PRÉAMBULE
Je ne sais comment vous aurez pris mon long silence, mon cher ami; mais je sais bien que je suis l'homme du monde qui désire le plus vous écrire souvent et qui en a le moins le loisir.
Tout a changé pour moi, comme pour vous cette année ; mais vous n'avez pas perdu le temps d'écrire et moi je l'ai perdu : la vie commence à me faire sentir son amertume ; Dieu condamna Adam au travail ; je me reconnais fils d'Adam et un de ses cohéritiers à la besogne que j'ai. Savez-vous ce que c'est- que composer trois leçons de philosophie par semaine? Je ne vous souhaite pas le bonheur de l'éprouver ; l'expérience en est dure et triste ; je ne me couche pas tranquille ; je me lève en regardant, en soupirant, mes livres et mes papiers ; je remue des idées tout le jour; je me tourmente sans cesse pour obtenir une leçon qui doit être atteinte à une heure fixe. Quand elle est finie, je poursuis la suivante, et ainsi de suite. Je me découragerais d'une si pénible vie, si je n'étais convaincu que telle est la destinée commune ; je me résigne en songeant au devoir, et je marche courageusement, résolu de ne m'arrêter que lorsque je succomberai de fatigue. Je vous demande sérieusement de ne pas vous offenser, si mes lettres se font attendre, si elles sont moins longues que celles que je vous envoyais dans un meilleur temps, et si enfin elles n'ont plus cet abandon facile qui demande, pour être attrapé, un repos d'esprit que je n'ai plus.
Mon ami, je vous aime comme je vous aimais, je vous l'atteste et vous n'en doutez pas ; ne me jugez pas par mes lettres ; que ne puiî5-je vous les écrire, comme l'année dernière ! — mais ma tête s'y refuse et le temps me manque. Je veille en vous écrivant celle-ci; j'ai demain tout entier pour composer ma leçon d'après-demain ; je
saisis ce moment favorable, qui m'a été refusé toute la semaine.
« Article premier. — Que vous dirai-je de votre tristesse et de votre affliction ? vous désapprouverai-je ? — Je pense que vous vous êtes exagéré les préventions de Cousin ; — il n'a pas de jugement arrêté sur vous, que je sache ; il vous aime,j'en suis sûr ; luireprocherez-vous, à lui qui cultive la philosophie avec de si nobles et de si pures intentions, à lui qui veut répandre des doctrines élevées pour le bien de son pays, lui reprocherez-vous de chercher à bien connaître ceux qui sollicitent l'honneur d'y contribuer ? Lui reprocherez-vous d'hésiter à porter son jugement, et d'interroger leurs lettres, pour démêler leurs intentions ? Certes, cette conduite est raisonnable, si on la considère indépendamment de toute application particulière. L'est-elle également à votre égard ? — Cousin, qui a vécu avec vous, ne doit-il pas vous connaître ?Avez-vou s rien fait qui puisse provoquer le doute, sur la pureté de vos intentions ? Ne vous faitil pas injure de vous soupçonner, etc. ?
D'abord veuillez bien, mon ami, remarquer avec moi, que rien n'annonce ce soupçon dont vous vous plaignez, qu'un mot sur une expression de votre dernière lettre ; et certes ce mot n'est pas une preuve décisive ; quoi de plus simple et de plus naturel que de demander en lisant le passage de votre lettre où vous disiez que vous accepteriez ou refuseriez selon les conditions^ de demander, dis-je, qu" entend-il par ces conditions ? L'expression conditions n'était-elle pas équivoque ? Je vous avoue que moi-même je n'étais pas sûr de l'interprétation véritable et je pouvais n'en être pas sûr sans injure pour vous ; car je ne vois pas ce qu'il y aurait eu de déshonorant à se décider par des vues d'intérêt à faire où à ne pas faire une chose où le devoir n'était pas engagé. — Certes je ne regarderais pas comme honteux de délibérer si je donnerai ou ne donnerai pas une leçon en ville, en mettant dans la balance le prix que l'on m'offre. — Et le cas était le même pour vous.
A DAMIRON l'79
L'expression était assez équivoque, et en même temps le sens qu'elle pouvait avoir n'avait rien d'assez choquant, pour que la question de Cousin ne fût pas naturelle. Conclurez-vous de ce qu'il la fit qu'il vous soupçonnait d'être un homme intéressé, qui ne vouliez d'une place de philosophie que pour avoir une bonne place. C'est ce que vous avez conclu, et vous avez trop conclu.
La seule conclusion légitime était qu'il vous soupçonnait d'hésiter à faire des articles par des considérations pécuniaires, et certes je ne vois pas que le soupçon fût si déraisonnable, attendu l'équivoque de l'expression ; ni si injurieux, puisqu'il n'y avait pas de honte à hésiter par de telles considérations quand, du reste, le devoir et l'honneur n'étaient pour rien dans l'affaire. 11 est vrai que je ne fis pas toutes ces réflexions dans le moment et que je crus réellement, quand Cousin me fît la question, qu'il voyait du mal à hésiter par de telles considérations : c'est pourquoi je repoussai cette interprétation du mot conditions. Mais, en y réfléchissant, je vis bien qu'une telle interprétation n'avait rien de fâcheux pour vous, et quel que fût le sens du mot conditions y on ne pouvait rien vous reprocher.
