‹ Correspondance de StendhalChapitre 90 sur 134 · A MADAME LA COMTESSE CINI, PALAZZO CINI, ROME · texte numérisé non relu

A MADAME LA COMTESSE CINI, PALAZZO CINI, ROME

Je n'ai reçu qu'aujourd'hui un paquet adressé à la plus aimable des Comtesses. Le voyageur qui s'en était chargé l'a bravement laissé il y a trois jours à la grande Europe. J'ai un lascia passare applicable à M. de L. qui passera vers le l^r décembre et sera porteur du paquet de klispo pour la Piazza di Pietra.

Mille compliments à l'aimable famille et à mes excellents amis D. Fil. Boutade à D. Miguel le brillant époux.

DE BEYLE

Civita-Vecchia, 29 novembre 1839.

(1) Sèche. Messe sèche ; la récitation des prières de la messe, sans la consécration. (R. C).

A ROMAIN COLOMB A PAKIS

Rome, 4 janvier 1840.

Jo suis réellement si pressé, mon cIkm' ami, ([uo iiuui ('■(riture serait illisible ; c'est pourquoi je prends le parti de dicter ma lettre. Tu as dû recevoir une paire de cornes de buffle, qui t'ont, sans doute, ravi d'admiration. Je te prie de faire porter ces cornes dans le second salon de M. di Fiore. C'est là l'expression de mes souhaits de bonne année.

Tout ce qui disent les journaux sui' le rôle (jue joue ici uu gros jeune homme fort mal bâti est ridiculement faux. L'ambassadeur du roi des Français a donné une fête à laquelle tous les cardinaux ont assisté ; il était, à la lettre, impossible de circuler dans les deux magnifiques salons du palais Coloiuia ; jamais je ne vis tant de diamants.

Le jeune homme (1) en l'honneur duquel on fait tant de mensonges est une copie en gros du duc d'Aumale, il se dandine sans cesse d'un pied à l'autre ; en parlant aux dames, il a l'air de réciter une leçon et regarde continuellement son gouverneur, ce qui ne l'empêche jioint de laisser éclater contre celui-ci des mouvements d'impatience peu polis. On lui a donné tant de mauvaises habitudes que M. de Genoudc aura bien de la peine à lui faire voir les choses de ce monde telles qu'elles sont. Il vit continuellement dans une telle atmosphère de flatterie, qu'il ne se rencontre jamais avec aucune difficulté véritable.

Dès qu'il paraît dans un salon, deux de ses courtisans s'api)rochent des personnes (jui portent des gants et les engagent à les ôter, ce qui a fort choqué les jeunes Romains. On l'invite par curiosité ; les intimes de son entourage demandent la liste des personnes engagées et effacent toujours cinq ou six noms ; remarque que ce sont des noms italiens. Cette effaçade et l'histoire des gants ont fait juger fort sévèrement ce pauvre jeun(^ homme ; on ne comprend pas que ces choses doivent être attribuées uniquement aux têtes étroites qui l'environnent.

Le prince a le t(>int superbe et de beaux cheveux blonds ; il est gros,

(I ) Le (tue (ie Bonlt'aux, comte de Chambord.

CORRESPONDANCE DE STENDHAL 2i3

entassé et mal fait ; sa figure rappelle beaucoup celle de Louis XVI. Il parle d'une façon singulière, du haut de la tête, et ses phrases ne sont pas du français de nos jours. On lui a enseigné l'art de n'exprimer jamais une pensée décidée. Il no dit point : (c Ce rheval est bon ou mauvais ». Il n'a pas de feu dans l'œil ; ce n'est point là le regard d'un futur conquérant. Je dirais plutôt qu'il a le regard et les manières emmiellées ; tout est chez hii d'une douceur compassée. Au total, le prétendant a l'air très-bon, très-doux ; il parle bien de toutes choses ; mais on sent que c'est une leçon apprise, sans aucun mélange d'improvisation. Si, au lieu d'un proscrit,, c'était un jeune duc du faubourg Saint-Germain, orné de cent mille livres de rente, il aurait de grands succès et serait le chevalier Grandisson des gens pensant bien. Le pauvre malheureux n'a pas vu un palais ou une statue, sans être environné de huit ou dix officiers, qui semblent avoir pour mission expresse d'empêcher tout bon sens d'arriver jusqu'à lui. En somme il n'a pas le diable au corps. On remarque habituellement chez lui, dans ses gestes, dans ses paroles, quelque chose de fade et d'appris par cœur. En se dandinant, en fléchissant tantôt un genou, tantôt l'autre, il dit à toutes les femmes :

« Y a-t-il longtemps que madame est à Rome ? madame compte-telle y rester encore bien longtemps ? »

Il baisse les yeux en prononçant ces paroles spirituelles et semble fort occupé du chapeau qu'il tient de la main droite.

Ce qui fait beaucoup de tort à ce prétendant, c'est l'amabiHté franche, naturelle, pleine de feu, du grand-duc héréditaire de Russie, qui était ici il y a un an. C'était un prince tout militaire, sans façon, joyeux et bon. Il n'a rien de barbare, mais ne tient jamais en place, et semble l'ami intime de ceux de ses officiers avec lesquels il se trouve. En un mot, ce jeune Russe fait un contraste parfait avec le prétendant français. Tous deux ont des figures allemandes et fort bonnes ; mais le nôtre a l'air niais et l'autre a l'air gai. D'ailleurs, tous les gens qui environnent le jeune duc sont horriblement mal mis et ont l'air cuistre. Les dames romaines ont mêm*^ remarqué qu(> les gens de la suite puent.

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