Damiron, Souvenirs de vingt ans cl* enseignement
DK THÉUDORK JOUFFROV 77
Deux réflexions me paraissent s'imposer à l'esprit au terme de cette trop longue étude. Jouffroy, a été certainement, parmi les philosophes de notre temps, Tune des intelligences les plus pénétrantes et des âmes les plus hautes. Il n'en est aucun que le problème de la destinée humaine ait autant préoccupé et comme obsédé, et qui se soit, avec une égale passion, attaché à le résoudre. Il y a mis vingt-cinq années de travail acharné, de recherche inquiète et douloureuse. Et, de tant de labeur, de tant de sincérité et d'effort, aucune lumière vraiment nouvelle ne parait être descendue dans cette âme affamée de vérité. Si l'expérience des idées, le travail de la pensée n'ont fait que maintenir ou rétablir dans son esprit les trois ou quatre grandes vérités qui sont au fond de toute religion digne de ce nom, et qui sont la base naturelle du christianisme, comment ces milliers d'âmes, courbées sur la glèbe ou sur l'outil, absorbées du matin au soir par les dures exigences de la lutte pour la vie, pourraient-elles trouver la vérité par elles-mêmes, et résoudre par leur seule raison les problèmes formidables que soulève la destinée humaine? Je ne connais pas, pour ma part, d'exemple qui témoigne plus haut de la nécessité de la religion, et qui fasse mieux sentir tout le bienfait du catéchisme.
L'une des paroles tombées de la bouche de Jouffroy dans le dernier entretien qu'il eut avec l'abbé Martin de Noirlieu fut la suivante : « Monsieur le Curé, tous ces systèmes ne mènent à rien : mieux vaut mille fois un bon acte de foi chrétienne. » L'état de son âme avait-il donc tant changé depuis sa jeunesse? En tout cas, ces paroles dont on ne saurait révoquer en doute la parfaite exactitude, quand on sait ce qu'était le vénérable prêtre qui les ra[)porte, prouvent deux choses : la tendre vénération qu'avait conservée Jouffroy pour la foi de son enfance et le regret que cette foi perdue lui avait laissé. Si, en prenant dans son àme la place de la croyance
détruite, la philosophie y avait ramené assez de paix pour qu'il soit faux et injuste de parler de fin sceptique et désespérée, il est vrai pourtant de dire qu'en succédant à la foi religieuse, la foi philosophique ne l'avait qu'incomplètement remplacée et n'avait pas chassé la mélancolique tristesse qui avait plus ou moins pesé sur sa vie entière. Elle ne lui avait pas donné cette pleine lumière à laquelle il aspirait avec tant d'ardeur. Mais, pour tout esprit impartial, il est vrai de dire aussi qu'à mesure qu'il s'avançait vers la mort, Jouffroy se rapprochait davantage de son ancienne croyance. Ce spiritualisme élevé et pur méritait, à coup sûr, le secours de la prière chrétienne à celui qui l'avait toujours si hautement professé ; et le prêtre dont la charité éclairée ne refusa pas au philosophe les suprêmes bénédictions de la religion ne faisait que se montrer fidèle à la grande tradition de l'Eglise comme au divin esprit du Christ. A défaut de la profession formelle du symbole, nul n'a eu, plus que Jouffroy, ce que, d'un mot emprunté à un illustre apologiste ^ j'appellerai « le christianisme naturel » de l'âme.
Adolphe LAIR.