Cependant l'impression irréfléchie que m'avait faite la question de Cousin me conduisit à réfléchir à son caractère, à son aversion pour toute vue intéressée, et d'idées en idées j'en vins à penser combien il serait fâcheux pour quelqu'un de passer dans son esprit pour un homme ambitieux. Ace propos je me demandai si, par hasard, il ne vous soupçonnerait pas d'ambition ; je n'avais aucune raison valable de le croire ; mais, connaissant combien il juge vite un homme et combien il serait mau» vais pour vous qu'il prît de vous une telle opinion, je me déterminai à vous prévenir sur ce sujet, afin de vous engager à éviter dans vos lettres tout ce qui pourrait susciter une pareille pensée, et, à cette occasion, je vous parlai de sa question à la lecture de votre lettre.
C'est ainsi que j'ai été conduit à écrire tout ce que je vous ai écrit sur ce sujet, ajouterai-je même une autre raison qui m'y détermina? Oui, car je veux tout vous
dire. Vous savez assez combien vite une idée en amène une autre, et avec quelle rapidité les pensées s'associent dans notre esprit. — Conduit comme je vous Tai dit à me faire cette question : Cousin soupçonnerait-il Damiron de vouloir d'une philosophie par ambition ? Cette question me conduisit à son tour à me demander : qu'est-ce qui pourrait Tavoir conduit à ce soupçon ? Vous voyez que je faisais une question hypothétique sur une autre question hypothétique : mais l'inquiétude de l'amitié veut être tranquillisée même sur les hypothèses : je me mis donc à rêver comment aurait pu lui venir cette idée et voilà qu'il me vint une pensée qui me causa de la peine : si, par hasard, me disais-je, en parlant souvent pendant le courant de l'année de Damiron à Cousin, en lui représentant qu'il était digne d'avoir une chaire de philosophie, en répondant de mon mieux à toutes les objections qu'il me faisait, il s'était imaginé que c'était Damiron qui me poussait, et qu'il eut interprêté mal de si vives sollicitations, et qu'il eut cru que c'était un manège d'ambition!... Je vous avoue mon ami, que cette idée me fît peine, et que la possibilité que je vous eusse fait tort en croyant vous servir, que j'eusse donné de vous à Cousin une opinion si contraire à la vérité, que je vous eusse fait passer pour un ambitieux dans son esprit quand vous l'êtes si peu, et quand je sais si bien que vous ne l'êtes pas, je vous avoue, dis-je, que la possibilité de vous avoir fait un tel mal, sans le vouloir, me donna presque du remords, bien que le crime ne fut qu'une hypothèse à propos d'une autre hypothèse, et bien qu'il eût été commis sans intention, s'il eût été commis. Je cherchai donc à me rappeler ce que Cousin avait coutume de me répondre quand je lui parlais de vous, à me représenter de quel air il m'écoutait, afin de trouver quelque probabilité pour ou contre la possibilité de vous avoir fait ce tort auprès de lui. — J'avoue que je ne trouvai rien de décisif ni pour ni contre^ et que, si je crus me rappeler quelques phrases pour^ mon inquiétude seule leur donna une valeur que ma raison ne leur trouve plus à présent.
Néanmoins, cette possibilité toute possibilité qu'elle fût, m'engagea de plus en plus à vous prévenir sur ce sujet; delà tout ce que je vous ai écrit. Ai-je donc mal exprimé ma pensée ? Vous ai-je montré la chose comme certaine? Enfin y a-t-il dans ma lettre de quoi motiver et justifier votre chagrin et la sérieuse manière dont vous l'exprimez ? — C'est de quoi je vous prie de vous assurer, car je me reprocherais vivement d'avoir donné lieu bien mal à propos à une rupture entre deux amis également chers et dignes de s'estimer, et qui s'estimeront à coup sûr dès qu'ils se connaîtront.
Quoiqu'il en soit de mes expressions et du passage de ma lettre, il résulte de la longue explication que je viens de vous donner et que je devais vous donner, il résulte, dis-je, qu'il n'y a pas lieu de croire que Cousin vous soupçonne de tout ce dont vous l'accusez de vous soupçonner.
Il résulte, en second lieu, que dans le cas possible où il vous soupçonnerait, ce soupçon serait mon ouvrage involontaire, et ne devrait pas lui être reproché. — Me direz-vous qu'il n'a pu sans injustice concevoir ce soupçon sur ce fondement seul que je lui parlais de vous et que je vous représentais comme digne d'être placé en philosophie ? — Je répondrais qu'il l'a pu sans injustice: souvent le zèle est imprudent, et il l'est d'autant plus aisément qu'il est de meilleure foi. Je ne suis pas adroit, de mon naturel, et je le suis d'autant mpins que je ne veux ni ne cherche à l'être, — N'aurais-je donc pas pu donner à mes expressions une tournure défavorable ? — N'aurais-je pas pu traduire mal mes intentions et les vôtres, et faire des contre-sens involontaires ? — Cela est possible. Le soupçon en question est donc possible aussi : ce soupçon possible est aussi d'une justice et d'une équité possible.
N'accusez donc pas Cousin. Vous ne pouvez l'accuser que sur une possibilité ; et dans cette possibilité même vous ne devez pas l'accuser.
Du reste, je verrai si ce que je juge possible est réel: je l'interrogerai ; je lui exposerai franchement ce qui
est, et si le soupçon existe dans son esprit je le détruirai, en vous justifiant.
