‹ Correspondance de StendhalChapitre 7 sur 134 · G. (3) AU BARON DE MARESTE, A PARIS · texte numérisé non relu

G. (3) AU BARON DE MARESTE, A PARIS

Trieste, le 28 janvier 1831.

Ingrat ! n'êtes-vous pas trop heureux d'avoir un ami qui vous fasse rire ? Que gagneriez- vous à correspondre avec un homme compassé, avec du convenable et butor comme M. de Croisenois ? Vous aussi, vous m'intéressez : votre grande envie est évidente, quand vous me faites dire ce que je n'ai pas dit. J'ai annoncé à madame Azur que je n'écrirais plus, mais pour garder ma place, pour être bien avec les gens du pouvoir, qui haïssent les gens qui pensent. Je disais qu'à Barcelone j'avais peur du comte d'Espagne ; vous me dites que Clara n'a pas rencontré un seul voleur et que c'est à tort que je me vantais d'avoir bravé les voleurs. J'aime bien mieux que vous m'ayez écrit ces deux preuves d'envie que si vous aviez été admiratif comme Madame la baronne de M[énainville].

Si vous voyez Colomb, [dites-lui] de distribuer la deuxième douzaine d'exemplaires ; plusieurs se plaignent ; ils doivent être bien malheureux, ils n'ont pas le Rouge ! Clara vous dira que je lui ai demandé en toute modestie, la note de ce qu'il faut changer. Je désire toujours faire moins mal à la petite drôlerie suivante. Mais, je le répète, pour ne pas exciter l'envie de son Excellence monsieur le ministre qui le sera en 1831, / will print no more. Pour vous plaire à vous autres, il faudrait trois ou quatre chutes bien humiliantes. Quand je ne serai

(1) Billet.

(2) Mareste.

(3) Original : Collection de M. P.-A. Cheramy.

rien, je ne vous plairai peut-être que trop. Dans Tabominable absence d'idées où je végète, je rumine, je ressasse toujours les mêmes données. Concevez un misérable qui ne lit que la Gazette de France^ la Quotidienne et le Moniteur, et quatre fois par semaine. Ces journaux nous arrivent par indigestion, huit à la fois. Les mensonges ordinaires de la Gazette et de la Quotidienne nous font rire depuis quinze jours.

Votre frère n'a point d'individualité ; il est convenable et voilà tout. Or, c'est l'individualité qui attache.

[Rien n'est égal à la bêtise d'avoir renvoyé le great citizen. Je connais, pour les avoir ouïs, 7 à 8 de vos meneurs, your chef, for instance hélas I

Oui, je vous conseille Port-Maurice ou Nice (le c[onsu]l, par parenthèse, a 78 ans, mais les conquêtes font supprimer cette divine résidence.) Le climat. Monsieur, le climat ! et tâcher d'aimer tous les hommes ; voilà les 2 grandes recettes de bonheur quand on a plus de 48 ans. J'ai le bonheur de ne haïr personne, pas même l'homme qui est la cause d'une de mes plus grandes sottises z= Guizot. Tâchez de faire de même. Je crève d'ennui, mais ce n'est pas la faute de mes maximes.]

Il fait barra deux fois la semaine et grand vent cinq fois. J'appelle grand vent quand l'on est constamment occupé à tenir son chapeau, et borra quand on a peur de se casser le bras. J'ai été transporté l'autre jour pendant quatre pas. Un homme sage, l'an passé, se trouvant à un bout de cette ville, toute petite, a couché à l'auberge, n'osant pas, à cause de la borra, aller chez lui ; il y a eu en 1830 vingt bras ou jambes cassés. Je m'en moquerais absolument, vu la bravoure que j'ai montrée contre les voleur^ de Catalogne ; mais, monsieur, le vent me donne mon rhumatisme dans les entrailles. Je n'ai pas eu deux jours absolument sans douleur depuis le 26 novembre.

Je reçois, en même temps que votre intéressante lettre, une dépêche de mon maître ; pas plus de Civita-Vecchia que sur la main. [They hâve voulu avoir before rex-eq[uatur] of the Pape]. Le séjour d'Abeille (1) est abominable. Il y a une grosse tour bâtie par le pape Barberin dont les armes, comme vous savez, sont cet insecte ailé qui, dérobant aux fleurs leurs parfums les plus doux, etc., etc. Donc l'air est abominable à Abeille ; mais, avec la permission d'habiter six mois la ville éternelle [qui en voit de grises to day] et avec douze mille francs et non pas dix, je serais content.

(1) Civita-Vecchia.

