S. AU COMTE CI NI A ROME
Mercredi [mars 1836].
Je vous dois mille et mille remerciements, mon cher Comte. Rien ne peut m'intéresser davantage que ce que vous avez la complaisance de me raconter. Oserai-je vous dire que je n'ai point cru qu'un habitant ou natif de [illisible] qui veut voler ou tuer soit assez simple pour ne pas prendre une lampe à pied et 2 ou 3 couteaux.
Rappelez-vous cette reine de Lombardie, femme de Joconde, qui belle et jeune faisait l'amour avec un nain difforme. Quand une femme est fort noble et fort riche, elle prend l'âme seule. Quand on a l'âme desséchée par l'orgueil, un domestique vigoureux que l'on peut appeler par un coup de sonnette vaut mieux que M. Malatesta ou M. de Stal dont tout le monde sait l'histoire et qui d'ailleurs peut bavarder et être cru.
Je donnerais 4 écus pour que M"^*^ C. puisse faire prendre une jolie histoire. Mais si ce mauvais bruit a quelque fondement, la voilà dans la dépendance de ses domestiques. L'horreur d'une telle histoire devrait la faire aller à Paris, où le seul crime est ce qui nuit à quelqu'un, c'est-à-dire tuer ou voler. Quant à s'amuser avec son corps, rien de moins nuisible, surtout quand on est séparée d'avec son mari.
Je vous serais bien obligé si vous consentiez à avoir l'extrême bonté de me tenir au courant.
Probablement que M. Thiers nommera un nouveau préfet de police à Paris, auquel j'écrirai pour votre affaire si cela vous convient.
Mille respects à M"'^ la Comtesse et autant d'amitiés à D. Fi. et Annibal. M. duglielmi, l'homme le plus riche de Civita-Vecchia, vient de mourir à Rome pour avoir pris froid en allant solliciter de S. S. une dispense pour marier sa fille à un cousin germain imbécile. Son testa-
ment est. un roman absurde selon moi. Mais vous avez lu cela à Rome. Le consul de France à Gênes a gagné 8.000 fr. au pharaon ; c'est ce que je vous souhaite et surtout à moi.
D. GRUFFO PAPERA.
A MADAME JULES GAULTHIER, A SAINT-DENIS
Civita-Vecchia {Etats romains), le 14 mars 1836.
Pardonnez-moi mon silence, mon aimable amie ; si j'eusse voulu forcer le naturel, vous me seriez devenue corvée et devoir. Je n'ai pas écrit deux lettres depuis trois mois. Je trouve que les convenances sont une des plus tristes niaiseries, et qu'au moyen de cette invention des sots, les devoirs que le monde impose donnent plus d'ennui et de gêne que ses plaisirs ne donnent de plaisir. Vous écrivant par force, ma lettre eût ennuyé vous et moi : c'est comme faire l'amour par force. Je viens d'avoir l'honneur d'écrire à madame de Tascher, vivant au faubourg Saint-Germain ; peut-être madame de Tascher sera scandalisée de ma lenteur. Trouvez, je vous prie, quelque excuse passable.
Parlons de choses tristes. J'ai admiré votre conduite auprès de madame votre mère ; je vous en félicite de tout mon cœur. Il est admirable de lui avoir voilé ce funeste moment (1). Je donnerais une année de celles que le hasard me destine pour finir ainsi. C'est le plus grand service possible, un service en action et non en paroles. Rappelez-moi au souvenir de mon ancien collègue, M. de la Bergerie, à celui de M. Gaulthier, et de madame... A propos d'anciens amis, je suis bien étonné et encore plus satisfait que M. le M. de... se souvienne encore d'un si petit personnage. Remettez à cet excellent homme le pptit mot ci-joint quand vous le verrez. Je ne vous répéterai point radmirab](; mort do Madame Laetitia ; j'en dis un mot à madame Tascher. EHc n'a jamais senti, depuis 1815, ce qui avait rapport au rang. C'était une âme digne de Plutarque ; le contraire, c'est-à-dire, d'une princesse ordinaire. L'air de Paris ne lui avait point ôté la faculté de vouloir, qui n'existe plus à quarante lieues à la ronde de Notre-Dame. La faculté de vouloir
(1) La mort de M. Rouj^ier de la Bergerie, frère de Madame Gatilthicr.
