‹ Correspondance de StendhalChapitre 63 sur 134 · TIMOLÉON DU BOIS · texte numérisé non relu

TIMOLÉON DU BOIS

A ROMAIN COLOMB, A PARIS

Rome, le 25 novembre 1835.

Tu sais, mon cher ami, quelle immense place l'amour a occupé jadis en Italie ; mais tu ignores peut-être jusqu'à quel point la vengeance fut aussi une des passions favorites des Italiens du seizième siècle. En voici un échantillon qui ne manque pas d'intérêt. L'aventure suivante est de l'année 1546, et je la crois authentique ; malheureusement on n'a pas pu me donner la suite.

Ariberti, noble Milanais, et possesseur de plusieurs villages, avait conçu une haine mortelle contre un homme de la famille Pecchio. Ariberti avait été offensé dans ses biens et plus tard dans son amour.

Pecchio lui fit un procès et le gagna. Pendant le cours du procès, qui dura plusieurs années, Pecchio s'aperçut que la femme d'Ariberti était fort jolie ; il parvint à le lui dire et à s'en faire aimer. Après la perte du procès, Ariberti s'emporta en menaces contre son adversaire. Pecchio apprit que la femme d'Ariberti était étroitement enfermée dans un des châteaux de son mari. Cette femme ne désirait qu'une chose au monde, être délivrée de la tyrannie de celui-ci. En secret, elle avait amassé assez d'argent pour pourvoir à sa subsistance. Le château où eUe était enfermée, situé près de Lecco, n'était qu'à une lieue de l'Adda, qui séparait le pays de Venise du Milanais ; une fois sur le territoire Vénitien, la femme d'Ariberti changerait de nom et serait à peu près à l'abri de toutes les poursuites. Dans tous les cas, si elle y était forcée, elle était résolue à entrer dans un couvent à Venise, dont la règle n'était point trop austère dans ces temps-là.

Pecchio avait reçu tous ses aveux pendant la courte liaison qu'il avait eue avec elle. Depuis trois ans qu'elle avait cessé, la tyrannie d'Ariberti était tout à fait devenue intolérable ; il avait pris trois duègnes espagnoles qui, chacune à leur tour, montaient la garde

l;j(S CORRESPONDANCE DE STENDHAL

auprès do sa femme ; cette malheureuse n'était pas même seule durant la nuit : la duègne de garde couchait avec elle.

Une femme de chambre qui, jadis, favorisait les amours de la femme d'Ariberti, n'avait pas été chassée ; mais on l'avait dégradée ; elle était chargée, depuis plusieurs années, de conduire à la pâture, sur les rives de l'Adda, les nombreux troupeaux d'oies qui dépendaient du château où Ariberti faisait garder sa femme. Cet homme singulier et raffiné dans l'art de se venger avait dit à cette femme de chambre :

Je te punis davantage en t'employant ainsi qu'en te renvoyant.

Et comme la malheureuse exprimait le désir d'entrer au service d'un autre maître :

« Essaye, lui dit AriixM-ti, et moins d'un mois après tu seras morte. »

Pecchio savait toutes ces choses qui avaient fait anecdotes dans Milan, lorsqu'il voulut se venger des menaces qu'Ariberti lui adressait en tous lieux depuis la perte de son procès. Pecchio, qui était parti de chez lui pour aller à la chasse, se déguisa on paysan et vint sur les bords de l'Adda, chercher le troupeau d'oies de son ennemi. S'étant assuré que, ce jour-là, l'ancienne femme de eliambre était seule chargée de le garder, il se trouva sur son chemin comme par hasard.

« Grand Dieu ! que vous êtes changée ! lui dit-il ; à peine si je vous aurais reconnue ! »

La femme de chambre fondit en larmes sans répondre.

(> Combien j'ai pitié de vos malheurs ! dit Pecchio ; racontez-moi votre histoire, mais allons-nous cacher derrière quelque haie afin de n'être pas aperçus de quelqu'un des espions qui rôdent sans cesse autour du château. »

La femme de chambre raconta ses malheurs et ensuite ceux de sa maîtresse. Si, par hasard, celle-ci adressait la parole ou un simple sourire à son ancienne camériste, la camériste était mise en prison, au pain et à l'eau pour huit jours. Les traitements auxquels la maîtresse était exposée étaient moins durs, en apparence, mais plus cruels en réalité. Ariberti ne lui parlait jamais que sur le ton de la plaisanterie amère.

Pecchio eut l'air de se laisser attendrir par ces récits, qui se prolongeaient infiniment.

« Ah ! monsieur ! si vous êtes chrétien, vous devriez bien sauver cette pauvre femme qu'autrefois vous avez aimée ; si elle reste encore un an dans cet état, elle mourra certainement. Et dire que son bonheur serait parfait si, seulement, elle était à une lii-ui- d'ici ! Elle a une

petite caisse pleine de sequins d'or; elle a, de plus, beaucoup de diamants, comme vous savez.