Mon ami, voilà une longue explication ; vous me la pardonnerez : il fallait que je vous la fisse. Comment pourrais-je souffrir que vous cessassiez d'estimer Cousin si digne d'estime? et que vous en vinssiez-là par ma faute : votre injustice envers lui serait mienne, car je Taurais causée. Cela ne doit point être. Désavouez ce que vous avez dit, réconciliez-vous. Songez que je suis responsable de cette brouillerie, parce que j'en ai été l'occasion ; et que si elle subsistait, j'en aurais du remords. Je ne veux pas être un tatillon même involontairement.
Art. 2. — Mon premier article a été si long que vous me permettrez bien d'abréger un peu celui-ci. Il traitera uniquement de la métaphysique.
J'ai à vous parler de trois morceaux et d'une question que vous m'avez envoyés. Je procède par ordre :
1® Vous montrez dans votre premier morceau que les impressions sensibles produites en nous par des causes étrangères, qui se résolvent dans la cause divine, ne détruisent pas notre liberté, parce qu'elles ne forcent pas notre volonté. Vous le prouvez par les faits et votre preuve est très bonne J'admets tout ce que vous dites.
Mais la question de l'accommodement de la liberté avec le principe de causalité n'est pas la question que vous avez traitée.
La question de l'accommodement est celle-ci : d^une part, disent les adversaires de la liberté, vous admettrez qu'il est universellement et nécessairement vrai que tout fait qui commence à exister a une cause ; de Vautre vous admettrez que les actes ou déterminations de la volonté sont libres, c'est-à-dire ne sont pas causés. Or, il y a contradiction entre ces deux assertions : ou le principe de causalité n'est pas universel et nécessaire, ou les actes de la volonté sont causés, car ces actes sont des faits qui commencent à exister. Si vous prétendez que les actes ont leur cause dans la volonté ou la faculté de vouloir, vous ne faites que recaler la diffi-
culte, car on vous dira : quand la volonté se détermine à agir, ces déterminations sont des faits qui commencent à exister et qui doivent être causés si le principe de causalité est universel et nécessaire. Ainsi, il faut sacrifier le principe de causalité qui périt tout entier dans une seule exception, ou bien la liberté humaine. Voilà la question, mon ami. A cette question je ne vois rien à répondre.
L'argument me paraît être difficile à rétorquer par un autre argument : je ne vois que les faits qui puissent nous tirer d'affaire. Je pose ces deux faits. 1° Je suis libre; 2"* je crois que le principe de causalité est universel et nécessaire. Ces deux faits se contredisent : mais ils sont, et il faut les admettre bien qu'ils se contredisent, car il est possible que nous ne voyions pas comment ils s'accordent, tandis qu'il est impossible que des faits qui sont ne soient pas ;
2** La question de mot que vous me faites est celle-ci : Cousin a-t-il dit la causalM est r instrument de la volonté? Oui, il l'a dit : il voulait expliquer comment s'accordent la liberté et la causalité et il disait pour l'expliquer que la causalité ne régnait pas sur la volonté^ mais qu'elle était son instrument. Je n'ai jamais compris cette explication ;
3® Votre second morceau est une inspiration. Ce n'est pas comme morceau de métaphysique qu'il faut le juger, mais comme morceau de style et de sentiment. Sous ces deux rapports je le juge bon. Je comprends le sentiment, et j'approuve l'expression ;
4** Votre troisième morceau, est un grand morceau, est un véritable paquet. Je l'ai lu, mais je suis incapable de le juger, attendu que je n'ai pas d'opinion sur le raisonnement. Voici des observations qui vaudront ce qu'elles pourront :
1° Tout ce que contient le morceau me paraît vrai, c'est-à-dire que votre analyse me semble juste ; tous les faits qu'elle découvre, je les découvre en moi dans le cas déterminé. Ainsi ne craignez pas de vous être fait illusion : vous marchez bien. Vous pouvez continuer ;
2° Mais votre but n'est pas sans doute de découvrir ce qu'est tel raisonnement nécessaire, mais ce qu'est tout raisonnement nécessaire : or, ce que vous découvrez dans Factuel du raisonnement nécessaire que vous avez choisi, pouvez-vous le généraliser et affirmer qu'il se trouve dans Tactuel de tout raisonnement nécessaire ? Premier doute. Ce qui peut être dit de l'origine et de la certitude du raisonnement pris par vous, peut-il être dit de tout raisonnement nécessaire? Deuxième doute. En un mot, étes-vous bien sûr que tout raisonnement nécessaire ressemble au raisonnement que vous avez analysé? Nul doute que puisque ce raisonnement est nécessaire, il ne renferme quelque chose qui se retrouve dans tout raisonnement nécessaire, et ce quelque chose de commun est ce qui fait que le raisonnement est nécessaire. Mais il faut dégager, ce me semble, ce quelque chose de commun et montrer qu'il est réellement commun à tout raisonnement nécessaire. C'est là le point. De même, quand vous aurez analysé toutes les espèces de raisonnements, il faudra dégager ce qui est commun à toutes ces espèces de raisonnements, et ce quelque chose de commun sera précisément ce qui constitue le raisonnement de quelque nature qu'il soit.