[Je ne parlerai plus d'ennui, msiis ce n'est pas là qu'est l'embarras. Rappelez-vous du mot du duc de Castries sur d'Alembert : « On ne parle que de ces gens-là qui n'ont pas mille écus de rente, etc.» Donc, toujours, l'homme au pouvoir fera semblant de croire qu'il y a quelqu'imprudence dans quelque ouvrage ignoré. M. Lamart[ine] en convenait avec moi. Je me hâte d'ajouter, pour garder les avenues contre la critique, que je ne suis ni d'Alembert, ni Lamartine. Ce pauvre cardinal Pacca, qui a eu 17 voix, à compte de 31, pendant un mois, a perdu 5 ou 6 voix, pour avoir imprimé ses Mémoires. Il y a du naturel, si vous voulez ; je vous enverrai les 2 volumes ; vous y verrez le maire Renauldon et le conseiller de préfecture Gérard. N'étiez-vous pas à Cularo dans ce temps-là ? Voulez-vous que je vous fasse cadeau d'un Monti complet en un volume compact, mince, caractères assez gros et lisibles ? Quand je dis complet, comprenez collection complète de ce qui déjà a fait gémir la presse. Je date ever a month en arrièie. Je sais ce que je fais. Je puis vous envoyer ces boo/cs à Marseille, mais à quelle adresse ?

Je tiens une anecdote égale à Vanina Vanini, pour la belle complication ; le héros s'est tué le 26 décembre 1830. Mon barbier me coûte 5 florins, près de 13 fr. par mois ; mes chemises 5 fr. 2 s. de façon .Cette ville a exporté {en blanc) milHons en 1830, et importé (en blanc) millions. J'ai envoyé un beau rapport à Apolli, que verra Clara. J'aimerais mieux qu'il fût mon égal. La société de Paris est, je le crains, mortelle pour un jeune écrivain ; il voit qu'il est peut-être plus dangereux de s'écarter de la médiocrité en dessus qu'en dessous. Le dégoût le saisit. Pour le dégoût, Clara a déjà 45 ans ; donc, C[onsu]l à Cagliari ou Salonique. Si je reste, les besoins du service exigent que j'aille organiser ma partie, comme vous les droits réunis, dans les environs de Rome, à Fiume, Zaxi, Cattaro et Raguze, si cher à la belle Ancilla. On nous oublie trop. Les affaires étaient joliment menées de 814 à 830, comme disait le baron Apelles. Mille tendres compliments, tous les 2 mois.]

AILHAUD.

[Que ne puis- je vous envoyer des gilets de piqué anglais admirables que nous avons ici, à Corfou, pour 3 fr. 8 sous le gilet ! Si vous voulez m'envoyer un vieux gilet de piqué à vous, je vous ferai faire exactement, ici, 5 gilets qui, tout faits, seront payés par moi, 60 fr. Je les

16 COKKESPONDANCE DE STENDHAL

enverrai à Marseille, où la douane, trouvant des gilets faits et marqués, ne saura comment mordre. Faites cette offre à Clara de ma part. The Airith is assez bien dans le Galignani du 16. Les collègues de Dom. n'auront pas écrit de crainte de déplaire en disant la vérité.

Vous verrez que Clara trouvera pour obstacles, aux yeux des gens au pouvoir, sa qualité de writer. Il sera obligé de faire entendre qu'il était bien jeune alors, et qu'il n'y retournera plus et sera bien sage à l'avenir.

Si vous, vous en convenez, racontez-moi quel est l'homme de génie, le nouvel B... qui a fait renvoyer M. Pons de l'Hérault et recevoir the ar-bishop ? Je cherche dans ma tête une plus grande sottise et ne puis la trouver. Et ensuite, cette longue insulte de la loi municipale, que les gens de moins de 30 ans ont dû avaler, pendant 3 semaines. Si le vieux Sieyés n'est pas mort, dans sa rue du Rempart, il doit bien rire.

Dites à Sharpe que la vive lumière jetée par sa lettre, en arrive jusqu'aux yeux de son ami de Corfou, lequel implore un second numéro.

Voici le nom de cette jeune merveille qui joue d'une manière si étonnante M. Tell fils. Il y a une idée dans ce ballet. Au l^r acte Gessler fait l'insolent, Tell brise son épée. Là-dessus, Gessler enlève son fils âgé de 10 ans. Gela jet*e l'attention sur cet enfant.

Vu la faiblesse de ma vue, je fais écrire par mon fils Amédée. J'ai vu un trait d'amitié dans Varticulum de la G[az]ette du 16 février, où il y a sots livres. N'est-ce pas M. Levaux qui l'a demandé ? Vous me direz que vous m'en savez rien. N'en parlons plus. J'ai reçu votre admirable lettre du 17, pendant laquelle on vous a interrompu 3 fois ; je l'ai lue et 3 fois aussi.

