A M. ARNOULD FREMY A PARIS
Paris, le 26 octobre 1836.
Je suis très content du livre (3), l'auteur a toujours quelque chose à dire, mais c'est un infâme paresseux.
Si je vous explique cela en détail, vous me prendrez en grippe, je ferai l'article et vous le soumettrai (4).
En fait de style, comme en tout, on ne peut approuver que la route que l'on suit soi-même, car si on la croyait mauvaise, on en prendrait une autre. Juger en ce sens, c'est donner un certificat de ressemblance, rien de plus ; et je suis rempli de méfiance.
Il me semble cependant qu'il y a le style de bonne compagnie qui est, à peu de chose près, celui des lettres de Voltaire ; il y a aussi le style de la démocratie, lequel veut faire effet sur les épiciers devenus millionnaires. Ce style outre tout pour réveiller l'attention desdits épiciers.
Si cela est vrai, voilà une autre question : peut-on écrire pour deux classes, les gens comme il faut, et les épiciers millionnaires ?
Je ne le crois pas. Un roman, désormais, ne pourra donc plaire qu'à la moitié du public lisant.
COTONET
A MADAME JULES GAULTHIER, A MOUSSY (Marne)
Paris, le 1^^ novembre 1836.
Vous dites, ma chère amie, que les sentiments se prouvent par des actions et non par des phrases plus ou moins bien arrangées. Il est une
(1) Cuminunicalion de M. Alexandre Moutlet à \a Revue Rétrospective. 1893, tome 18, p. 68.
(2) 13, rue Saint-George. Auteur littéraire et dramatique, a publié des Souvenirs anecdotiques sur Stendhal : Revue de Paris. 1853.
(3) Une Fée de Salon.
(4) Voir lettre de Beyle à M. Stritch à Londres, du 28 novembre 1836.
personne dont vous me parlez dans votre lettre qui, apparemment, ne pense pas ainsi. Des lettres, oui ; mais les actions, où sont-elles ? — Quoi, pas une pauvre petite visite à son amie malade, et cela pendant des mois entiers !
Je suis ravi que ma lettre ait pu distraire un moment madame de Tascher. Elle ferait fort bien de remuer, le mouvement distrait, et, dans tous les cas possibles, c'est un avantage.
Madame Murât (1) est ici, qui n'a qu'une fortune médiocre. Elle a obtenu la permission de passer l'hiver à Paris et paye cher un appartement meublé. Elle en a trouvé plusieurs à six mille francs par mois ; mais quand on est venu à nommer la femme pour qui on cherchait l'appartement, on a demandé sept mille francs ou l'on a fait des difficultés équivalentes. Dernièrement, on a trouvé pour six mille francs un bel appartement rue Ville-l'Evêque. La personne qui loue est madame la comtesse de C...-V... (celle qui a brûlé la cervelle au cheval de son mari). Arrivée au moment critique de dire : C'est pour madame Murai, la personne qui traitait a été bien étonnée : « Que ne nommiez-vous plus tôt madame Murât ! pour elle, ce ne sera que cinq mille francs par mois, et je lui laisse tous les petits bijoux qui garnissent les tables ». Madame Murât les refusa, do peur de les voir casser. En un mot, ces dames en sont aux combats de politesse et de bons procédés.
Madame Récamier en est aux petits soins avec mdame de Lipona. Cette dernière était à l'Abbaye-aux-Bois, quand on a annoncé M. Sosthènes de la Rochefoucauld (qui a mis jadis la corde au cou à la statue de l'Empereur, sur la place Vendôme). Madame Récamier a offert de lui faire refuser la porte. « Non pas, a dit madame de Lipona, la statue est remontée à sa place, j'oublie les gens qui l'ont fait tomber. «Gela a été mieux dit, j'étrangle cette belle réponse, digne de Plutarque.
Dites-moi où je pourrai vous rencontrer ; prévenez-moi deux jours à l'avance. Je compte ne partir qu'en décembre.
(1) Caroline Murat, ex-reine de Naples, sœur de l'empereur Napoléon. Elle voyageait sous le nom de comtesse Lipona (anagramme de Napoli) {R. C).
A MONSIEUR STRITCH A LONDRES
Paris, le 28 novembre 1838.
Voici un étrange auteur de rdman ! M. Fréniy, dans l'ouvrage qu'il a publié sous ce titre Une Fée de cSfl/on(dcux volumes in-8)ose dire du mal de son héros. Ce héros, Olivier le Prieur, n'est point du tout un modèle de perfection et de grâces, comme dans un fade roman de femme. Pour des grâces, il n'en a point, et ([uant aux défauts, le complaisant auteur ne l'a point orné de ces défauts nobles et mélancoliques qui font le secret orgueil d'un homme bien né et que la femme qu'il préfère aime tant à raconter le soir.
