A M. LE MARQUIS DE CUSTINE, A PA7AIS
Paris, le 24.... 1838, 8, rue Caunnirtin.
A mon retour à Paris, monsieur le marquis, je vois avec beaucoup do peine qu'on ne vous a pas adressé, dans le temps, un exemplaire du petit ouvrage (1) ci-joint. Le libraire, trouvant le deuxième volume trop gros, a supprimé la description de Coutances et de Baveux (2). C'est justement dans un beau château, près de Coutances, que je rencontrai un homme aimable qui nous récitait la fable du si?ige et du chat. Ces vers charmants qui auraient fait contraste avec la prose trop raisonneuse, ont donc été oubliés.
Soyez assez bon, monsieur le marquis, pour raconter ce petit détail à l'auteur de la fable ; je serais au désespoir qu'il pût croire à quelque négligence de ma part. S'il y a une suite, je rétablirai Coutances ci l'aimable rencontre faite dans un château voisin.
Agréez, je vous prio, monsieur le marquis, l'hommage do la plus haute considération.
H. BEYLE
AU COMTE Cl NI A ROME
2 jani'ier 1839.
Mon cher Comte,
M. le vicomte D..., un ami de M. Praslin, qui arrive de Rome, me fait une description superbe de la quantité d'étrangers dont vous jouissez. Je vois d'ici l'aimable Comtesse allant au bal doux fois la semaine et je devine qu'elle s'y amuse beaucoup plus qu'il y a trois ans ; elle sera toujours aussi jolie, mais maintenant qu'elle est obligée
(1) Mémoires d'un touriste.
(2) Ce rra2;mcnl n'a pas vU- retrouvé.
de jeûner pendant le carême, elle aura perdu une partie de cette timidité qui l'empêchait de s'amuser en voyant les ridicules du monde. Avez-vous toujours ces jeunes barons allemands, plus empesés que le col de leurs chemises ? Avez-vous eu le bonheur de rencontrer et d'entendre pérorer le plus nigaud des Français, un M. Fulchiron, député, qui était à Rome en novembre ? Nous avons ici un temps encore plus abominable qu'à l'ordinaire, je suis enrhumé à fond ainsi que tous mes amis, mais jamais nos soirées ne furent occupées d'une façon plus agréable : il s'agit de savoir si le ministère sera renversé. Chaque jour on fait un pas en avant ou en arrière, et comme ceux qui attaquent ainsi que ceux qui défendent sont gens d'esprit, la dispute est fort amusante. 11 y a coalition dans la Chambre des députés, c'est-à-dire qu'on voit réunis M. Guizot, chef de ce qu'on pourrait appeler les ultras tels qu'ils sont possibles après 1830, M. Thiers, l'éloquent représentant des modérés, enfin M. Odilon Barrot, chef de la gauche.
M. Duvergier de Hauranne a publié deux excellentes brochures qui ont expliqué à tout le monde le fond de la question. Nous sommes amusés et intéressés à ce point que le meilleur roman du monde, vînt-il à paraître, semblerait ennuyeux.
Trois voleurs se réunissent pour voler un homme possesseur de ce beau diamant qu'on appelle le pouvoir; une fois l'homme à terre comment s'y prendront-ils pour se partager le diamant ?
Vers le 12 janvier il y aura bataille à la Chambre des députés, c'est-à-dire qu'on discutera l'Adresse. MM. Guizot, Thiers, Odilon Harrot, Duvergier de Hauranne, Jaubert, Passy attaqueront. MM. Mole, Salvaudy, Janvier, Barth(! défendront. Les attaquants veulent faire voter par la Chambre une phrase qui blâmera vivement la politique du ministère et pourra l'obliger à donner sa démission. Mais voici le plaisant de l'affaire, et c'est pour vous le faire comprendre que je vous ai raconté cette longue histoire, les attaquants ne peuvent pas dire au ministère : Au lieu de faire ceci vous eussiez dû faire cela.
Car s'ils réussissent, le lendemain ils seront ministres, et alors, par leurs discours de la veille, ils seraient obligés à faire cela.
11 faudra donc trouv(>r un moyen ingénieux de blâmer outrageusement le ministère sans dire jamais ce qu'il aurait dû faire, autrement les discours de la veille seront excessivement embarrassants le lendemain.