« Eh bien, je la sauverai », s'écria Pecchio.

A ce moment l'ancienne femme de chambre, maintenant gardeuse d'oies, tomba à ses genoux.

« Je ne crains qu'une chose, dit Pecchio, c'est vos bavardages à vous autres femmes ; toi, ou ta maîtresse, vous parlerez, vous vous confierez à quelqu'un et vous me ferez tuer. »

Après la protestation de la femme de chambre :

« Dans huit jours juste, c'est-à-dire mardi prochain, la lune se renouvelle ; de plus, il y a foire à Lecco ; toute la nuit le chemin sera couvert d'ivrognes chantant à tue-tête ; eh bien ! cette nuit-là, comme dix heures sonneront à la paroisse, je serai sur l'Adda, au bas des jardins du château, près de cet endroit où il y a des mûriers et tant d'orties, par lequel j'entrais autrefois. J'aurai amené moi-même mon bateau du lac de Côme ; il est fort petit, et j'espère n'être point aperçu.

« Mais, Monsieur, il aous faut au moins deux hommes pour retenir les duègnes et leur mettre un bâillon ; songez qu'elles jetteront des cris et vous serez poursuivi sur l'Adda ; les bateliers de mon maître sont tous des jeunes gens qui ont remporté le prix de la regatta. D'ailleurs, comment ferai-je pour donner les a\is nécessaires à ma pauvre maîtresse ? Je puis bien, par un signal convenu, lui faire entendre que j'ai quelque chose d'intéressant à lui dire ; mais comment m'expliquer? 11 se passe quelquefois des mois entiers sans que je puisse lui parler. »

La camériste ne savait pas écrire ; tout semblait se réuni/ pour contrarier les projets de Pecchio. Enfin il fut convenu que, deux jours après, Pecchi apporterait au même endroit un flacon d'extrait de têtes de pavot, fameux narcotique que l'on préparait alors à Venise. Berta eut peur ; elle craignait que ce ne fût du poison. Pecchio la rassura, et il fut convenu que Berta donnerait une prise de narcotique à deux duègnes, qu'elle parviendrait jusqu'à sa maîtresse, en distribuant quelque argent aux autres domestiques qui détestaient les duègnes, et, qu'enfin, quand elle aurait quelque chose de neuf à apprendre à Pecchio, elle casserait un jeune saule isolé qu'on avait planté au milieu d'une prairie voisine. Pecchio retourna à Milan et Berta ramena ses oies au château d'Ariberti plus tôt que de coutume ; elle voulait chercher l'occasion de parler à sa maîtresse, même avant l'arrivée du narcotiq\ie. Le seigneur Pecchio était jeune et passait pour fort inconstant.

Berta, qui ignorait ses projets de vengeance, craignait fort qu'il n'oubliât de venir la voir sur les rives de l'Adda.

Tout réussit fort bien ; à l'aide du narcotique, Berta endormit les duègnes ; elle put se concerter avec sa maîtresse, et, le jour de la foire de Lecco, avec la bourse de sequins que lui avait donnée Pecchio, tous les domestiques du château d'Ariberti s'enivrèrent. Ariberti, lui-même, se trouvait à Milan, pour un grand bal que donnait la signora Arezi, l'une des plus grandes dames du pays.

A l'heure dite, Pecchio se trouva, avec son petit bateau, vis-à-vis une partie abandonnée des jardins du château. Les duègnes n'avaient garde de troubler l'évasion de leur maîtresse. Berta, tout à fait revenue de la peur de les empoisonner, avait mêlé dans leur vin une quantité effroyable de narcotique : elle suivit sa maîtresse sur le petit bateau. Pecchio trouva, à son grand regi'et, que la dame Térèsa Ariberti avait conservé ou rallumé une grande passion pour lui, qui ne songeait qu'à se délivrer d'elle. Dès que le bateau fui arrive sur le territoire vénitien, Pecchio remit la dame à un moine de l'ordre de Saint- François, par lui bien payé, et qui l'attendait dans une petite île voisine de la rive gauche de l'Adda, appartenant aux Vénitiens. Le moine promit de conduire la dame jusqu'à Venise par des chemins détournés. La dame conjurait Pecchio de ne pas l'abandonner, et comme le cavalier faisait la sourde oreille, elle alla jusqu'à lui reprocher de l'avoir enlevée de son château sous la promesse de passer la vie avec elle. Pecchio se hâta de repasser sur la rive milanaise de l'yVdda, où il trouva des relais qu'il avait préparés, et qui lui permirent d'arriver, sur les deux heures du matin, au bal de la signora Arezi, où l'une des premières personnes qu'il trouva fut le seigneur Ariberti qui, quoique jeune encore et fort bel homme, ne dansait point, mais se promenait dans le bal, d'un air sombre, comme s'il eût deviné ce qui venait d'arriver à son château.