Le but de cette observation est de vous engager de tendre au général et, en second lieu, de ne vous occuper, dans l'analyse des raisonnements particuliers, que de ce qui est essentiel, soit à l'espèce de raisonnement à laquelle ces raisonnements particuliers appartiennent, soit au raisonnement en général ;
3° Je pense que l'on peut arriver à déterminer ce qui fait l'essence du raisonnement en général et de chaque espèce de raisonnement en particulier de deux manières : 1° En analysant des raisonnements particuliers et en les résolvant dans tous leurs éléments, puis en comparant les résultats de ces diverses analyses, et en dégageant ce que ces résultats ont de commun : c'est je crois votre méthode ; 2° en cherchant à saisir d'avance, par un coup d'œil rapide jeté sur tous les raisonnements, le point qui est l'essence du raisonnement, et en étudiant ce point
essentiel et constitutif dans les diverses espèces de raisonnement. Cette marche est plus expédilive et c'est peutêtre pour cela que je la préfère : mais elle est moins sûre. Elle est a priori ;
A^ En réfléchissant un* peu sur ce point essentiel et constitutif et en cherchant à le déterminer a priori^ voici les conjectures auxquelles je suis arrivé :
1® Dans tout raisonnement on part de quelque chose de connu et on arrive à quelque chose d'inconnu ;
2** Il arrive souvent qu'après être arrivé à ce premier inconnu, on en parte comme d'un point de départ pour arriver à un deuxième inconnu. Quand un raisonnement contient vingt transitions semblables, ce n'est pas un raisonnement mais vingt raisonnements, vingt répétitions de la même opération. Pour étudier l'opération elle-même, il suffit de la considérer dans la transition d'un connu à un inconnu, elle est là tout entière ;
3** Qu'y a-t-il donc ni plus ni moins dans tout raisonnement? Il y a : 1** un point de départ ou une connaissance acquise antérieurement au raisonnement; 2** une connaissance à laquelle on arrive et qui est acquise par le raisonnement ; 3** il y a enfin une transition du point de départ au but ; un pont qui, le point de départ étant donné, mène au but; et cette transition, ce pont, est une troisième connaissance telle qu'elle montre, que le point de départ étant donné, le but, ou la connaissance finale, est donné aussi ;
4** Il n'y a que ces trois choses dans tout raisonnement possible. Or, laquelle de ces trois choses constitue le raisonnement? Ce n'est pas la première. La première est le point d'où part l'esprit quand il raisonne. Ni la deuxième ; la deuxième est le point où il arrive en raisonnant. C'est donc la troisième ; et, en effet, c'est par elle que l'esprit, partant de la première, arrive à la deuxième, c'est-à-dire produit le résultat du raisonnement ;
5® L'essence du raisonnement est donc dans la connaissance qui, du connu, mène à l'inconnu et le déterp[)ine, C'est, dans l'invention de ce lien, de r-ettc çonuais-
sance, que consiste Topération de Tesprit quand il raisonne ; et c'est dans la nature de cette connaissance, dans sa validité, dans sa certitude qu'est la nature, la validité et la certitude du raisonnement ;
6° C'est donc à l'étude de cette connaissance intermédiaire que se borne l'étude du raisonnement considéré dans sa nature et dans sa certitude ; et c'est à l'étude de l'opération que fait l'esprit quand il conçoit ce lien comme un lien, que se ramène l'étude psychologique de la faculté de raisonner ;
7** Or cette connaissance intermédiaire est toujours, dans un raisonnement considéré grammaticalement, la proposition générale ou universelle, ce qu'on appellerait majeure dans l'Ecole. Dans ce raisonnement, par exemple : tous les hommes sont mortels, or Pierre est un homme, donc Pierre est mortel ; il est évident que le point de départ de l'esprit n'est pas la première proposition, mais la deuxième. L'esprit part de ce fait connu : Pierre est un homme, il arrive à ce fait inconnu : Pierre est mortel, et il y arrive par cette proposition, qui constitue le raisonnement : tous les hommes sont mortels.
Les scholastiques ont dénaturé le raisonnement en plaçant toujours, dans la traduction matérielle qu'ils ont donnée de l'opération de l'esprit, la proposition générale, la première ;
8** Cette proposition, qui sert de transition, est nécessaire dans tout raisonnement, puisqu'elle le constitue; c'est sa vue qui détermine l'esprit à faire le saut qu'il fait : elle est dans tout raisonnement, soit exprimée, soit sous-entendue ;
9** C'est de sa certitude que découle la certitude du raisonnement (le point de départ fût-il faux, le raisonnent n'en sera pas moins bon et certain toutes les fois que la proposition qui le constitue sera certaine et qu'elle unira légitimement les deux termes) ; c'est de la nature de sa certitude que découle la nature du raisonnement ;
lO'* Une fois le point à étudier étant déterminé, il reste
A DÂMIRON 187
à savoir quelles questions il faut résoudre sur ce point. En voici quelques-unes :
1** Quelles sont toutes les espèces de propositions qui peuvent servir de transitions? Déterminer la nature de la certitude de chacune de ces espèces de propositions, ce sera déterminer toutes les espèces de raisonnements. Car ils ne diffèrent que par là. Ainsi on trouvera, par exemple, que les principes nécessaires peuvent servir de transitions. Alors le raisonnement est nécessaire. Ces principes nécessaires sont de deux espèces : ou identiques, c'est-à-dire affirmant le même du même, la partie du tout, etc., ou synthétiques, c'est-à-dire unissant des notions qui ne se contiennent pas comme le principe de causalité. De là des raisonnements nécessaires de deux espèces. Les raisonnements nécessaires identiques sont inféconds. Les autres sont féconds, ils révèlent Tinconnu. Il faut aussi observer que ces derniers raisonnements se font souvent malgré vous. On trouvera aussi que le principe d'analogie, de similitude, de constance des lois naturelles servent de transition à une foule de raisonnements. Ces raisonnements sont alors probables et plus ou moins probables, etc. ;
2° En quoi consiste le rapport de la proposition qui unit avec les deux termes? En d'autres termes, comment les unit-elle ?
