‹ Correspondance de Théodore JouffroyChapitre 13 sur 57 · Lettres à Damiron, des 23 mars 1817 et 7 avril · texte numérisé non relu

Lettres à Damiron, des 23 mars 1817 et 7 avril

tant elles sont propres à remettre les humeurs en circulation * ». Ils étaient, le lendemain, à huit heures du matin, à Auxerre, couchaient à Rouvray et parvenaient, le mercredi soir seulement, à Dijon. Le jeudi, ils allaient en voiture jusqu'à Dôle, et là prenaient le parti de faire le reste de la route à pied. Ils couchent à Arhois et, le vendredi, à midi, Jouffroy peut, enfin, revoir ses chères montagnes.

« A midi, j'aperçus les chaînes du Jura, en dt^bouchant d'une vaste forêt de sapins: j'allai derrière un buisson, sous un honnête prétexte, pour jouir en paix cinq minutes. Le soir, à quatre heures environ, nous dominâmes la vallée et, à cinq heures et demie, nous touchâmes le seuil paternel. On ne nous y attendait que dans huit ou quinze jours. Quelle surprise! Ma mère, mes deux sœurs, mon oncle, étaient là, On avait fané tout le jour. On oublia ses fatigues et nous celles du voyage. Dieu, comme nous soupâmes! Quelle vie complète, entière, pleine I Et comme je dormis dans un de ces grands lits où deux couples pourraient se loger à Taise ^. »

Il est en vacances, il se repose; il fait des visites, il en reçoit, le curé, le maître d'école, le médecin, le maire. Il vit de la vie rurale, avec sa famille, et prend part lui-même aux travaux des champs.

« J'ai fané, mieux que personne, et je vous dirai que nos foins sont abondants, et que nous les récoltons par le plus beau temps du monde. La campagne, toute en collines et en vallons, et qui n'est encore dépouillée qu'en partie d'herbe et de fleurs, offre un aspect charmant. Elle est couverte, çà et là, de faneuses aux corsets rouges et aux robes blanches. Nos faneuses sont un peu brûlées parle soleil; mais elles sont assez jolies, fort joyeuses, et se piquent de se mettre tiès proprement pour aller aux champs. Je leur fais des contes ; elles rient avant que j'aie parlé, car elles ne sont point fort difficiles en fait d'esprit, et les pointes parisiennes seraient

2 Ibidem,

•24 LA Jb:U.NESSE ET LA MORT

peut-être même au-dessus de leur intelligence. Je me fais un point d'honneur de leur dire toujours la vérité. Les gausses sont pour les hommes. J'en ai déjà distribué par-ci par-là quelques bonnes, en sorte que vous pouvez compter que je ne vous en dis point, ayant beau jeu pour les placer ailleurs ^ . »

Nous retrouvons ici le Jouffroy jeune, galant, espiègle, que les souvenirs de M. Dubois nous ont déjà fait connaître, mais que, on en conviendra, la lecture de ses ouvrages ne permettait guère de soupçonner.

Dans cette libre vie des vacances, il s'efforce d'oublier la philosophie, mais elle le ressaisit malgré lui. J/

« Je fais fort peu d'idées dans ce pays, qui est plutôt poétique que métaphysique... Cependant, j'ai rêvé, ce matin, à la durée, en veillant une taupe qui ravage, dans le jardin, les carottes de maman. Appuyé sur mon hoyau, tout prêt à frapper, dès que l'animal pousserait, je considérais un beau ciel que le soleil n'éclairait point encore, et l'éternité m'est revenue en tête. J'ai constaté les faits que ce brave et bon Cousin nous a si bien énumérés ; puis, ma taupe ne paraissant pas, je suis venu déjeuner 2. »

L'automne se passe aux Pontets. Mais, bientôt, Jouffroy est appelé aux fonctions de maître répétiteur à l'Ecole normale, et il lui faut rentrer à Paris. A TEcole, il ne retrouve plus ni Dubois, ni Damiron, ni aucun de ses autres amis. La première lettre qu'au retour il écrit à Damiron serait à citer tout entière, tant elle est empreinte de cette mélancolie qui est le fond de sa nature.

« J'ai quitté mon pays, ces personnes, cette maison, ce village que j'adore et dont le souvenir me fait pleurer, maintenant que je n'ai plus d'amis ici pour m'en adoucir Je regret! Ah ! Damiron, vous ne concevez pas la force des Jiens qui m'attachent à ma patrie ! Vous avez quitté votre province

\. A. Damiron, aO août 1816.

Même lettre.