cesse, au Midi, à Valence, Dauphiné. Autour de Paris, on est civilisé, modéré, juste, quelquefois aimable, mais comme une jolie miniature est aimable. Ce qui est le plus antipathique, ce me semble, à ce qui a habité plus de dix ans Paris, c'est Vénergie dans tous les genres. Fieschi était abominable ; c'était un homme du bas peuple ; mais il avait plus de faculté de vouloir à lui seul que les cent soixante pairs qui l'ont condamné. Fieschi était l'Italien avec quatre dièses donnés par sa qualité d'insulaire. Je vous conterai, si jamais je vous vois, l'empoisonnement des quatre réformateurs archevêques, exprès envoyés assez récemment en Sardaigne, pour réformer un peu le clergé, à moi raconté pai' un prêtre, qui trouvait cet empoisormement fort naturel et même fort juste. Ces messieurs furent empoisonnés à Sartène, et j'ai vu le corps du premier d'entre eux rapporté à Civita-Vecchia par un bâtiment de guerre sarde. M. le cardinal Zurla, un peu savant, très méchant, très gros, encore plus libertin, est allé à Palerme, il y a dix-huit mois, pour réformer un peu les mœurs du clergé de Sicile ; il était ami intime du pape, et a été bravement expédié au moyen d'une tarte. Il est vrai qu'on a appliqué à son corps le nouveau procédé d'embaumement, qui conserve parfaitement, dit-on. Je le suis allé voir avec cette noble comtesse dont je parle à madame la comtesse Tascher. Elle a eu le courage de le prendre par la main dans son cercueil. Le cardinal Zurla y était couché sur le dos, revêtu de ses beaux habits. Les lèvres et les yeux étaient bleus-lapis ; toute la figure retirée et fort- triste à vou*. Ma dévote amie en a été frappée pendant quinze jours. J'y ai mené ma cousine, madame la comtesse d'Or..., qui, arrivée à la belle église de San Gregorio, sur le mont Celius, n'a pas eu le courage d'aller voir cette horreur. La morale de ceci se réduit à ces mots : Rappelez-vous que Fieschi, c'est l'Italien. A mesure que l'on monte dans les rangs élevés, on trouve des ducs de M..., qui n'ont de caractère que le pistolet à la main, et cela parce qu'il y a une formule pour les duels, et que l'on n'a pas à redouter le ridicule. En 1300, tous les Italiens étaient comme Fieschi. Le fameux Benvenuto Cellini qui est venu à Paris en 1540, pour faire la Diane, au rez-de-chaussée du Louvre (sous l'horloge, à droite), était un Fieschi. En 1530, Florence fut prise ; de ce moment, l'énergie fut pourchassée en Italie.
Réellement j'écris trop mal. C'est que mon plaisir est d'écrire pour les imprimeurs. En écrivant comme vous voyez, j'arrive à vingt-cinq pages en trois ou quatre heures, après quoi je suis mort de fatigue. J'ai écrit dernièrement la Compagne de Russie, et \d. Cour de Napo-
1fi6 CORRESPONDANCE DE STENDHAL
léon (1), avoc moins de talent et plus de franchise que Rousseau. Je laisse ces confessions à un ami suisse, qui les vendra dix ans après moi, en 1856. Tous les noms sont changés et, d'ailleurs, qui prendra intérêt en 56 à la mémoire de mes protecteurs en 1812, alors acteurs de la comédie ? Peut-être aucun libraire ne voudra se charger, en 1856, d'un manuscrit où j'ai évité l'emphase comme la peste.
J'ai demandé un congé pour juin prochain. Je serais bien content qu'un tiers eût gardé quelque souvenir de nos discussions sur Shakespeare. Mais apparemment que je suis moqueur sans le savoir. Tous mes amis donneraient six francs pour qu'on int^ jetât sur le nez un verre d'eau sale, quand je sors avec mon bel hal)it.(2) t-ola ne me met nullement en colère. Je ne changerai pas pour les dix ou vingt ans qui me restent encore, quand je devrais être fait officier de la Légion d'honneur. — J'ai demandé le consulat de Carthagène, mais ceci est un secret. Je voudrais voir un peuple qui agit. Ce que je désirerais, ce serait d'échanger ma place de dix mille francs pour celle de monsieur votre beau-frère à la cour des comptes. Ma place ferait la félicité d'un jeune homme h vanité; il pourrait avoir le sixième salon et rang à Rome, et, pour l'amabilité, le troisième ou le deuxième. Vingt princes ou grands d'Espagne afflueraient chez le consul de France à Rome ; mais ce diamant est ignoré à Paris et ce serait fort pesant pour moi. — Ecrivez-moi et croyez h tout mon dévouement éternel.
P. S. — Qu'est devenu le roman de Madame ? Ne connaît-elle
pas M. Ch ou quelque autre homme de lettres qui puisse la prôner ? — Qu'est-ce que Madame la comtesse d'Or...., fille de M. le Comte Daru ? Je n'ai pu deviner son caractère. Avez-vous des nouvelles de
Madame la comtesse Curial ? Qu'est-ce que Madame la comtesse B ,
femme de M. le comte A B et successeur de cet homme d'esprit
qui avait peur de tout ? — Dites-moi si un chat est mort dans votre rue. Ce sont les j)etits détails qui me sont précieux. La société change depuis 1830, et je ne suis pas là pour voir ce changement. J'ai envie de me pendre et de tout quitter pour une chambre au cinquième étage, rue Richepanse.
