AU BARON DE MARESTE
[Paris, 7 féi^rier 1833].
Je viens de suivre vos avis. J'ai écrit à Apolli. pour le prévenir. Mais les convenances lui permettront-elles de parler à Iro (2). Je ne voudrais pas pour tout au monde être importun. « Pardonnez ce reste d'une illustre fortune », dit une des princesses de Racine. Si vous voyez Apolli, dites-lui de ne pas se gêner. Moi-même je ne voudrais rien demander à M. Cuvier. Je sens parfaitement, que, peut-être, il ne se soucie pas de parler au terrible Iro. J'ai lu le discours du King of England ; l'émancipation y est. Ce discours a coûté 800 francs à Galignani.
COTTONET.
A ROMAIN COLOMB A PARIS (3
[CwitnVecrhia], 25 février [1833].
Cher et bon ami,
Je te remercie do ta bonne lettre du 0. C'(\st un compte rendu superbe.
Depuis que je t'ai écrit, je n'ai été occupé que de 40"^ (4). C'est pour le coup que je suis entré dans le métier. Il y a eu onze ou douze mémoires et notes officielles. Enfin, depuis quinze jours, nos pauvres bateaux peuvent entrer en libre pratique. Le caisse que tu m'envoyes eût coûté quatre ou cinq écus de cinq fr. 9 s. pour les scioritidlori ou examinateurs chargés de faire évaporer le choléra
(1) Collection de M. P. -A. Cheramy.
(2) Au Roi.
(3) Lettre « massacrée, dans l'édition de 1855 » (Aug. Cordier ); rétalilie ici dans son texte original. Collection de M. C. Stryietislii.
(4) Quarantaines.
La pension de 700 fr. à Mme P. L, (1) continue et continuera tant que je serai le camarade de Cicéron. Les 300 fr. étaient un petit cadeau.
L'amitié descend et ne remonte pas ; j'aime tendrement Clara, son talent m'enchante. Il est à peu près le seul avec Déranger. Que dit Fleurs (2) du voyage de Dominique (3) ? Trente ou quarante jours à Paris coûtent 14 francs par jour, car on est à demi-solde. D'un autre côté, l'ennui étouffe ce pauvre garçon ; il était cent fois plus heureux n° 71 ; il lui aurait fallu cinquante louis de rente de plus et non pas dix mille francs à manger bêtement, par exemple en voitures qu'il faut avoir ici de certains jours. Enfin il meurt d'ennui ; mais il est bien avec tout le monde sauf la petite envie de société, mais qui marque peu dans un pays non littéraire.
Fleurs viendra-t-il voir Rome ? Tâche que je le sache avant, je m'y trouverai et j'aurai un grand plaisir, mais j'espère peu. Quoi de plus curieux cependant que Naples après trente-trois ans de changement 1 Probablement si mon nouveau chef est aussi admirable de complaisance que le précédent, je pourrai accompagner Fleurs, je ne dis pas à Naples où il n'aura que faire de moi, mais à Florence, Vitterbe, Sienne, Cornetto, Tarquinies, admirable par les tombeaux du cli. (4) Manzi. Les hommes peints ont trois pieds de haut, on distingue l'expression des traits pendant six mois, l'air ensuite gâte un peu. Gela semble fait par un élève du Dominiquin, et cela a 3.000 ans au moins, peut-être 3.005 ans. Je deviens antiquaire en diable. Cependant, il me reste encore un peu de logique, je ne regarde pas comme vrai ce qui convient à mon système. Les détails que tu me donnes sur MM. Blan m'intéressent. Compliments à ceux à qui tu parles, c'est-à-dire pas au Procureur, eût-il dix fois 80.000 francs.
A ROMAIN COLOMB A PARIS
Civita-Vecchia^ le 20 mars 1833.
On a beaucoup parlé des vases étrusques, nous avons plusieurs
(1) Mme Périer-Lagrange, sœur de Beyle.
(2) Di Fiore.
(3) Dominique (Beyle lui-même).
('i) Chevalier.
ouvrages sur cette matière ; mais la plupart des auteurs se sont attachés de préférence à écrire sur les beautés de leur dessin, leurs sujets mythologiques, leur antiquité et leur provenance. Cette dernière question surtout a été l'objet de nombreuses et savantes recherches et a soulevé des discussions infinies parmi les savants.