Si, du moins, en l'absence de défauts nobles et imités de René, Olivier le Prieur avait à nous faire l'aveu de ses inclinations sataniques, bizarres, hors de nature, qui font l'étonnemont du l»»cteur vX la gloire du roman albMnand, il |)ourrait encore devenir riihji^. iV' (|uelque enthousiasme élégant, un pourrait en faire un nuttif de phrases aimables. .Mais M. Frémy nous enlève encore cette dernière ressource ; aucune phrase faite d'avance ne peut s'appliquer à son roman ; il va donner au vulgaire des lecteurs une fatigue étrange et à laquelle ils ne sont guère accoutumés. Ces pauvres lecteurs ne pourront plus se dire en lisant le livre : C'est comme tel roman ou comme tel autre, ce qui facilite notablement le travail de l'intelligence ; ils seront obligés de se faire cette question : Un tel être est-il dans la nature ? F.l à supposer qu'il existe quelquefois, fallait-il en faire l'homme heureux d'un roman ? celui sur qui roule t(tut l'intérêt ?
Une jeune fille, appartenant à une famille très riche de la liante banque, et élevée par un père homme d'esprit, est demandée par une tante qui habite les miuitagnes du Dauphiné, à cent quarante lieues de Paris. Depuis l'administration de Lonis \l,aloi's Dauphin, (!t à peu près révolté contre son père, ce j)ays de iJauphiiu' est resté une demirépublique ; on ne s'y soumet guère aux vérités qui arrivent toutes faites de Paris. Dans ces campagnes, couvertes de neige six mois de l'année, comme on est sans occupation, on s'amuse à faire ses idées, on a le malheur d'être original.
Mademoiselle Berthe de Belsonne |>rend, auj)rès de sa tante, la fort
mauvaise habitude d'examiner un peu ce qu'on lui dit et de n'ajouter qu'une foi médiocre aux exagérations de toutes sortes qui forment le Credo de la haute société ; mais la nature a donné à mademoiselle Berthe un cœur facile à émouvoir, un esprit qui ne se repose pas paresseusement dans le doute et l'ignorance, une tête vive. Tout cela joint aux idées que lui inspirent les belles solitudes du Dauphiné, la jette dans un défaut de bien mauvais ton, pour une belle demoiselle à qui sa tante laisse une dot d'un million : Elle a de l'esprit.
Une conséquence bien naturelle, mais bien fatale, c'est qu'elle n'est point effrayée de reconnaître, d'avouer pour son cousin germain Olivier, un petit jeune homme bien pauvre et, qui plus est, bien étiolé par la pauvreté, qu'elle trouve à Grenoble, secrétaire du général commandant le département.
M. de Belsonne, le père de Berthe, cet homme riche, si bien apparenté, si répandu à Paris, qui a mille moyens de mettre son neveu sur le chemin de la fortune, le voyant timide, pénétré du malheur de sa pauvreté, dépourvu de grâces, se montre fort mauvais parent et accable de duretés ce pauvre diable, lequel a le défaut de se présenter dans un salon avec un habit mal fait et d'y garder un silence triste, ou d'y dire des choses singulières, qui font tache dans la conversation, qui obligent à penser pour y répondre et qui, quelquefois, tendent à jeter le blâme sur des usages reçus dans la société, même sur des actions de gens riches, et enfin arrivent souvent jusqu'à appeler le doute sur l'admiration que l'on doit au gouvernement. Car M. de Belsonne, comme tous les hommes qui veulent faire une belle fortune ou l'augmenter, est juste-milieu enragé.
Qu'on juge des opinions de M. de Belsonne, il sollicite presque une recette générale !
Ses deux filles aînées sont richement mariées ; l'une à M..,., agent de change célèbre et surtout gastronome habile ; la seconde à quelque chose de plus vulgaire encore, un juge de je ne sais qm! tribunal, amateur de tulipes et d'iiorticulture.
M. de Belsonne, malgré son adoration pour le convenable, ne peut s'empêcher de s'ennuyer avec ses gendres et même de les mé])riser un peu. Leurs femmes ont d'excellentes manières, mais, peu à peu, comme il n'arrive que trop souvent, ont oublié l'éducation de la maison paternelle et pris les idées et les façons de parler do leurs maris.
