‹ Correspondance de Théodore JouffroyChapitre 4 sur 57 · Souvenirs inédits de M. Dubois · texte numérisé non relu

Souvenirs inédits de M. Dubois

Quand on n*a pas connu personnellement Jouffroy (et bien peu l'ont pu connaître de ceux qui vivent aujourd'hui), on éprouve, en les parcourant, un vif sentiment de surprise, tant l'homme qui s'y révèle est, au premier aspect, différent de celui que ses livres nous avaient fait apparaître, et que nous nous étions plu à imaginer. Au lieu, il serait peut-être plus juste de dire à côté du penseur mélancolique qui, de bonne heure, a connu le tourment de la vérité, qui porte au flanc la cruelle blessure du doute, on est tout étonné de trouver un jeune homme gai, boute-en-train, moqueur, promenant sur tous les sujets, même les plus graves, la belle humeur de ses vingt ans, aimant la plaisanterie pour elle-même, excellant à railler ses camarades, à leur jouer de bons tours et de vraies farces, à leur raconter, le plus sérieusement du monde, de fantastiques histoires. Et pourtant, c'était bien là, dans la jeunesse au moins, l'un des traits saillants du caractère de Jouffroy. Ses lettres suffiraient à le montrer. J'en trouve une autre preuve dans les souvenirs de son ami.

« Dans le caractère de Jouffroy, dit M. Dubois, il y avait, sous sa gravité sévère et mélancolique, un entrain singulier de gaieté narquoise et gausseuse, comme on disait dans notre vieille langue. C'était un trait du Comtois, dont on retrouvait quelque veine aussi dans Guvier, et dans un de nos amis de Besançon, l'érudit Weiss, qui était bien le conteur le plus jovial et le plus amusant que j'aie connu. A TEcole, dans le groupe des philosophes, ou plutôt de la troisième année, Jouffroy régnait par la plaisanterie. Il tirait de loin ses histoires, les narrait avec un sérieux qui agissait sur les crédules, les servant, d'ailleurs, toujours au souhait de leur tournure d'esprit et d'imagination, et les saisissant juste au moment où ils pouvaient le mieux donner dans le piégea »

« Suis-je malin, ne le suis-je pas ? » demande-t-il à

l. Souvei.ivs inédlisduM. Dubois,

DE THÉODOUE JOL'FFKOY 7

Damiron, dans une de ses lettres * . Malin, il Tétait jusqu'aux moelles, et sa malice naturelle avait eu vite fait d'emprunter à Tesprit parisien cette agilité qui se joue avec grâce au milieu de tout, qui perçoit avec la rapidité de réclair le fort et le faible des choses et des hommes, et frappe, comme une flèche, au point sensible. C'est ainsi qu'il excelle dans le portrait, et surtout dans la caricature. Un trait lui suffit à peindre un caractère. — Tel de ses amis « bâillerait dans le paradis ». — Tel autre est « une gazette vivante ». « Les jours où je le vois, dit-il, je me dispense de lire les journaux; il en sait plus qu'eux, et, comme il n'est pas soumis à la censure, il dit tout : c'est merveilleux^. » — Un troisième « est l'homme le plus heureux qu'il connaisse : il se baigne dans une mer d'espérances que sa complaisance pour lui-même alimente et rafraîchit sans cesse, et, au bout du compte, c'est le meilleur garçon du monde ^ ». On n'a pas plus d'esprit; et le trait est toujours léger, il effleure sans blesser ni déchirer jamais. Quand on y regarde de plus près, on ne tarde pas à se convaincre que cette humeur plaisante, où il entre du terroir et de la jeunesse, qui est naturelle chez Jouffroy et fait partie de son tempérament moral, n'est pourtant qu'à la surface de l'âme et n'en occupe pas le fond. Ainsi s'expliquent les contrastes dont ces lettres sont pleines. Tantôt elles sont d'un tout jeune homme, tantôt on les dirait d'un vieillard qui a traversé la vie et d'un philosophe désabusé. C'est que Jouffroy est avant tout un tempérament d'artiste, je dirais un tempérament de femme si, à côté de ses tendresses et de ses langueurs, il n'y avait place aussi, dans son âme, pour les fermes résolutions et les énergies viriles. Mais il y a vraiment en lui deux

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