Quelques-uns prétendent que les plus beaux de ces vases ont été importés de la Grèce en Etrurie, en appuyant cette opinion sur leur style, les sujets qu'ils représentent, presque tous tirés de la mythologie grecque, ainsi que leurs inscriptions. D'autres, au contraire, soutiennent qu'ils ont été faits dans l'Etrurie, selon les principes de l'école grecque, établie à Tarquinies par les peintres grecs, qu'y conduisit Démarate de Corinthe, l'an 94 de la fondation de Rome, ou 660 ans avant l'ère chrétienne.
Toutes ces questions peuvent bien avoir de l'intérêt pour l'archéologie, satisfaire la curiosité des savants et peut-être un jour, à l'aide de nouvelles découvertes, établir avec quoique fondement l'histoire de la peinture en Italie dans les temps anciens. Mais il me paraît qu'il y a une autre question d'une utilité plus immédiate pour la société en général, et qui cependant n'a pas été traitée jusqu'à présent, comme elle aurait dû l'être et avec tous les développements dont elle était susceptible. Je veux parler des formes de ces vases, de leur précision, de leur justesse dans le contour et de la position de leurs anses.
Les Etrusques, sous ce rapport, ont surpassé et laissé bien en arrière toutes les autres nations, tant antiques que modernes. Ils possédaient le grand secret de joindre l'utile à l'agréable.
Nous avons, il est vrai, des auteurs qui ont parlé des formes des vases étrusques et qui nous en ont donné des planches ; mais ils ne leur ont pas donné toute l'importance qu'elles pouvaient mériter. D'ailleurs, on découvre tous les jours de nouvelles formes, qui, si elles étaient imitées, pourraient être d'une véritable utilité pour les usages communs de la vie autant qu'agréables à la vue.
Il serait à souhaiter que non seulement chaque Etat de l'Europe, mais même chaque province pût avoir une collection de vases étrusques aussi complète que possible, pour servir de modèle aux fabriques de poterie.
Il existe dans plusieurs villes d'Italie différentes collections de vases étrusques ; mais une des plus complètes, surtout sous le rapport des formes, est, sans contredit, celle qu'on voit à Civita-Vecchia,
dans le cabinet de l'excellent Donato Bucci (1). On y trouve des formes récemment découvertes, d'une élégance parfaite et qu'on chercherait vainement dans les musées des grandes capitales, composés à si grands frais. Si le cœur t'en dit, donne-moi tes ordres.
A M. DI FIORE [A PARIS] M. KOL (3) est prié de lire au dit seigneur la présente.
Rome^ 28 mars 1833.
Plaisirs de pédant.
J'ai découvert des récits d'anecdotes de votre pays et de celui-ci. Quelques-unes de ces histoires, écrites par des contemporains, ont cent pages. Une seule de ces historiettes est connue à Paris : c'est la mort de Béatrix Cenci. Beaucoup de ces récits n'ont que cinq ou six pages. En un mot, ce sont des historiettes comme celles de Tallemant des Réaux. Excepté les anecdotes napolitaines, le héros finit ordinairement par être décapité, comme la pauvre Cenci, qui, de plus, avait couché pendant six mois avec son père. Chaque volume in-folio m'a coûté de quatre-vingt-dix à cent vingt francs, et j'en ai douze. Voilà encore que je laisserai par testament à M. Dijon J'ai découvert beaucoup de ces choses moi-même, par un travail physique, dans des archives où les volumes déposés sur les tables étaient recouverts d'une poussière devenue solide par le tassement et épaisse comme trois écus. L'archiviste, auquel je faisais des présents, devait me montrer tout cela ; mais en général, il s'en allait après m'avoir enfermé à clef et revenait à r.4 ve Maria.
A chaque fois, ma chemise était gris foncé, et presque toujours j'avais mal aux yeux. J'ai découvert des Confessions comme celles de
(1) Ami de Beyle. Voir sa lettre à Colomb (1858) {Soirées du Stendhal-club, pp. 235-248).
(2) Original : Collection de M. C. Stryienski. Lettre mutilée dans l'édition de 1855 tome II pp. 206-208, tant au point de vue de la date et du destinataire, que du texte, rétabli ici dans son intégralité. Voir Soirées du Stendhal-club, p. 252.
(3) Colomb, qui de ce fait, s'est attribué la lettre.