Vous pouvez comprendre maintenant, mon cher Comte, combien cette bataille est amusante pour ce peuple qui a tant d'esprit. Notez que les combattants sont, pour l'esprit, les premiers hommes de la nation, et d'ailleurs ils parlent de nos affaires les plus intéressantes.
Jamais il n'y eut tant de grands seigneurs étrangers à Paris et ce que je n'avais jamais observé c'est qu'ils prennent autant d'intérêt que nous aux discussions de nos Chambres. Hier et avant-hier, on a fait la vente annuelle en faveur des Polonais. Figurez-vous une fort grande salle située sur le boulevard, dans le plus beau quartier. On établit quinze petites boutiques et chaque boutique est tenue par les quatre plus jolies femmes d'une nation, par exemple les quatre plus jolies Espagnoles présentes à Paris tiennent une boutique, les deux suivantes sont tenues par les huit Anglaises les plus jolies et les plus nobles, viennent ensuite les Françaises, les ^\llemandes, etc. Au milieu de ces boutiques circulent tous les beaux jeunes gens de toutes les nations, tout ce qui se croit noble, spirituel ou riche. C'est là qu'auraient dû venir Don Philippe et Don Michèle avec leur air si noble ; je les ai cherchés en vain.
La Reine et les Princesses ont envoyé beaucoup d'écrans de broderies et autres petits ouvrages faits par elles, vous pouvez penser si l'on s'empresse de les acheter. Un seul député, M. Parent, en a acheté pour mille francs. J'ai acheté, moi, un bouquet de violettes qui m'a coûté cinq francs. Cette réunion, surtout quand j'y étais, est sans doute la plus belle de l'Europe. Les dames marchandes font des agaceries aux passants, jugez des singuliers dialogues qui s'établissent, il faut avoir de la grâce et de l'esprit ou périr, jamais vente n'a été aussi brillante. Avant-hier on a fait 4,900 francs, et la valeur des objets vendus peut bien être 4 ou 500 .On a beaucoup ri d'un étranger qui, pour payer dix francs, avait donné un Napoléon d'or, et attendait son reste comme il eût fait dans une boutique de la rue. Remarquez que comme cette salle donne au midi et reçoit le plus beau jour, les femmes âgées se gardent bien d'y paraître, c'est peut-être pour cela que l'on y rencontre beaucoup de gaîté. Don Philippe, passé maître dans l'Art de tourner la tête aux belles Anglaises, verra qu'une matinée passée là avance plus les affaires d'un galant homme que dix soirées ordinaires. A propos de soirées, on va beaucoup cette année à celles de la comtesse Granville, ambassadrice d'Angleterre, il n'y a point de gêne inutile, c'est tout dire en un seul mot.
M ^ Rachel est une pauvre petite mendiante de 18 ans, fort mai-
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gro, qui jmw la tragédir' rommo si elle inventait ce qu'elle dit ; elle a fait réviilution au Théâtn^ Français, qui fait six mille francs de recette quand M"® Rachel joue. Avant elle il faisait 1.500. francs. Le triomphe de m"® Rachel c'est le rôle d'Hermione dans l'Andromaque do Racine. Elle exprime l'ironie d'une façon sublime. Maintenant elle est à la mode, un homme invité à dîner peut fort bien dire : ce soir-là, je ne puis pas, j'ai un billet pour M"'' Rachel. Cette pauvre petite juive ne gagnera que 26,000 francs cette année, si elle eût su faire son marché elle en aurait eu soixante. Il est vrai qu'elle a une pension viagère de 4,000 francs payable par la Comédie Française. M"® Rachel est fille d'un juif allemand qui jouait des parades dans les foires, elle a un génie qui me confond d'étonnemcnt toutes les fois que je la vois jouer ; il y a deux cents ans que l'on n'a pas vu pareil miracle en France.