M. de Belsonne est malade de la vulgarité de tout ce qui l'entoure dans le magnifiqup ohâteau d(^ Belsonne. qu'il a fait bâtir sur les bords
fie la forêt de Fontainebleau, et où il vit avec toute la magnificence d'un homme qui a ajouté un nom de terre à celui reçu de son père, et qui tient à avoir chez lui toute la noblesse des environs. Cette noblesse, injuste parce qu'elle est envieuse, ne voit qu'un nouveau Turcaret dans M. de Belsonne, homme du monde et qui a cent fois plus d'esprit qu'elle.
Ainsi, malgré tous ses avantages et son énorme dépense au château de Belsonne, où l'on joue l'opéra, M. de Belsonne s'ennuie un peu, lorsque, heureusement pour lui, il songe que sa fille Berthe doit être mariée, car elle va avoir dix-sept ans ; il la rappelle du Dauphiné ; elle arrive ; mais tous les personnages qui affluent dans le salon de son père lui semblent des poupées sans idées et assez ennuyeux. Quand son père lui dit : « Je vous marierai comme vos sœurs, efvous serez aussi brillante et aussi heureuse qu'elles, — Dieu m'en garde, répond Berthe ; je veux aimer ou du moins respecter mon mari ; or ces messieurs me font bâiller rien qu'à les voir se promener gravement dans le parterre. A quoi bon me marier ? Mon père, je suis heureuse auprès de vous, tout le monde me comble d'attentions, car on sait que j'ai un million de dot ; continuons à vivre ainsi ».
M. de Belsonne blâme sa fille tout haut ; mais quoi qu'il en dise, cette pensée libre, fière et au fond raisonnable, l'intéresse et lui plaît. Il ne peut se dissimuler que messieurs ses gendres, leurs femmes et tout ce qui les environne ne soient un peu fastidieux, un peu plats, un peu vulgaires. Malgré l'horreur que leur fait ce mot fatal, c'est, à proprement parler, leur enfer.
Peu à peu, M. de Belsonne s'attache à sa fille Berthe ; il fait avec elle de longues promenades dans son parc. Il y a beaucoup de choses fines et noblement pensées en cet endroit du roman.
Un M. de Gaulthier, fort riche et appartenant à une des plus nobles familles du faubourg Saint-Germain, est venu voir jouer le Don Juan de Mozart, que les filles de M. de Belsonne ont entrepris de chanter, et Dieu sait comme. Ce M. le comte de Gaulthier est le plus honnête homme du monde; simple, sans affectations, il n'a point sur de certains sujets les façons de penser exagérées que sa haute naissance pourrait faire craindre. Il a assez d'esprit pour voir que Berthe est un être fort différent de ses sœurs, un être auquel il serait bien doux d'inspirer un sentiment de préférence, un être auprès duquel il serait impossible de connaître l'ennui, si l'on parvenait à intéresser son cœur. Il est éperdument amoureux ; Berthe répond avec simplicité et sans l'ombre de
l'affectation et de la coquetterie à des sentiments qui l'honorent mais qu'elle ne partage en aucune façon. Aux manières près, qui sont distinguées et fort nobles, M. le comte de Gaulthier avec ses deux cent mille livres de rente, et les portraits de ses aïeux, qui sont allés aux croisades, lui semble aussi insignifiant que son beau-frère, l'agent de change ou que son autre beau-frère, le juge, lequel vient de faire construire une serre qui a coûté quatre-vingt mille francs, et qui en étourdit tout le monde.
On voit que l'auteur connaît le monde et sait le peindre avec vérité et franchise, chose qui me semble un peu plus difficile que de décrire la façon de vivre d'un seigneur anglais du treizième siècle, ou le passage d'armes, près d'Ashby de la Zouclie (Ivanhoé). Le moindre défaut de ces peintures des habitudes sociales du treizième siècle est une fausseté complète et ridicule. Ces héros, si brusques, si héroïques, si grossiers, si profondément raisonnables de ce siècle de fer, dans lequel la moindre erreur de calcul pouvait être punie de mort, sont remplacés par des êtres factices, tout pétris de la générosité du dixhuitième siècle et dont l'unique affaire semble être d'exagérer la grimace terrible qu'ils doivent faire, lorsqu'ils paraissent revêtus de leurs armures.
Le roman contemporain a cette grande difficulté, qu'il faut faire ressemblant, sous peine de ne trouver de lecteurs que parmi les abonnés des cabinets littéraires de la dernière classe.
M. Frémy a surmonté très heureusement la difficulté de peindre les salons de la très riche bourgeoisie actuelle et le magnifique ennui qui les force à écorcher le Don Juan de Mozart. La représentation de ce chef-d'œuvre au château de Belsonne finit par un grand bal qui arrive à l'improviste et rappelle le sourire sur tous les visages, allongés par trois heures de mauvaise musique.