Le lendemain, il en reçut de tristes nouvelles ; il s'y rendit en toute hâte, fit les recherches les plus exactes, et d'abord ne put rien découvrir. Les duègnes étaient encore à demi mortes et hors d'état de répondre, par l'effet de l'énorme quantité de narcotique que Berta, dans sa colère, leur avait administrée.

Après plusieurs jours de recherches infructueuses, pendant lesquels la colère d'Ariberti devint de la fureur, il trouva, en visitant la chambre d'une des duègnes, une; petite bouteille d'une forme singulière. La duègne, interrogée, répondit qu'elle avait trouvé cette bouteille

seulement depuis deux jours, et qu'il lui semblait l'avoir vue entre les mains de Berta. Ariberti la battit à outrance pour la punir de ne pas lui avoir fait part plus tôt de sa découverte.

Lorsque Ariberti, désespéré de n'avoir trouvé aucun indice, revint à Milan, il n'oublia pas d'y apporter la petite bouteille, qu'il se donna la peine d'aller présenter lui-même à tous les apothicaires de la ville. L'un d'eux lui dit d'un air assez singulier que cette bouteille provenait d'une pharmacie célèbre tenue à Venise par un moine grec défroqué. Ariberti comprit que le pharmacien ne disait pas tout ce qu'il savait ; il le menaça, il lui offrit beaucoup d'argent, et enfin l'apothicaire avoua que cette bouteille avait contenu, non pas un poison, mais un narcotique puissant que l'on administrait aux malades dans certains cas désespérés, et que lui-même avait vendu cette bouteille quelques jours auparavant, au signor Pecchio

De chez M. L...gano.

[Paris] le mardi gras^ 3 févr. [1836] à 10 h.

Cher et aimable Comte,

J'ai su hier que M. L. était à Paris et partait. Toute ma journée du mardi gi'as a été remplie par une course en voiture avec des fous masqués ; je comptais demain acheter des caricatures et vous écrire une longue lettre. Je vais chez M. L., il m'apprend qu'il part le mercredi des Cendres au matin.

Je n'ai donc que le temps de vous remercier de la charmante lettre que vous m'avez écrite sur le mariage de la princesse Egi.

Voulez-vous encore des caricatures ? Voulez-vous Molière illustré, superbe, en 2 vol., 30 ou 40 fr. ?

Je retournerai vers le mois de mars.

Mille amitiés à M. Annibal à qui je comptais écrire.

Comment vont les Cae. ? Enfin j'ai reçu une lettre de D. F. (1).

(1) Toujours les Caetani, — Don Filippo Caetani.

Mes TPspocts, je vous prie, à la très aimable Comtesse. J'espère que les chaussures de Paris vont bien.

Mille et mille amitiés aux Caetani et à Annibal. [Adresse :] à M. B., n'' 17, rue du Mont-Blanc.

D. GRUFFO PAPERA.

[A M. LE DUC DE BROGLIE] Ministre des Affaire Etrangères.

[Civita-Vecchia], 15 féi>rier 1836.

Monsieur le Ministre,

Je vais prendre la liberté d'exposer à Votre Excellence les détails d'une demande d'une importance on ne peut moindre.

Il s'agit d'un congé que le retour continuel de la fièvre rend fort désirable pour moi. Un mois après mon arrivée à Civita-Veccliia, en Avril 1831, je fis une maladie mortelle (c'était la fièvre et la gravelle). M. de Saint- Aulaire et M. Périer, secrétaire d'ambassade à Rome, que je cite comme étant peut-être à Paris, me virent mourant. La même maladie m'a attaqué tous les ans à l'époque des premières chaleurs. Je me permettrai un détail, c'est une fièvre d'aria cattiva que le quinine guérit ordinairement mais, chez moi, cette fièvre est suivie d'une colique violente avec gravelle ou avec la goutte, et, à cause de cette tendance à l'inflammation, je ne puis prendre de quinine.

L'année passée, quand Sa Sainteté est venue à Civita-Vecchia, j'étais au lit où j'ai passé un mois, et je n'ai pas pu faire les honneurs du bâtiment à vapeur français sur lequel Sa Sainteté a daigné faire une navigation de vingt milles.

J'ai consulté, en 1833, M. Chomel : les remèdes n'ayant produit aucun effet constant, je désirerais prendre un parti avant l'arrivée définitive de la vieillesse. J'ai trente années de services, dont 25 au moins hors des frontières de France.

J'ai à solliciter toute l'indulgence de Votre Excellence pour des détails (]ui ne sont excusables que parce qu'ils font preuve. Je laisse-

rais la gestion du Consulat à M. Lysimaque Tavernier qui travaille avec moi depuis cinq ans. J'ai aussi un excellent commis, M. Antoine Albert.

Je sollicite des bontés de Notre Excellence un congé de six semaines ou deux mois.

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