I. (1) AU BARON DE MARESTE
Rome, le iS juillet 1834.
Cher Ami,
M. de Lav[al] est actuellement à Naples ; je viens de lui envoyer votre lettre en propre original. C'est un homme juste. M. Lysimaque Tavernier m'a fait cent noirceurs depuis 2 mois ; il a voulu me brouiller avec S. Ex., mais après beaucoup d'inquiétudes, j'ai eu le dessus. M. de Lav. m'a écrit : >■ Il n'est pas raisonnable que vous résidiez à Civ- [ita-Vecchia] ». Le Lysimaque est noir, méchant, \nsionnaire et malheureux. M. de Vaux, mon prédécesseur, chez qui il était surnuméraire sans appointements, l'avait chassé. Je le pris, contre l'avis du dit de Vaux, parce qu'il avait l'air moins stupide que M. Baldrini qui tenait l'emploi.
Je propose à Son Ex. M. de Lav. d'aller résider à Abeille. Par cette chaleur (29 degrés à Méro) et l'odeur qui règne à Abeille, ce n'est pas drôle.
Vous m'avez rendu un fort grand service dont je ne saurais trop vous rendre grâce, surtout vous souffrant, ce qui donne de l'éloignement pour l'écritoire. J'agis fort prudemment, du moins avec toute la prudence compatible avec mon caractère.
Le journal républicain de Marseille a imprimé que j'étais un homme énorme, qu'on voyait toujours sur le port d'Abeille. Figurez-vous qu'il n'y a pas au dit Abeille un seul négociant français.
Cette ville, située comme St-Cloud, en supposant que Boulogne et le côté droit de la Seine soient la mer, a 7500 habitants, dont 7000 pêcheurs napolitains, 450 petits bourgeois, 6 ou 8 bourgeois pouvant sans gêne, donner à dîner, 2 sont millionnaires. Vous n'avez pas d'idée de l'état de barbarie sauvage de cette ville. Les bateaux à vapeur arrivent à midi ; je suis toujours à ma fenêtre.
Je sais la première belle chose que voient les étrangers. Je ne refuse la porte à personne comme bien vous l'entendez ; mais, voyant ce pays
(1) Collection de M. P.-A. Cheramy.
abominable, les arrivants prennent la poste et s'enfuient à Rome. Dans mon dernier séjour de 23 jours, je n'ai ou qu'une visite, celle d'un M. de Fernel, ami de M. de Chateaubriand, qui a fait des vers pour le tombeau de sa fille, il y a deux ans. Le plus fort de ma besogne est la diversion d'Ancône, Sinigullia, Rimini, Bologne. L'homme souverainement raisonnable, auquel j'envoie votre lettre, le sent bien. A chaque instant (8 ou 10 fois par mois) je dois avoir des communications avec lui. Au lieu d'écrire, je vais le matin à l'ambassade, et en deux mots tout se fait. 4 fois la semaine, j'y vais le soir ; on m'invite à d[îner] une fois la semaine. Voilà, ce me semble, ce qu'on appelle être bien avec son colonel. II n'y a pas matière à écrire au Ministère. J'ai sué sang et eau pour écrire 27 lettres en 1834. Je mo suis conformé aux avis que M. Flo. me donna devant Lo. Que diable voulez-vous de plus ? M. Aguados (?) a, ce me semble, de la bonté pour moi. Après cela, mille chemins ouverts y conduisent toujours, et c'est vivre en lapin que d'y songer sans cesse. M. Feburier m'a dit de la part de Clara qu'elle sera à Marseille à la fin d'août. .J'irai l'attendre à C[ivita]. En 30 heures le St-\y inijride conduit de Marseille à Livourne ; en 18 heures, le Sully, l'Océan, le Henri IV portent de Livourne à Civ. En 7 heures, on est à R[ome]. En 24 heures et pour peu, (27 ou 37 fr.) on va de Naples à Palerme. Tant de sots ont dit ou pensé que rit[alie] est belle ; Clara doit prouver le contraire au monde.
Nous avons 29 degrés, et vous savez que la moindre anecdote demande 3 pages ; aussi je finis platement. Ce sera une simple lettre de remerciements. Je me gronde depuis un mois de ne pas vous répondre par des anecdotes. On a la colique ; plus de musique, encore moins de peinture et de tous les arts en ure. Le Romain est incapable de comprendre un livre imprimé à Paris. J'ai apporté 4 vol.in-18 de Balza[c]; il a fallu six semaines aux plus lisards pour en venir à bout. Nap[oléon] a donné des mœurs à ce pays. Elles ont le même amant pendant 10 ans ; mais l'esprit français manquant pour tenir lieu des polissonneries que le P' de Brosses raconte, il n'y a rien ; on bâille. Quelle maladie avez-vous ? Il me semble qu'à 50 ans, le voyage est excellent pour tout. Je ne conçois pas qu'à 50 ans, on habite hors de l'Italiç. Je choisirais Naples. Mme Durand vous dit mille chosos. Que deviennent l'abbé Malin (?) Montesquieu et Royer-C[ollar]d ?
Roger DURAND.