivre. Songez au douloureux contraste de s'appeler princesse, de ne voir que des gens à trente ou soixante mille francs de rente, et d'habiter un(î horrible petite maison à la campagne 1 II est vrai que la coterie noble s'est mise à louer ce livre médiocre, et qu'il a failli avoir le prix de six mille francs à l'Institut, au lieu de la Morale progressive de madame Necker. Si cette Genevoise avait eu un peu de délicatesse, elle eût mis ces six billets de mille francs dans une enveloppe, et les eût envoyés à la princesse.

En vous adressant le manuscrit, en janvier ou février, j'y joindrai des lettres pour deux ou trois libraires qui m'ont demandé un manuscrit. Il faudra que M. Gaulthier invoque le génie d'un procureur normand, pour ne pas se laisser tromper par les promesses de MM. les libraires.

Compliments et respects à qui de droit.

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