‹ Correspondance de StendhalChapitre 8 sur 134 · A MADAME ALBERTIIE DE RUBEMPRÉ A PARIS · texte numérisé non relu

A MADAME ALBERTIIE DE RUBEMPRÉ A PARIS

Trieste, le 6 février 1831.

Savez-vous, Madame, ce que c'est que le général Bolivar ? Eh bien, il est mort : Savez-vous de quoi ? de jalousie du succès du Rouge. Il

(1) Louis-Philippe.

(2) Original : Collection de M. P.-A. Cheramy.

y a une autre jolie femme à Paris qui me croit l'homme le plus faux et le plus dissimulant. Et quand tous ces ridicules seraient vrais, n'êtes-vous pas trop heureuse que j'aie des ridicules ?

Si vous voulez un homme parfait, faites-vous présenter M. Rokebert par Besançon. M. Rokebert était pauvre et clerc de notaire ; par sa prud'homie et rare prudence , il a mérité de devenir factotum de son notaire et ami d'un pair de France, chevalier de la Légion d'honneur.

Je suis au comble de la joie ; je croyais que, comme un affreux cauchemar, cette Chambre, composée de Rokeberts, pèserait un an ou deux sur la France, et probablement au moment où je vous parle elle est sifflée autant qu'elle le mérite. C'est beaucoup, elle a coupé la racine pivotante de l'amour des Français pour le King. Vous souvenez-vous du roman de Tom-Jones ? Eh bien, il y avait dans cette Chambre beaucoup de Blifils. Excitez une sagacité de votre connaissance à me donner de temps en temps, le plus souvent possible, le fin mot des nouvelles. Figurez-vous la rage d'un homme curieux (et qui ne le serait pas ?) qui se voit réduit à la Quotidienne et à la Gazette de France. Par leurs mensonges sur ce qui se passe à cinquante lieues de mon lie, je juge de leur véracité sur Paris.

J'observe la nature humaine ; je m'amuse de faits qui n'ont d'autre mérite que d'être vrais ; n'étant pas en même temps piquants^ ils ne valent rien pour la curiosité parisienne, j'allais dire française ; mais ils plairaient à Toulouse, Avignon, Béziers, où il y a de l'âme ; on n'y est pas constamment occupé du voisin.

Avant-hier soir, j'ai vu chez la madame Geoffrin de Trieste, une jeune mariée de dix-huit ans. Ma foi ! elle est parfaitement belle. Les dames du pays disent pour se dépiquer qu'elle est bête. Je le crois bien, elle vient de passer huit années au couvent, près de Vienne.

Il y a ici un chef de bureau qui peut avoir cinquante ans, l'air bête, chagrin, des yeux qui pleurent toujours et malgré eux, nul esprit, pas de naissance, pas de fortune ; il vit avec sa paye, environ six mille francs ; il est désagréable, mal vêtu, envieux, méchant ; cela n'est bon qu'à enterrer. Le père de la jeune personne dont je vous parlais en a jugé autrement ; il lui a écrit en deux mots : « Prenez la diligence, arrivez à Vienne le 12, vous épouserez ma fille qui a dix-huit ans et deux cent mille francs, et vous repartirez le 14 janvier. » C'est ce qui a été fait. La jeune personne n'avait point fait d'enfant ; il n'y avait aucun cas rédhibitoire ; l'animal l'aurait épousée avec tous les cas rédhibitoires possibles. Ce vieux garçon chagrin avait été camarade

de bureau du père de la beauté ; il ne reçoit jamais personne dans son taudis. Mon avis est qu'il faut causer avec cette jeune femme dans cette pièce obscure qui, dans les bals, est consacrée aux aparté des jeunes femmes. Faites-vous raconter par Besançon le gant de la Torregiani.

Dominique n'a rien de nouveau sur son destin futur, il vit à Trieste, où il s'ennuie assez ; mais il faut dire qu'il s'amuse et est enchanté de sa place. Il serait heureux d'en avoir une toute petite dans votre cœur ; voilà un compliment à la Rokebert ; je vous en ferais bien un meilleur ; mais il ne me vient pas.

Je voudrais que quand Besançon passera avec vous dans la rue Saint-Guillaume, il entrât chez M. Deville ou Delville. Là vous vous asseyerez dans un fauteuil, et quand vous y serez vous n'en voudrez plus sortir. M. Delville fait les fauteuils suivant les derrières. Malheureusement, je ne pourrais jamais sortir d'un fauteuil convenable pour vous, à supposer que j'eusse pu y entrer. M. Delville a fait un fauteuil pour madame la baronne A[ppèles], Besançon le connaît bien ; il est dans la chambre à coucher de la dite baronne, lieu qu'il fréquente beaucoup, et Dieu sait avec quelles délices !

J'engage le dit Besançon à commander à M. Delville un fauteuil pour un personnage un peu plus conséquent que lui ; ce fauteuil recouvert de quelque étoffe solide, peu sujette à être salie. C'est à ce moment de la commission que je me jette à vos pieds, que j'aime toujours malgré votre injustice pour eux. Vous choisirez l'étoffe. Les chiens endormis, au milieu desquels je vis, seraient incapables de recouvrir le fauteuil admirable, si jamais ma [sacrée] transpiration le gâtait. M. Colomb remettra cent cinquante francs à M. de Mareste, pour le prix de ce meuble. Le fauteuil commandé à Posta., pour un homme gros, sera fait en mai ; alors M. Delville l'expédiera à Marseille, d'où un de mes navires me l'apportera à Trieste ou Civita- Vecchia. Je m'engage, Madame, à ne pas vous impUquer dans une autre commission pendant 1831.

On manque de tout ici, excepté de ce qui se mange, et de piqués anglais.

[Bien des amitiés à M. La ►!< et à Clara, si vous les voyez. Dites à Besan : « Vous êtes de jolis garçons, il n'y a rien à dire. Si votre frère n'est pas le dernier des hommes, il est bien près. Et après, tout de bon, vous serez obligés de lui retirer la signature de votre maison. » Daignez

écrire le vrai nom de l'animal à côté de Giarceinta, faire une petite enveloppe à l'adresse de M. Schnetz, et faire jeter à la poste.]

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