(1) l.e |>reniier (W ces ouvra^'cs n'a pas (Ho relrouv/' et le soroml a (Hé piihlii'; par M. ,1. (lo Mitly, en 189", sons 1(! titre NapoU'-nn. etc. (Ivlitinn île la Rcvttr Blfinrhr).
(2) Voir Vie de Henri Brulard, p. 20.
CORRESPONDANXE DE STENDHAL 1G7
A ROMAIN COLOMB, A PARIS
Rome, le .... mars 1836.
Cher ami, il fait un venticello divin, dont je viens de jouir délicieusement, pendant près de deux heures, sur le Pincio. Je vais prendre du repos, en philosophant un peu avec toi.
Ne trouves-tu pas bien singulier que la France, et surtout en France la bonne compagnie manque précisément de cette passion (l'amour), sur laquelle roule la plus grande partie de la littérature, qui amuse cette bonne compagnie ? — C'est qu'elle a infiniment d'esprit et l'esprit de comprendi'e cet amour qu'elle ne peut sentir plus d'un jom*.
Hier soir, dans une petite réunion, on a traité du ridicule. \'oici ce qu'en a dit Dominique :
On peut dire que le siècle du ridicule est passé; non pas assurément qu'il n'y ait plus de gens ridicules, mais il n'y aura plus personne pour en rire. Un homme se sera-t-il couvert de ridicule, il se placera aussitôt, par quelque démarche bien parlante, parmi les exagérés d'un des deux partis politiques, et, à l'instant, la moitié de la société prétendra qu'il est un petit saint, un homme admirable, calomnié par les exagérés du parti opposé. Le ridicule, du temps de Molière, consistait à ne pas se conformer à un modèle acheté d'avance par toutes les classes. Enoncé d'une façon plus générale, le ridicule consistait à se tromper de chemin pour arriver, à vouloir marcher à un certain bonhoiu* qu'on s'était choisi, et à faire fausse route.
Le rire naissait quand un accident, un homme, une plaisanterie faisaient voir à cet homme qu'il se trompait de chemin. Mais comme la seule pa>ssion était la vanité, un homme qui était dans une position à donner de lui une idée désagréable, humiliante, était aussitôt ridicule ; et l'homme qui l'en faisait apercevoir d'une façon imprévue faisait éclater le rire.
Lorsque M. l'abbé Sieyès publia sa fameuse brochure : Qu'est-ce que le tiers état ? il porta un coup mortel à l'aristocratie de naissance ; mais il créa, sans s'en douter, l'aristocratie littéraire. En 1790, les premières loges du Théâtre- Français étaient remplies de gens qui avaient plus ou moins d'esprit, mais tous avaient lu Molière et l'Emile de Rousseau.
La Révolution a jeté dans ces mêmes loges des gens fort riches, fort adroits pour augmenter leur fortune, et conquérir, s'il le faut, une préfecture ou une recette générale ; mais s'ils ouvrent VEmile, ils s'endorment.
Il y a maintenant deux teintes bien marquées dans la société. En prônant la plume pour écrire un livre, il faut choisir : plaire aux hommes dont le père avait acheté une édition de Voltaire et la lisait, ou plaire à toutes les fortunes récentes et à ceux qui travaillent à se faire riches.
A M. FRANÇOIS ARAGO Directeur de l'Observatoire à Paris.
Civita-Vecchia, le 3 Avril 1836.
Monsieur,
Toutes les citations de sommes d'argent, dans les histoires des dixseptième et dix-huitième siècles, n'ont aucun sens pour un lecteur de 1836. (1)
Voilà une belle lacune à remplir pour VAnnuaire. 11 ne suffit pas, ce me semble, de prendre la valeur du marc d'argent aux deux époques. A Paris, moi appartenant à la classe aisée, je ne puis pas revenir à pied en hiver, à dix lioures du soir, de la rue de Babylone à la rue Taitbout ; cela semblerait ridicule à la société dans laquelle je vis ; j'aurais la sensation désagréable du mépris. A Bordeaux, où je passe l'été, je fais fort bien à pied un trajet semblable ; je n'encours point le mépris. Voilà l'élément moral difficile à mettre en équation, et pour lequel j'invoque les lumières de M. Arago ou de ses élèves.
Si l'on suppose exact le relevé suivant :
Le budget du cardinal Fleury, 1726 à 1743, porte le revenu de l'Etat à cent quarante-six millions ; la dépense à cent cinquante-quatre millions : déficit huit millions. Qu'est-ce que cela veut dire en 1836 ?
(1) Voir la lettre adressée à M. Jules Taschereau le 26 mars 1834.
Quelle est la somme qui, en 1836, me donne le même bonheur que cent francs en 1726 ?
Ma position sociale, mes habitudes, sont à peu près celles d'un conseiller au Parlement de 1726.
Je n'ose relire ma lettre, et pour ne pas faire une lettre anonyme je signe la présente.
Je suis, etc. H. BEYLE.
Lecteur assidu de l'Annuaire