DE THEODORE JOUPFROY "io

trop jeune, et Paris nVst pas une patrie. C'est un sentiment dont on ne saurait rendre compte, car je sens (|u'il existerait encore en moi, mes parents fussent-ils morts et mon village brûlé. J'ai tout quitté ! Je suis revenu, je suis rentré... Quelle rentrée! C'était le soir, on était encore à l'étude. Il était sept heures. J'ai monté dans la chambre qu'on m'avait assignée ; j'ai allumé la chandelle et je me suis assis. De ma vie je n'ai eu le cœur si serré ! Il a fallu pleurer et pleurer longtemps, quelque effort que je fisse pour me convaincre moi-même de ma folie. Voyant que cela ne finissait pas, je descendis à la cour, et je gagnai les allées. Mais où allais-je, pour échapper aux souvenirs ? C'était là que je m'étais si souvent promené avec vous, avec mes amis. C'était là que, cinq ^ mois auparavant, nous parlions de thèses et de vacances, de

théories de mariage et de systèmes de bonheur. Quel million de pensées me passa dans un moment par la tête, toutes plus tristes les unes que les autres! Je n'y pouvais plus tenir. Je remontai, j'errai dans les corridors solitaires ; je me plaisais à regarder les portes des chambres que mes amis, que moi-même, avaient habitées. J'en ouvris quelques-unes : c'étaient d'autres livres, d'autres habits, un autre arrangement Tout cela m'allait au fond de l'âme. Je remontai dans ma chambre nouvelle qui est celle d'Ansart, aussi pénétré que j'en étais sorti. Tout changé dans cette Ecole! me disaisje, et moi seul, immobile au milieu île ce déplacement et, condamné par ma propre volonté à en être le spectateur malheureux, et j'étais désespéré! I.a cloche du souper me tirade là : je mis le nez à la fenêtre pour voir les élèves traverser la cour; j'entendis des cris, des sons de voix inconnues, d'autres que je croyais connaître; c'était pour moi une alternative rapide de sentiments de peine et de joie. Enfin, j'entendis la voix éclatante de (iuichenierre ; et vous ne pouvez concevoir, mon cher ami, quel subit changement ce son d'une voix connue produisit en moi. Je sentis le courage renaître comme par magie. Je descendis, j'allai à l'étude, on finit de souper; je les vis tous revenir; je retrouvai Varney, Plagniol, Miet, Guichemerre, et tant d'autres, jadis négligés et maintenant devenus d'heureuses ressources et de précieuses consolations. Je ne croyais pas aimer tant de monde et il n'y a pas jusqu'à M. Lemarchand, qui me parût un ange du ciel. Expliquez maintenant le cœur humain! Je me couchai presque joyeux. Le lendemain, la raison était revenue ; je ne me trouvai ni si triste qu'avant le souper de la veille,

peut-élre même au-dessus de leur intelligence. Je me fais un point d'honneur de leur dire toujours la vérité. Les gausses sont pour les hommes. J'en ai déjà distribué par-ci par-là quelques bonnes, en sorte que vous pouvez compter que je ne vous en dis point, ayant beau jeu pour les placer ailleurs ^ »

Nous retrouvons ici le Jouffroy jeune, galant, espiègle, que les souvenirs de M. Dubois nous ont déjà fait connaître, mais que, on en conviendra, la lecture de ses ouvrages ne permettait guère de soupçonner.

Dans cette libre vie des vacances, il s'efforce d'oublier la philosophie, mais elle le ressaisit malgré lui.

« Je fais fort peu d'idées dans ce pays, qui est plutôt poétique que métaphysique... Cependant, j'ai rêvé, ce matin, à la durée, en veillant une taupe qui ravage, dans le jardin, les carottes de maman. Appuyé sur mon hoyau, tout prêt à frapper, dès que l'animal pousserait, je considérais un beau ciel que le soleil n'éclairait point encore, et l'éternité m'est revenue en tête. J'ai constaté les faits que ce brave et bon Cousin nous a si bien énumérés ; puis, ma taupe ne paraissant pas, je suis venu déjeuner 2. »

L'automne se passe aux Pontets. Mais, bientôt, Jouffroy est appelé aux fonctions de maître répétiteur à l'Ecole normale, et il lui faut rentrer à Paris. A l'Ecole, il ne retrouve plus ni Dubois, ni Damiron, ni aucun de ses autres amis. La première lettre qu'au retour il écrit à Damiron serait à citer tout entière, tant elle est empreinte de cette mélancolie qui est le fond de sa nature.

« J'ai quitté mon pays, ces personnes, cette maison, ce village que j'adore et dont le souvenir me fait pleurer, maintenant que je n'ai plus d'amis ici pour m'en adoucir le regret! Ah ! Damiron, vous ne concevez pas la force des liens qui m'attachent à ma patrie ! Vous avez quitté votre province

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