Le Préfet de police est le roi de Paris, le roi d'une ville qui a 52 millions de r(>nte et dont les 909 mille habitants consomment six mille bœufs par mois. Le préfet de police qui a fait emprisonner tous les républicains à l'époque heureusement passée des émeutes, s'appelle Gisquet ; le Messager, journal, l'accusa, il y a deux mois, de faire des cadeaux à ses maîtresses (M™*^ Foucault et M"® de Pradel) avec de l'argent appartenant à la Ville de Paris, c'est-à-dire en leur donnant le privilège d'établir une espèce de fiacre nommé omnibus. M. Gisquet aurait dû faire la sourde oreill(\ au lieu de cela, comme c'était un iinnime violent, il a attaqué le Messager en diffamation, le procès se juge maintenant et, pour le malheur de M. Gisquet, il est à la mode. Dès quatre heures du matin il y a des gens qui gardent les places à la porte do la Cour d'assises, car c'est un jury qui juge ce procès ; par conséqui'ut, il n'y a pas moyen de séduire les maîtresses des juges. Depuis trois jours on ne parle pas d'autre chose à Paris, ce procès fait un effet immense dans la garde nationale et dans la petite propriété qui se scandalise à fond. Nous autn^s, nous savons depuis longtemps ce qu'a fait M. Gisquet et M. de B.., le plus célèbre de ses prédécesseurs. L'importance de cette affaire, c'est qu'elle tue la crédulité parmi les petits bourgeois de Paris, d'ordinaire fort bêtes et fort honnêtes, qui composent la garde nationale. Désormais ils vont ajouter foi aux dénonciations des journaux.
Je vous conseille toujours de lire le journal du Coin/nercc, r.'vi^l le moins menteur de tous. Le Constitutionnel se vend souvent, le National est fon, les Débats se vend toujours. Le Charivari <'st fort amusant, il
a souvent autant d'esprit que Voltaire, mais je ne sais s'il arrive chez vous.
L'adresse de la Chambre des députés a été lue à la commission le le' janvier. Son contenu est un grand secret. Hier au soir dans un salon d'ordinaire bien informé on lisait deux phrases de cette adresse (que la Chambre doit présenter au Roi). Si la Chambre adopte ces phrases, les ministres se retireront, mais quels seront les noms des successeurs ? C'est ce que personne ne sait aujourd'hui 2 janvier. Au total : jamais Paris n'a été si amusant : nous avons M"® Rachel, le procès Gisquet et le changement de ministère.
Si vous voulez, mon cher Comte, me rendre un service auquel je serai fort sensible, rappelez-moi au souvenir de l'aimable Comtesse, diteslui que je demande de ses nouvelles à tout ce qui vient de Rome. De temps en temps, achetez des gâteaux, donnez-les aux enfants en leur disant que c'est M. B. qui les envoie de Paris.
Je comptais écrire à Don Philippe, à Don Michèle qui a eu la bonté de mettre qut-lques lignes dans une lettre de M. Bu[cci]. Mais je me dis que leur parler de mou amitié ce serait les entretenir d'une chose dont j'espère qu'ils ne doutent pas. Quant aux nouvelles de Paris, je ne pourrais que répéter en d'autres termes ce que je viens de vous dire. J'aime mieux leur écrire dans une quinzaine de jours quand il y aura quelque chose de nouveau. Si cette lettre n'est pas ouverte, elle vous parviendra cachetée avec un C. Rappelez-moi je vous prie au souvenir de l'aimable Giacobi. J'espère qu'il n'aura pas été volé une seconde fois. Dans l'occasion, présentez mes respects à l'aimable marquise Potenzi.
On m'a demandé l'autre jour dans une Société savante ce qu'il fallait penser des manuscrits du Tasse qu'un M. Alberti va publier je crois à Turin. Quand j'ai vu M. Alberti, il m'a paru fou et ses manuscrits fabriqués par quelque galérien adroit. Peut-être il en est dupe lui-même. Qu'en pensez-vous ? Qu'en pensent Don Michèle et Don Philippe ? Cachetez, je vous prie, et mettez à la poste les lettres inrluses. Donnez-moi beaucoup de détails, infiniment de détails, toujours des détails sur ce qui se passe aux environs de la place Colonna, ce pays que j'admire m'intéresse infiniment, et par les journaux je sais beaucoup mieux ce qui se passe à Philadelphie que ce qui se passe chez vous. A-t-on découvert quelq\ie belle statue ? Quelque^ nouveau tableau s'est-il fait remarquer ?
Croyez à ma vive et sincère amitié.