3** Quelle est l'opération de l'esprit qui invente la proposition ou connaissance intermédiaire, et comment l'esprit perçoit-il le rapport que cette connaissance inventée établit entre le point de départ et le but ? En un mot, quelle est l'opération de l'esprit qu'on appelle raisonner? etc., etc.
Voilà, mon ami, ce que je peux vous dire sur le raisonnement. Vous devez voir que ce ne sont que des aperçus, des conjectures, plus ou moins fondés ; je propose, je n'affirme rien.
Mon second article a été plus long que je ne voulais le faire. 11 est deux heures du matin : je comptais finir ma lettre, mais je suis obligé de décompter. Le temps vole avec vous.
Art. 3. — Bonjour, mon cher, je reviens à vous avec Taurore : quel beau temps ! il pleuvait hier à verse ; aujourd'hui Tair est doux et le ciel pur, on croirait sentir déjà la température du printemps. Je vais vous donner des variétés :
1** Faut-il vous parler de politique? Je devrais bien laisser cet article à Trognon ; mais il vous écrit peu et c'est une perte pour vous : nul ne sait mieux tout ce qui se passe ; nul n'est mieux au fait des moindres bruits, des moindres intrigues : c'est ma gazette vivante ; les jours où je le vois, je me dispense de lire les journaux, il en sait plus qu'eux, et comme il n'est pas soumis à la censure, il dit tout : c'est merveilleux. Or donc vous saurez en gros que nous avons quatre partis dans la Chambre.
1° Les ministériels purs ; 2° les ultra ; 3° les libéraux ; 4** un parti qui s'est formé au sein des ministériels, et qui prend la liberté de n'être pas toujours de l'avis du ministère, comme MM. Bourdeau, Courvoisier et autres ; ce quatrième parti a à sa tête dans la Chambre des députés MM. Jordan, Royer-Collard, Beugnot, et à la Chambre des Pairs M. de Lally et autres. C'est ce parti qui a voté pour le projet de loi de la presse en prqposant l'amendement important du jury, — et qui vote pour la loi du recrutement en proposant l'amendement du vote annuel. Ce parti plus indépendant que le parti ministériel, tend au libéralisme qui est le vœu et l'opinion delà nation. Les uns disent que ce parti se détache par prudence du ministère qui est si faible, si peureux, qui impatiente tellement l'opinion par les lois d'exception, qu'on pourrait bien le voir tomber un de ces jours. Les autres pensent que ce parti se détache du ministère, non pas par habileté, mais par principe et de bonne foi, u4c/^wc sub judice lis est. Pour moi je ne puis douter de la loyauté de M. Royer et de M. Jordan ;
2° L'amendement du jury ayant été rejeté, — ce quatrième parti a voté contre le projet avec les ultra et les libéraux, et c'est ce qui a fait que la majorité ministérielle a été si faible. Cette pauvre majorité est bien çiffaî-
blie : il ne lui reste d'homme à talent que M. Courvoisier. Les orateurs qui faisaient sa force et sa gloire sont compris dans le parti nouvellement éclos. MM. Royer, de Serre, Beugnot et Jordan. Les ultra battent la campagne : leur position est fausse et leurs contradictions font pitié. Il y a parmi eux des hommes si maladroits qu'ils trahissent de toutes parts les sentiments et les désirs secrets du parti; il suffit de nommer MM. de Salaberry, de Causans, Cornet d'Incourt etc.. ces gens là font grand tort à MM. Corbières, Benoit et surtout k M. de Villèle homme prodigieusement adroit et habile qui manœuvre dans sa fausse position avec un admirable talent. Du reste Topinion s'est retirée des ultra^ on se rit d'eux partout : cela les irrite et leur colère et leur dépit ne servent qu'à les rendre plus ridicules. Au contraire l'opinion seconde et anime les libéraux et donne de la force et de la faveur à tout ce qu'ils disent. Ceux-là sont placés dans la position vraiment nationale, et bien que quelques hommes parmi eux ne soient pas irréprochables, on oublie ce qu'ils sont pour ne penser qu'à ce qu'ils disent. Ce qu'ils disent, les doctrines qu'ils défendent sont si évidentes, si claires, si conformes à la justice et à la raison, que le plus mince orateur en les proclamant fait toujours plus d'effet que le plus habile des ultra ou des ministériels. A la tête des libéraux sont MM. Bignon, homme d'un grand talent, Chauvelin, d'Argenson, Laffitte, etc.. et dans la Chambre des Pairs, MM. de Broglie, de La Rochefoucauld-Liancourt, de Crillon, de Boissy d'Anglas, etc. fj opinion les seconde et les anime, elle seconde, anime tout ce qui se rapproche d'eux et c'est pourquoi : MM. Royer, Jordan, etc., l'ont reconquise après l'avoir perdue;
3** Ces quatre partis ont leurs appuis en dehors dans les faiseurs de brochures et les journaux. M. de Chateaubriand est le champion des ultra : mais sa dernière brochure est si faible et si maladroite qu'elle montre claire- ^ ment la faiblesse de la cause qu'elle défend. A la même œuvre concourent la Quotidienne honnie partout, la vieille Gazette^ quelques journaux clandestins et quelques
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ouvrages imprimés à Lyon où Ton commente l'Apocalypse, où Ton prêche des superstitions absurdes et que les prêtres répandent dans les écoles, dans les séminaires et dans les campagnes ;