Comme votre critique bilieuse a mal interprété ma résolution de ne plus print, pour garder toutes les avenues contre la critique, précaution qui allonge beaucoup les discours, je vous fais observer que je ne lis aucun journal mal pensant. Tkis was writen le 26 janvier. Hélas ! je crains bien, le 28, qu'ApoUi n'y soit plus. Ces honorables personnages avaient promis la tranquillité.

On diminue les impôts dans toute la botte. Si un de ces mécréans a déjà imprimé rc qij(> je vous écris, je ne le copit; pas, comme je n'avais pas copié lo Temps, dans les renseignements adressés à Apolli.]

AU BARON DE MARESTE

Venise, le 3 février 1831.

Grand Sbaglio (2).

Dominique n'a jamais été assez [courtisan pour avoir] (3) la tfif aux aftaires étrangères. II a dit : « Tôt ou tard un ministre de l'intérieur homme d'esprit, dira au King : « Les Bignon, les Ancelot, les Malitour- « ne, tous les gens de lettres, un tant soit peu au-dessus de la médio- « crité, ont eu la ifc de Charles X. Je propose à V. M. de la donner à « MM. Déranger, Thiers, Mignet, Dubois, du Globe, Artaud, traduc- « teur d'Aristophane, Beyle, Mérimée et Vatout. »

Voilà toute l'étendue de ma présomption, comme dit Othello. Par le ministère de l'intérieur uniquement. — Tant mieux si Apolli[naire] (4) a parlé au général Sébastiani. Sûrement à mon ministère, si l'on compte les campagnes (à moins que votre envie ne me nie Moscou), j'aurais un peu droit ; mais jamais je n'ai eu cette idée. — Toujours par un ministre de l'Intérieur, homme d'esprit, et je parie qu'avant deux ans, nous aurons des gens d'esprit. Les bêtes ne peuvent pas durer dans une machine où il faut inventer des mesures, des arrestations de MM. Sambac et Blanqui, et enfin des proclamations.

Ne vous plaignez pas de ma mauvaise écriture, je suis dans un pays barbare. Hier, j'achète de la cire pour cacheter une lettre à Colomb, avant d'être à la poste, la lettre s'était décachetée dans ma poche. Que vous dirai-je de l'encre, de la plume ? — Je suis de votre avis archi sur le Bal du nouveau et futur séjour de Dominique. Comme vous êtes des rétrogrades encroûtés, je ne vous écris rien là-dessus depuis un mois. Marie-Anne d'Autriche, ou une autre reine, disait au cardinal de Retz : « Il y a de la révolte à annoncer qu'on se révoltera. »

(1) Original : Collection de M. P.-A. Cheramy.

(2) Grande bévue.

(3) Beyle a écrit : Saugrenu pour ask.

(4) Comte d'Argout.

18 COIUŒSPONDANCE DE STENDHAL

Je pense comme vous ; votre frère (1) n'ayant développé aucune individualité^ ayant été convenable comme M; de Croisenois et rien de plus, ne peut inspirer aucun attachement. Il n'y a pas de magie dans son nom, dirait M. de Salvandy. Donc, tout finira par six mois d'extrême-gauche. Donc Apollinaire, s'il a quelque bienveillance pour Dominique, ce dont il est permis de douter, profitera des moments que le destin lui laisse, pour dire au général Sébastiani :

« Le pauvre garçon vient de recevoir un fier soufflet ; il quitte la « première ville de commerce du continent (900 vaisseaux entrés, « 890 sortis en 1830, sans compter un immense cabotage. Cette paren- « thèse est pour vous). Donc, on le renvoie d'une ville superbe, pour « le jeter dans un trou, qui ressemble fort à Saint-Cloud ; si ce n'est « qu'il est beaucoup plus laid. C'est un ancien serviteur ; il a qua- « rante-huit ans, dont quatorze à l'armée ; il a vu Moscou et Berlin, « comme vous, général ; donc la ^. »

Toute plaisanterie à part, vous n'avez pas d'idée de la supériorité dont jouissent les Consuls crucifiés sur les autres. Rien ne se fait que pour le bonheur d'être admis souvent aux dîners et aux soirées du Gouverneur. [Je suis toujours à mon poste officiel. Je n'ai pas reçu un mot du changement. / think that they Juive seiided that io the Ville éternelle, in sider to get the ex"'' before. I could not ver y ?nuch upon one of my neigfibourly, qui veut imiter the G"' chassé or Antwerp.

Mais les gens au pouvoir doivent exécrer les idées. Voilà une de mes nouvelles manières. Un de mes nouveaux amis est un homme du Moyen Age qui a fait assassiner plusieurs hommes pour se divertir — il est admirable.

Dites cela à M. J. JANIN.]

Page 1