Tout allait au mieux, lorsque vers les onze heures, parut dans le salon un grand jeune homme qui, avec une mine triste et inconnue, osait montrer un habit fait en province et des bottes, au milieu des toilettes les plus fraîches et les plus savantes. Cet inconnu qui n'avait de remarquable que des yeux singuliers, erra quelque temps dans le bal, cherchant M. de Belsonne ; il le trouva à la fin et en fut reçu plus que froidement. Sa mine singulière devint plus sombre encore ; tout le monde le regardait avec étonnement ; l'inconnu qui, quoique fort brave, ainsi qu'il le prouvera que trop, avait le malheur d'être timide, se sauva au jardin. C'était Olivier le Prieur, ce petit cousin, secré-
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taire du général commandant à Grenoble. La noble Berthe, indignée du traitement que son père vient d'infliger à un parent, qui n'a d'autre tort que celui d'être pauvre, s'excuse auprès de M. de (laidthier qui devait danser avec elle le galop suivant et court au jardin. I^^Ue y trouve Olivier, qui la reçoit mal.
« Que venez-vous faire ici? retournez auprès do ces gens heureux, dont j'ai ou le tort d'approcher.
— Vous souffrez, je le vois, rentrons, nous danserons ensemble.
— Je le vois, ma cousine, vous vous figurez comprendre quoique chose aux impressions d'autrui, au mal que le monde peut me faire ! Mais, si vous compreniez mon cœur, comment insist(M'ioz-vous pour me faire rentrer à ce bal ? Ne voyez-vous pas qu(> j'y suis déplacé ? Qu'ai-je à y faire, moi qui ne suis rien, moi pauvre et bien plus quo pauvre, au milieu de ces gens couverts de cordons, qui tous peuvent parler de leur fortune, de leurs chevaux, de leurs titres 1 moi je n'ai même pas un habit convenable. Comprenez-vous ce genre do molheur, osez-vous rabaisser jusque-là votre imagination, vous, fillf d'un millionnairo et millionnaii'O vous-même ! Non, laissez-moi, fuyez, laissez-moi seul avec mon malheur.
— Rentrez, je no danserai qu'avec vous ; toute la soirée, jo ne parlerai qu'à vous.
— Non, ce quo vous voulez faire là est beaucoup trop pour vous et l)our moi ; j'en suis reconnaissant, mais jo ne saurais accepter. Songez donc que je n'aurais rien à vous offrir en échange...
— En échange ! quoi mot ! j'admets tf»ul. ()livi{M' ; j'admets quo le mondo vous repousse ; mais, dites-moi, est-ce quo jo n'ai pas toujours été la même pour vous? Quand vous avez souffert, je suis accourue, qtuuid on vous a attaqué, j(^ vous ai défendu ; vous souffrez, me voici, j'accours.
— Et c'est pi'écisémont cette affee.tinii (|iii m'a jx^vdu ; vous voyez devant vous un être indigne de vous p;iiler. Après votre départ do Grenol)Ie, mallieiii'eiix, abandoiHK' de tous, sans nii seul ami an mond(>, je me suis figuré' qne je retrouverais un ]ieu do tranquillitt" auprès de ma pi'oteoti'ice ; j'ai voulu vejiir à Paris, je n'ai os('' vous écrire ; savozvous à quel accès de bass(>ss(^ jo suis descendu ?.rai voh' six louis dans le secrétaire du général et me voici ».
Les scènes qui suivent cet aveu fatal peuvent compter j)armi les plus belles qu'ait présentées le roman moderne. M. Frémy a osé être vrai et il en a été récompensé. Nulle part son stylo n'est plus simple
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et plus touchant ; sa plume trouve toujours le mot vrai, passionné, naturel.
Malgré l'horreur pour le vol et son habit fait à Grenoble, sa cousine finit par l'aimer, par le lui dire la première. Dès qu'elle est enivrée par ce sentiment, le premier qu'elle ait éprouvé, M. le Comte de Gaulthier, avec ses richesses, ses aïeux, son immense considération, ses sentiments honnêtes et doux, paraît à Berthe le plus ennuyeux des hommes. L'être choisi entre tous pour lui donner une existence semblable à celle de ses sœurs ne saurait convenir à un cœur de cette trempe.
« Le bonheur de mes sœurs me fait bâiller et prendre la fortune en horreur », dit-elle un jour à M. de Belsonne, son père, ([ui hii décrit le genre de vie dont elle jouira lorsqu'elle sera comtesse de Gaulthier.
