‹ Correspondance de StendhalChapitre 45 sur 134 · HENRY BEYLE · texte numérisé non relu

HENRY BEYLE

(1) H. Cordier. Stendhal et ses amis, pp. 42-43.

A MADAME JULES GAULTHIER, A SAINT-DENIS

Civita-Vecchia^ le 4 Mai 1834.

.l'ai lu le Lieutenant, chère et aimable amie. Il faudra le recopier en entier et vous figurer que vous traduisez un livre eu allemand. Le langage, suivant moi, est liorrihlcment noble et emphatique ; je l'ai cruellement barbouillé. Il faut ne pas avoir de paresse ; car, enfin, vous n'écrivez que pour écrire : c'est pour vous un amusement. Donc, mettre en dialogue toute la fin du deuxième cahier, Versailles, Hélène, Sophie, les comédies de société. — Tout cela est lourd en récit. Le dénoûment est plat. Olivier a l'air de chasser aux millions ; chose admirable dans la réalité, parce que le spectateur se dit : Je dînerais chez cet homme-là.

Infânn» dans la lecture. — J'ai indiqué un autre dénoûment. — Gomme vous voyez, j'ai été fidèle à nos conventions ; nul ménagement pour l'amour-propre. — Il faut moins de de dans les noms, et ne pas désigner vos personnages par leurs noms de baptême. Est-ce qu'en parlant de Grozet, vous dites Louis ? — Vous dites Grozet ou vous devez le dire.

Il faut effacer dans chaque chapitre au moins cinquante superlatifs. Ne jamais dire : La passion brûlante d'Olivier « pour Hélène ».

Le pauvre romancier doit tâcher de faire croire à la passion brûlante, mais ne jamais la nommer : cela est contre la pudeur.

Songez que parmi les gens riches il n'y a plus de passion, excepté pour la vanité blessée.

Si vous dites : La passion qui h dévorait, vous tombez dans le roman pour femmes de chambre, imprimé in-12 par M. Pigoreau. Mais pour les femmes de chambre, le Lieutenant n'a pas assez de cadavres, d'enlèvements, et autres choses naturelles dans les romans du père Pigoreau.

LEUWEN

ou

L'Elève chassé de l'Ecole Polytechnique (1).

(1) I/un des titres <lonin''S à un roman de Beyle inachevé, piil)lii'' dabdrd on 1855 sous le titre de L/? Chasseur vcri, et en ISO'» par M. de Mitty, sous le litre dtî f.Kn'en Leuwen. (Dentn).

J'adopterais ce titre. Cela explique l'amitié ou la liaison d'Olivier pour Edmond. Le caractère d'Edmond, ou l'académicien futur, est ce qu'il y a de plus neuf dans le Lieutenant. Le fond des chapitres est vrai ; mais les superlatifs de feu M. Desmazures gâtent tout. Racontezmoi cela comme si vous m'écriviez. Lisez la Marianne de Marivaux, et Quinze cent soixante- douze de M. Mérimée, comme on prend une médecine noire, pour vous guérir du Phébus de province. En décrivant un homme, une femme, un site, songez toujours à quelqu'un, à quelque chose de réel.

Je suis tout plein du Lieutenant que je viens de finir. Mais comment vous renvoyer ce manuscrit ? Il faut une occasion. Où la prendre ? Je vais chercher.

Ecrivez-moi une lettre remplie de noms propres. — Le retour d'un congé est un moment bien triste ; je pourrais faire trois pages, pas trop mauvaises, sur ce thème. On se dit : Vais-je vivre, vais-je vieillir loin de ma patrie ? ou de la patrie ? cela est plus à la mode. Je passe toutes les soirées chez une marquise de dix-neuf ans, qui croit avoir de l'amitié pour votre serviteur. Quant à moi, elle est comme un bon canapé, bien commode. Hélas ! rien de plus, je n'ai pas davantage ; et, ce qui est bien pis, je ne désire pas davantage.

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