AL NOBIL UOMO IL SIGNOR CONTE CLNI
Santa Lucia, Napoli.
Rome, 26 août 1834.
Cher et aimable ami,
Je veux d'abord vous remercier de.s journées aimables que nous avons passées à Guzano. Rome est si chaude, le soir surtout, que je repars pour Albano. Il n'y a rien de nouveau qu'une quarantaine mise sur les provenances de Toscane et de France. Ainsi je crains bien pour les envois que Mme la comtesse P... pourrait faire à Civita-Vecchia. J'ai passé trois fois chez Don Michèle sans le trouver, ainsi je ne puis vous donner des nouvelles de D. Fi (1). J'ai appris des détails qui confirment toujours plus ma défiance en matière d'argent.
J'espère que votre voyage aura été heureux. Vous ne le serez jamais autant que le désire votre dévoué
DE BEYLE
Mme la comtesse Julie prend-elle soin de son estomac ? Conjurez-la de ma part de ne pas me prendre pour un médecin pédant. Mais sans la santé, il n'est pas de bonheur.
(1) Don Michèle et Don Filippo Caetani. dont il est constamment question dans cette correspondance. C'est à Don Filippo que Beyle léguait ses livres, dans son testament du 8 juin 1836. En 1832, il logeait à deux pas du palais Caetani (un palais du XVI» siècle, puissant et sombre, dans une rue étroite, via délie Bottighe oscure ; c'est un des plus riches palais de Rome); « les trois princes de ce nom, écrivait-il, sont mes meilleurs amis. Leur mère, ancienne amie de Paul-Louis Courier, me donnait une occasion charmante de bavarder le soir» (lettre du lljuin 1832). Beyle les voyait souvent et avec plaisir. Aujourd'hui encore son souvenir est resté vivant chez le fils et la fille de Don Michèle, qui ont souvent entendu leur père citer les traits d'esprit ou les boutades de Beyle.
La famille des Caetani est une des plus anciennes de Rome ; Boniface VIII était un Caetani. Ralliés au gouvernement italien, ils ont conservé autorité et fortune. Le duc de Sermonetta actuel fut maire de Rome. Sa sœur, la comtesse Lovatelli, a le salon le plus littéraire et le plus savant de Rome ; elle est elle-même membre de l'Académie des Lincei.
Il y avait dans cette famille une tradition d'esprit et de culture, chose assez rare à Rome ; Stendhal y trouva donc à qui causer. — Après Stendhal, Balzac y fut reçu. Il dédiait les Parents Pauvres à ce même « Don Michèle Angelo Cajetani, prince de Teano » Taine, plus tard, devait y trouver l'hospitalité. (Note que je dois à la complaisance de mon ami Paul Arbelet). (C. S.)
Adresse de la réponse, si vous avez le temps d'en faire : Palazzo Conti, Piazza Minerva.
AL NOBIL UOMO IL SIGNOR CONTE CINI, Sania Lucia, Napoli.
AlbanOy 5 sept. [1834].
J'ai à vous remercier, mon cher Comte, de votre très aimable lettre. C'est avec le plus vif plaisir que j'ai appris que l'estomac de votre aimable compagne de voyage se conduisait bien. Je vous remercie des curieux détails que vous me donnez sur l'éruption d'Ottajano. Cela donnera du sombre au jeune avare de Velle. Le jour de la fête de S. E. le Cardinal Pacca, il a dit la messe et distribué les fameuses dots : quatre venant d'une pieuse personne et deux de M. le maire.
M. de Ta. m'a assuré pour la seconde fois que la demande de dot à laquelle s'intéresse M™® la comtesse Ci. est enregistrée à Saint-Louis. On lit à côté ces grands mots : recommandé par M. A. de Ta. Si le dit M. de Ta. est encore ici l'année prochaine, à l'époque de la distribution des dots, le succès est assuré ; s'il a un successeur, je le séduirai et je demanderai à M""® la comtesse Ci. le secours de deux ou trois paroles aimables.
Le Cardinal Ber[utti] a envoyé quatre gendarmes pour chasser du palais Magnanelli un prêtre ou monsignore qui ne voulait pas céder la place à la banque d'Escompte. On avait donné 800 éc. à ce monsignore pour s'en aller le l^r septembre, et il ne voulut partir que le 30. Je n'ai rien appris sur la grande question : les billets Jouffroy auront-ils un cours forcé ?
S. A. D. Carlos et le général Rodil jouent à la gatta cieca (1) comme nous à Genzano, mais ils sont moins gais. D'ailleurs ils n'ont remporté aucun avantage réel l'un sur l'autre, malgré les fréquents mensonges des deux partis. J'ai des nouvelles du 25 août de Paris. La France n'interviendra pas pour le moment. 4.000 Portugais dont 3.500 étrangers entrent en Espagne et vont en Biscaye jouer à la gatta cieca. La
(t) A la • chatte aveugle », jeu probablement de colin-maillard.
révolte des Druses de Syrie contre le vice-roi d'Egj^pte est apaisée. La Gazette d'Augsbourg est vendue et ment. Les Druses se battaient pour ne pas voir leurs impôts augmenter, absolument comme les Biscayens. Le Guipuscoa paye 11.000 francs et M. Torino demandera à cette petite province 500.000 francs au moins.
L'Espagne, au lieu de payer la moitié de sa dette, n'en payera probablement que le quart. S. M. Ferd. VII a signé pour 700 millions de francs et en a reçu 63, ou signé pour 600 et reçu 70.
L'Angleterre, la France ont une dette, mais l'Angleterre doit à des Anglais, la France à des Français ; l'Espagne doit à des étrangers, voilà pourquoi elle ne payera que le quart. D. Pedro fait tout ce que demande le parti cardinal. D. Miguel a couché le 3 septembre à Viterbe, on l'attendait à Rome le 4, mais la fête de Santa Rosa l'a peut-être retenu à Viterbe, Il s'est conduit à Gênes comme un porc. Je viens de recevoir de [illisible] une lettre qui porte la date du 22 août. Elle dit : Je reviens à Rome d'ici à peu de jours, ce qui m'ennuie extrêmement ; pourtant il faut que je le fasse. La vie que je mène ici est trop agitée pour mon physique... Si à Rome mes affaires domestiques ne prennent pas un pli plus raisonnable, adieu à Rome. Saluez-moi tous mes amis, particulièrement les Ci...
Ne vous gênez point pour me répondre, cher et aimable ami. Je retourne à Rome le 8 ou le 9 septembre. J'ai trouvé hier la chaleur de Rome supportable. Je n'ai pas eu le temps de voir Monsignor et B.
Comment trouvez-vous mon français ? n'est-ce pas bien pour une plume anglaise ? Farewell, my dear friend.