‹ Correspondance de StendhalChapitre 89 sur 134 · A M. PAUL DE MUSSET · texte numérisé non relu

A M. PAUL DE MUSSET

Juin 1839.

Je pense bien, Monsieur, qu'il vous est assez égal de plaire à un lecteur de plus, mais permettez-moi de me donner le plaisir de vous dire combien je suis enchanté (Vljn Regard (1). Cela est délicieux et ce me semble parfait. Dans un sujet si scabreux, et prêtant naturellement à l'emphase, il n'y a pas une de ces lignes sublimes qui inspirent si bien au lecteur la volonté de fermer le livre.

m"*' Rachel a su charmer le public, parce que dans le siècle de Vexagéré, elle a su marquer la passion sans l'outrer. Votre conte de ce matin présente exactement le même mérite. Si vous avez le courage de continuer, et de ne jamais tomber dans l'emphase, vous atteindrez sans nul effort et sans nulle image exagérée à une place qui se trouvera à peu près unique dans notre littérature.

Mais quel besoin avais-je de cette lettre, direz-vous ? C'est moi, Monsieur, qui avais le besoin de vous dire combien je suis étonné d'une telle absence d'emphase, et peut-être y a-t-il bien mille personnes à Paris qui pensent comme moi. Osez rester simple.

On paraît froid quand on s'écarte de l'affectation à la mode, mais aussi rien de plus ridicule que le {mot illisible) de l'an passé et l'homme qui ose le braver a un vernis charmant d'originalité. Je pense que bien souvent vous êtes tenté par l'apparition de quelque belle phrase emphatique, songez alors qu'il y a bon nombre de gens qui aiment le simple, le naturel, le style des Lettres de Pline, traduites par M. de Sacy.

Depuis J.-J. Rousseau, tous les styles sont empoisonnés par l'emphase et la froideur.

Agréez les hommages et les compliments de

COTON ET (2

(1) Un Regard, roman [)ar Paul de Musset, 1839.

(2) M. Paul (le Musset, chi'/. M. liounairi'. n" 10. rue des Beaux-Arts.

[AU MARÉCHAL SOULT] Ministre des Affaires Etrangères

Civita-Vecchia, .... aoât 1839.

Monsieur le Ministre,

D'après les ordres de Votre Excellence, j'ai repris la gérance du Consulat de Civita-Vecchia aujourd'hui 10 août.... Je serais arrivé plus tôt, mais j'ai été retenu d'abord à Gênes, puis à Livourne, par des douleurs de goutte.

AM.DIFI0RE,APAR1S

Naples, le 9 novembre 1839.

Le soleil est d'une chaleur accablante. Je loge à la Ville de Rome, à Santa Lucia ,à cinquante pas de la fontaine ; j'ai voulu aller à Chiaja, où loge M. Casimir Périer, par Chiatamone ; je rentre à demi-grillé et couvert de sueur : voilà le beau de Naples.

Le revers de la médaille, c'est que toutes les femmes sont laides ; leur physionomie n'est que la saillie des sensations grossières de la bête. Jamais l'air candide, possible à émouvoir, capable de passion ; jamais sur la figure la saillie de la femme : je ne vois que l'être digérant. J'ai vu deux duchesses, une princesse, deux marquises, qui no font pas exception ; seulement elles ont l'air souriant de la bonne compagnie. En 1833, j'allai au bal de l'Académie dei Cavalieri, encore à la mode en 1839 ; j'y trouvai treize jolies femmes.

M. Casimir Périer mot beaucoup de convenance, do j)rud('nce, à manger un revenu de cent mille francs. J'ai trouvé à dîner chez lui la meilleure compagnie do Naples, un sot qui a dîné avec vous chez M. Carafa, et qui m'a fait beaucoup do questions : « II est à Passy, en espalier, devant le pou do soleil que le ciel accorde à Paris », m'a-t-il dit on parlant de vous.

Le King a l'idée fixe de l'argent ; on dit qu'il a réuni cent quatrevingt-cinq millions dans son palais; il ne veut jamais payer personne. On le dit aimable et poli ; je l'ai rencontré dix fois; il est toujours par voie et par chemin ; il aime son ministre des finances, M. d'Andréa, qui dit la messe Secca (1).

Le roi fait démolir l'angle du bâtiment attenant à son palais vers Toledo, ce qui va dégager d'une façon admirable le théâtre San Carlo, qui est détestable de tous points.

M. le duc de Bordeaux n'a pas été reçu par le pape ; il est arrivé comme secrétaire de M. de Lévi. Il fait une pauvre figure à Rome. Sa mère s'est hâtée de s'enfuir à Florence, pour ne pas être témoin de cette mauvaise réception. Adieu, mille amitiés.

Ch. DARNADE.

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