Berthe proteste qu'elle n'aimera jamais qu'Olivier. M. de Belsonne juge de sa fille par tous les cœurs de femme qu'il voit dans son salon.
« Eh bien, ma fille ; une fois mariée et bien mariée, qui songe à vous interdire les douceurs de l'amitié ? Qui vous empêche de recevoir Olivier ?
— Quoi, mon père ! « s'écrie Berthe. Et elle est pénétrée d'indignation.
Cette fille généreuse porte jusqu'à l'enthousiasme les sentiments nobles et désintéressés, et pourtant Olivier, sans jamais chercher à la séduire, bien au contraire, en lui adresssant toujours des remarques critiques sur ses actions, la fait tomber dans les erreurs les plus étranges ; il est vrai qu'il ne s'épargne pas dans l'occasion, et qu'il périt noblement au moment où il allait assurer le bonheur de son amie. Je ne chercherai point à vous faire entrevoir quelques-unes de ces aventures étranges. Le roman, ce mélange singulier de satire piquante et de tendresse touchante, veut être lu avec curiosité.
Je vais maintenant faire la part de la critique. C'est un inconvénient, quand le style, par sa beauté scintillante, par son esprit de tous les moments, vient se faire remarquer, c'est-à-dire cherche à distraire le lecteur de l'attention qu'il accordait au fond des choses. Au seizième siècle, ces concetti^ cet esprit dans les mots fit la gloire et la fausse gloire de l'Italie.
Encore aujourd'hui, ce style impérieux qui réveille le lecteur malgré lui, est charmant et même nécessaire pour un article de journal ; il fait lire trois pages avec un plaisir vif ; mais il fatigue à la dixième ; c'est un valet chargé d'une commission et qui, au lieu de rapporter nettement ce dont son niaitiv l'a chargé, veut être aimable et jette
de l'obscurité sur ce qu'il doit dire (1). Je conseillerais à M. Frémy d'oser confier ses pensées à un style plus simple. Un homme de la bonne compagnie est sûr de l'attention qu'on lui. accorde, il n'a aucun besoin de forcer les nuances pour capter, comme par force, l'attention des personnes qui l'entourent. Sa conversation est absolument le contraire de la conversation du café, où la personne qui parle doit avoir recours à toutes les originalités du monde, plutôt que de laisser languir l'attention ; comme un saltimbanque il doit la réveiller sans cesse ; pour lui aucun contraste n'est trop fort, le pauvre diable doit tout faire afin de raccrocher à chaque instant cette attention qui lui échappe. Le public est accoutumé à ce style fardé, excessif, et il est vrai qu'il faut un grand courage pour oser être simple^ presque autant que pour oser être soi.
Une réflexion devrait encourager M. Frémy dans la carrière où il débute avec éclat : la société que nous voyons passer au bois de Boulogne, dans ces voitures au vernis si brillant, se divise tous les jours davantage en deux classes fort distinctes ; les gens riches dont le père lisait Voltaire vers 1783, et les gens riches qui sont nés avec quarante écus de rente. Ces derniers ont bien plus de savoir-faire et souvent même plus d'esprit ; mais le ciel, parmi tant d'avantages, leur a refusé l'intelligence des choses littéraires ; c'est que l'esprit de conduite tue Vespril. h'esprit blesse souvent le voisin ; dans tous les cas, il fait faire attention à vous, il vous empêche de vous glisser inaperçu dans les belles positions. Un Russe d'infiniment d'esprit ne disait-il pas ces jours passés : A Paris, Vespril amusant est en raison inverse de l'argent possédé.
Il faut choisir : plaire à la bonne compagnie qui goûte le style de M. de Lamennais, ou plaire à ces gens riches qui trouvent toujours quciqui' obscurité dans les premières scènes des charmantes comédies de M. Scribe, et ne les comprennent bien qu'à la troisième représentation. Autrefois les farces de Piron et de Collé étaient jugées par la meilleure compagnie ; elle n'avait pas peur, celle-là, qui ne songeait pas à son origine, d'applaudir à des chos(;s basses, ou dénuées d'esprit. Il faut à chaque instant, répéter cette vieille phrase, qui domine tout dans la littérature actuelle.
Le jour immortel où M. l'abbé Sieyès publia son pamphlet intitulé :
(I) Hap]ifl (1p 1;i phrase dn Mme (i(! Sévigm'' sur les traductions : Les traductions ressemblent aux messages dont on charge les domestiques.
Qu'est-ce que le tiers-état ? nous sommes à genoux, levons-nous, il croyait attaquer l'aristocratie politique; il créait, sans le savoir, l'aristocratie littéraire. Celle-ci ose encore aimer les phrases simples et les pensées naturelles.