4** Les Archives peuvent passer pour le journal du nouveau parti semi-ministériel et semi-libéral. — Ce parti a de nombreux appuis au Conseil d'Etat et chez beaucoup de gens sages et modérés ;
5** Le Mercure^ le Journal du commerce^ les Lettres Normandes^ une foule innombrable de brochures et de feuilles périodiques défendent le libéralisme. Mais son meilleur défenseur est M. de Constant qui vaut à lui seul une armée, parce qu'il est toujours prêt, qu'il écrit bien et qu'il est plus fort sur les matières politiques que ceux qui l'attaquent ;
G'* Le ministère a presque tous les journaux quotidiens pour lui. Le journal de Paris est composé à la Police, les annales à l'Intérieur, etc. M. Villemain est le plus distingué des faiseurs de brochures de ce bord. Il a répondu à M. de Chateaubriand; mais la réponse est digne de l'attaque. Villemain est un pauvre politique ;
V Je vous ai nommé les principaux orateurs des Chambres, — certes, dans aucun pays et à aucune époque on n'a vu une Chambre des députés égale à la nôtre. Aucune assemblée délibérante (sauf peut-être la première Constituante) n'a offert des discussions aussi profondes, aussi vastes, aussi complètes que les deux dernières discussions sur la presse et le recrutement. Nous devons, mon ami, être fiers de notre patrie : elle a du premier saut conquis la gloire de la tribune sur toutes les nations de l'Europe. Mais, au nom du ciel, lisez les discours dans le Moniteur, Vous ne concevez pas combien ils sont défigurés, appauvris, dans tous les autres journaux. Lisez les dans le Moniteur : ne vous effrayez pas de ses immenses colonnes ; je vous réponds que la lecture ne vous ennuiera pas ;
8° La loi de l'instruction ne sera pas présentée cette année. M. Royer garde ses places. Il a répondu, il es£ vrai, à M. Laine qui lui reprochait sa défense du jury,
que les consciences ne se vendaient pas en France ; mais, il est difficile aux ministres de déplacer un homme dans un pareil cas. Ils se feraient tort à eux-mêmes ;
9° Je n'ai point d'avis à vous donner sur les Archives^ c'est selon vos richesses. Le journal est bon : je crois que si j'étais en province je m'y abonnerais : mais je n'y suis pas. Trognon y fait des articles ;
10° Je suis aussi pauvre que vous en correspondance. L'ardeur de nos amis s'est bien attiédie. Perreau est retombé dans sa paresse, c'est une vieille habitude ; Vernadé, Mancy sont muets ; Fourteau a écrit, j'ai répondu ;
11** Vous voulez que je vous parle de mon cours : je ne puis vous envoyer mon plan : je n'en ai pas le temps. Je vous enverrai à Pâques mon programme ; j'ai treize élèves à Bourbon, dix-sept à l'Ecole. Trois à Bourbon pourront concourir avec succès, du reste je ne sais comment fai pris. Le professeur est toujours le dernier qui le sache...
12** Pourquoi n'ai-je pas le loisir d'en écrire davantage? mais j'en ai plus écrit déjà que je n'espérais. Je me hâte de finir pour commencer ma leçon.
Adieu, mon cher ami.
Tout à vous.
Th. Jouffroy.
Je vous avertis que vous écrivez horriblement mal et que vous devenez illisible.
A Perreau
25 mars 1818.
A trente ans, l'âge des folles amours est passé;
nous sentons notre dignité, nous voulons la garder et nous en avons la vertu ; nous ne tombons point à genoux devant la première idole qui se présente; nous ne baisons point subitement la première main qui veut nous enchaîner. L'amour n'est plus un culte, la femme un
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tyran qui nous subjugue nous-mêmes, pauvres esclaves qui nous laissons aller à ses lois et qui briso<is notre volonté devant ses caprices. Notre amour est une noble amitié, un traité d'alliance d'égal à égal ; point de folie, point d'abnégation de raison et de volonté; un charme puissant attire Tun vers l'autre l'homme et la femme ; ils cèdent, mais ils auraient pu résister, et ils ne cèdent que parce qu'ils trouvent raisonnable et honorable de céder; la liberté subsiste tout entière et la honteuse fatalité de la passion n'a pas poussé et enfermé pour la vie, dans la même maison, deux êtres qui ne se connaissent pas et qui se haïront peut-être dès qu'ils se connaîtront.
A Perreau
Mars 1818.
Je brave avec assez de courage la tempête, assis
devant mon foyer pétillant, et pendant que mes fenêtres crient sous l'effort et que ma cheminée gronde, je me souviens des conseils du curé de mon village et je prie Dieu pour ceux qui ont bâti les maisons.
Solitaire et délaissé, je ne me plains pas de ma solitude et de mon délaissement et, toujours d'après les maximes du vénérable prêtre, je cause avec mon feu, conversation qui, selon lui, n'a pas tous les agréments, mais n'a pas non plus tous les ennuis des conversations ordinaires.
Souvent, au milieu et au plus fort de ces entretiens muets, il m'arrive, comme à Robinson, de regretter le son de la voix humaine et de penser aux douceurs des veillées de famille; alors, je me demande s'il est bon que l'homme vive seul, avec son feu, des livres, des plumes, de l'encre et du papier, et le tout finit par une dissertation philosophique qui fait oublier les regrets.