Rousseau, écrites par un jeune abbé, bâtard de grande maison, du temps do rentrée de la reine Christine de Suède, 1655. Il avoue à Venise des lâchetés insignes ; il n'a que la vanité de la haute naissance ; mais il a tout le faux esprit de 1655. Don Ruggiero est aujourd'hui ce que M. de Chateaubriand sera en 1940, impatientant. Dans le récit d'un meurtre, il ne dit pas : Le soleil se levait, mais « Déjà l'aurore aux doigts de rose)). Cela traduit serait-il intéressant ? — La naïveté est extrême, c'est l'essentiel. H y a cent pages de Don Ruggiero, de dix-huit mois à dixhuit ans, que l'on peut réduire à dix ; cela peint admirablement la politesse espagnole qui régnait ici vers 1630. Le père du bâtard est tué en duel ; ses trois frères, infiniment nobles, délibèrent sur la somme qu'il faut allouer à sa mère, bonne bourgeoise entretenue par (l(tn Gregorio qui vient d'être tué. Cette délibération est pompeuse ; on finit par lui faire une pension à condition qu'elle habitera Naples. où quelques années don Ruggiero va la voir. 11 décrit le nombre et la façon des plats qu'elle lui donne à dîner. — La seule copie des Confessions trop spirituelles de don Ruggiero m'a coûté 150 francs. J'ai donc trois ou quatre volumes in-8 d'anecdotes séparées; ce sont des récits de cent pages chacun, traduits d'après mes douze volumes reliés à dos rouge ; plus ce que je pourrai tirer des Confessions. Elles n'ont ni commencement ni fin, et forment cependant trois volumes et demi in-folio mince.
Tout cela est très orthodoxe et n'exige pas l'inamovible dans le plan des trois fois mi(?),mais nonne e cosi del romango.Cosi pour la liberté de penser, comme le Rouge ; cela ne cherche point à choquer, mais est sévère pour la Kanaille. — Les Bois de Prémol, c'est le titre, consistent déjà dans quatre volumes in-folio, iiropremcnt reliés comme les Anecdotes. Je donnerai d'abord à M. Levavasseur les Anecdotes, il y en a de délicieuses. C'est l'original, un v. cpii forme douze ou quinze volumes in-folio mince. Je commencerai par une livraison de deux volumes. Je voudrais pouvoir soumettre le manuscrit français à M. Dijon et à Mme Lanc. (1) ; il ne me coûte en rien de mettre quatre
dièzes à la fief fe: -^£H' ou trois bémols (^t>' i' ~^^ et j'aime-
l'uis mieux ne pas choquer, pour la forme, les gens à carrosse.
Tout cola est parfaitement vrai, sincère, original. Les deux volumes d'anecdotes napolitaines sont remplis de mots du pays qui vous rap-
(1) Mme Ancelot.
pelleront le stile paglietta. Je tâcherai de faire comme pour les cerises ; je servirai les plus belles dans les deux premiers volumes, les bonnes dans les deux seconds et les communes dans les deux derniers. Quand le héros est décapité, cela finit ordinairement par : Et hier on dit la messe pour lui à la Madone del Giardino. Rien donc de plus vrai, de plus sincère, de plus contemporain. — J'ai pris dans cent volumes ; j'ai négligé la valeur de vingt volumes purement historiques; j'ai cherché ce qui me plaît, comme peignant le cœur humain. La jeunesse de Paul III (Farnèse) par exemple, est divine ; celle de Urbain VIII (en cent quatre-vingts pages) fort bien. Demandez à M. Kol. si cela lui plaira. Il n'y a jamais de scandale que malgré l'auteur. Il y a peut-être cent auteurs différents. Le style de la traduction est simple comme celui des originaux, il n'y a jamais de prétention à la phrase noble ; on a voulu prendre le style des causes célèbres. J'ai ajouté de petites notices d'après l'excellent abbé Muratori. Voilà ce que je fais, de six à onze heures le soir, à Civita-Vecchia.
Je déposerai l'original italien, et souvent mauvais italien, dans un cabinet littéraire (1) ; chacun pourra voir que ce n'est pas inventé. Si M. Dijon est curieux de ces anticailles, je puis lui en envoyer un volume ou deux. Quelle différence de M. Dijon à D'Argout chez lequel j'ai passé trois cents soirées en ma vie, cherchant à amuser des buses qui m'en ont voulu parce que le 10 août je leur dis : 1° L'hérédité tombera ; 2° Darg. sera ministre.
Quand vous n'aurez rien à dire à des gens d'esprit, consultez-les sur le succès de ces histoires naïves, écrites de 1450 à 1700 et fidèlement traduites. M. Delecluze des Débats me disait : Vous auriez fait fortune si vous n'aviez pas manqué d'industrie. Le coin de la bouche ironique me nuit toujours (ces sots de Komis croient que je me moque d'eux).
Mais je veux avoir quelques onces d'industrie.
(1) Ces manuscrits ont été acquis par la Bibliothèque Nationale, le 31 mai 1851. Cf. C. Stryienski. — h' Alambic de Stendhal. — Revue Bleue, n° du 18 janvier 1908. (A. P.