De toutes les sentences qu'aient jamais énoncées les moralistes, les législateurs, les poètes et les sages, la plus vraie et la plus profonde, à mon sens, est celle-ci :
Vanitas vanitatum et omnia vanitas. Je Tai traduite en grec, en français, en anglais, en italien, en espagnol et en patois pour mon usage, et sous toutes ses formes, je Taime et Tadmire ; elle me console et m'encourage ; elle se trouve d'accord à la fois avec mon humilité et mon orgueil, et je me plais à l'appliquer et à l'appliquer encore : c'est ma muscade à moi, je la fais entrer partout; elle est l'assaisonnement habituel de toutes mes réflexions et la pensée dominante de mes pensées.
Et que s'ensuit-il, me demanderez-vous? Il s'en suit que tout bien considéré, il est assez indifférent de vivre seul dans un grenier, ou en compagnie dans un salon ; d'être pauvre ou d'être riche, philosophe ou marchand, cuistre ou non cuistre. La vie est si courte, si vaine dans sa brièveté, qu'il importe peu comment elle s'écoule; il faut s'y abandonner. Pour moi, je me couche au fond de la barque et je laisse aux vents le soin de la guider ; je ne me dérangerai pas pour la pousser vers des rives heureuses qui fuient à mesure qu'on approche, ni pour avancer ou retarder le moment du naufrage. Qu'ai-je à craindre, si je garde pendant la traversée le trésor de l'honneur et si je pars avec lui V
Que serons-nous dans quarante ans si nous vivons encore? Où notre nacelle nous aura-t-elle conduits l'un et l'autre? Grande question, dirait le vulgaire. Petite question, mais question curieuse, selon moi, d'autant plus curieuse que je n'ai pas le moindre dessein, pas le moindre plan, et que le hasard tout seul m'aura mené où je serai. Qu'aura-t-il fait ce hasard? Par quels chemins aura-t-il passé ? Auquel de ses caprices possibles aurat-il cédé ? Je ris et je pleure à cette pensée : elle est comique, parce qu'elle nous montre les hommes dupes; attendrissante, parce qu'elle nous fait entrevoir le vague avenir; charmante sous ces deux points de vue. Quand nous serons vieux, nous nous retrouverons peut-être, mon ami ; nous nous rappellerons l'Ecole et ces lettres que nous nous écrivons; nous dirons avec Francaleu :
« pendant Tinter valle écoulé
La parque à la sourdine a diablement filé. »
et nous causerons de nos destinées semblables ou différentes, avec gaieté, j'espère, ou tout au moins avec le calme de consciences sans reproche. Xi jstères de Tavenir, quels que vous soyez, ou terribles comme ceux des forêts de la Gaule, ou riants comme ceux des bois sacrés de la Grèce, je vous envisage sans effroi, mais non pas sans ce frémissement délicieux que fait naître au cœur de rhomme tout ce qui est inconnu. Oh ! que si quelque divinité obligeante voulait vous dévoiler à mes yeux, combien je la remercierais de sa bonne volonté ; je vous aime, non pas comme contenant ma destinée, mais comme me la cachant; c'est votre obscurité qui me la ravit, et je vous adore comme le Dieu inconnu auquel les Romains élevèrent des autels.
A M. Damiron [sans adresse)
Paris, le 12 avril 1818.
Je vous vois, je vous entends, je vous comprends : vous vous impatientez, vous grondez, vous boudez: que fait-il? Est-il mort ou vivant? Est-ce oubli, mauvaise volonté, ou impossibilité? Deux mois, trois mois,
... « La poésie a ses licences, mais
Celle-ci passe un peu les bornes que j'y mets. »
En effet, je suis prodigieusement en retard, mon cher; heureusement je ne suis pas sans excuse : mais vous croirez que j'en ai de bonnes, sur ma parole, et je ne vous fatiguerai pas d'une énumération plaintive et ennuyeuse. J'ai fait mes preuves d'exactitude, je puis vous dire avec confiance comme Francaleu à Daniis : « Tenez j'ai toujours eu Tamour de Tordre en tête » sans craindre un démenti : et vous penserez qu'il a fallu une terrible complication d'événements pour qu'un homme si ordonné^ manquât à l'ordre, surtout avec vous.
Mais voici une petite lettre de vous qu'on m'apporte : des reproches, des sermons, je tremble de l'ouvrir... Allons! je suis assez content de vous, vous êtes bon liomiiK^ et vous gronc'ez peu: seulrment vous faites une
hypothèse qui n'a pas de fondement : aucun paquet n'a été intercepté, parce qu'aucun ne fut envoyé. Je n'ai de plus jamais promis de vous écrire. Quand nous allâmes à Bicétre, je venais de vous écrire : c'était vous qui me deviez : ainsi il n'y avait pas lieu de promettre. Depuis ce temps je n'ai personne revu des vôtres, donc je n'ai jamais promis ; — jamais, je me trompe, il y avait un vieil engagement d'amitié entre nous deux, qui valait bien des promesses nouvelles et qui suffisait pour me donner des remords toutes les fois que je pensais combien il y avait de temps que je vous devais une lettre.
Or, enfin, me voici. Il n'importe guère par quelle idée commencer, n'est-ce pas ? Aussi je m'accroche à ce discours que vous brochez secrètement, que votre esprit compose en tapinois, et je me demande si depuis le mémorable discours de distribution que Trognon fit et prononça à Langres, discours où selon lui il y avait de si belles choses et de si fortes phrases, discours qui fit frémir toutes les vieilles souches du pays, et s'agiter de plaisir tous les jeunes rejetons moins enfoncés qu'elles dans l'ultra royalisme, discours plus remarquable que bien d'autres qui sont imprimés, discours à propos duquel Alexandre prononça ces paroles célèbres : il me fauffrait huit jours pour accoucher d^une semblable période; discours enfin qui est peut-être avec quelques morceaux de la Thèse sur le Tasse, ce que l'auteur a jamais écrit de mieux, mais que V Eloge ae Rollin surpassera encore, ce qui prouve que le susdit auteur fait des progrès dans sa manière, et ce qui prouve qu'à force d'avancer il ira loin; je me demande donc, si depuis ce mémorable discours, l'Université aura jamais retenti de paroles aussi éloquentes que celles que vous alignez à présent dans l'ombre de votre cabinet. Quand verrai-je cette œuvre de Ténèbres? Est-ce dans deux, trois, quatre mois? Hâtez-vous, mes mains sont impatientes de la tenir, puisqu'elle doit passer par elles; elles manient avec assez d'habileté le ciseau de la critique ; elles ne sont point novices à ce métier : n'ontelles pas taillé jusqu'au vif dans beaucoup d'œuvres de
notre honorable ami? N'ont-elles pas été appelées, Tannée dernière, à souligner toute une tragédie en trois actes, dans laquelle il y avait autant de sottises que de vers, et un peu plus de solécismes que de mots ; tragédie qu'un Langrois de la connaissance de Varney avait tirée de son lugubre cerveau? Ces magnifiques preuves de leur expérience doivent vous confirmer dans le dessein de nous envoyer ce discours. Je ferais presque des articles dans la Quotidienne^ et peut-être même serais-je de force à m'élever et à me soutenir à la hauteur du feuilleton.
Idées, style, composition, distribution, transitions, je jugerai tout, mais il faut que je vous avertisse d*une chose: c'est que, pour moi, l'idéal du style en prose quand on ne fait pas des oraisons funèbres, c'est le style de Voltaire, c'est-à-dire, la simplicité, l'élégance, la facilité, la grâce, l'harmonie, la clarté : et c'est ce système, qui fait le désespoir de Trognon, lui qui écrit par périodes, par tours forts et tendus, comme Thomas. — Ainsi, mon très cher ami, vous êtes prévenu du goût de votre juge : fléchissez, pliez, ou tremblez.
J'attache une très grande importance aux discours de distributions qui se font dans le sein de l'Université. J'espère que ces discours parviendront à constituer un genre comme les discours académiques, genre qu'aura créé le génie universitaire et qui consacrera sa gloire. Peut-être, quelque jour, verra-t-on quelque aspirant au Doctorat, ad Boc torts gradum promovendus^ faire une thèse sur ce genre, et lui chercher des règles. C'est là le soin de ceux qui viennent trop tard. Votre partage à vous et à tous ceux qui comme vous, sont appelés à créer le genre, est plus noble et plus beau. Il vous est réservé de jeter les modèles d'où les règles seront tirées. Suez donc à cette œuvre, et faites du bon, du grand, du durable. Timide, et n'osant m'élever jusque-là :
« Vous me verrez pourtant, dans ce champs glorieux Vous animer du moins de la voix et des yeux.
Seconder votre ardeur, échaufl'er vos esprits Et vous montrer de loin la couronne et le prix. »
À JbAMiRÔN 197
Ainsi, j'aurai autant qu'il est en moi contribué à la gloire commune. C'est cette réflexion qui me console quand je vois Trognon s'élever si haut par-delà le point ou pourraient atteindre mes plus vigoureux efforts. Je le critique :
« Censeur un peu fâcheux, mais souvent nécessaire ». — Et je me dis : mon esprit, mettons-nous à notre place et contentons-nous du modeste emploi d'aider les autres à faire de grandes choses. — La sage-femme, bien qu'elle ne produise pas elle-même, n'est-elle donc point utile encore en facilitant la production?
Quelle noble comparaison j'ai là trouvée ! ne vous avisez pas d'en fourrer de cette espèce dans votre discours. Tout m'est permis à moi, comme tout est permis aux officiers de police. Mais je ne serais pas d'humeur, non plus qu'eux, à tolérer chez les autres les licences que je me donne.
Quant à vos élucubrations sur le raisonnement, je suis également prêt à les recevoir. Je lirai et les élucubrations et le discours. Je donnerai mon avis de utroque. C'est bien que les élèves de l'Ecole produisent ainsi. Je suis fou des auteurs ; je trouve que c'est une admirable profession ; aussi Trognon me ravit. Il est né auteur, il vivra tel, il mourra tel ; puissent beaucoup d'autres l'imiter. Quel plaisir de compter les ouvrages petits et gros, littéraires et philosophiques, qui sortiront de cette célèbre Ecole, d'en combler des rayons tout entiers, et de dire avec orgueil : voyez-vous cette suite de volumes qui font plier ces planches sous leur poids ? Tout ce papier imprimé et relié est couvert des nobles ouvrages d'élèves de l'Ecole. Et moi je suis de cette Ecole. Respectez-mei : ces livres, qui ne sont pas de moi, me couvrent de leur gloire ; le berceau où ils naquirent fut le mien , en voyant de quels hommes je fus le condisciple, concevez de moi une grande opinion ; écoutez-moi parler, et recueillez mes paroles, et taisez-vous vous-même. Que pourriez-vous m'apprendre ? que pourriez-vous dire d'intéressant pour un homme qui a hanté de si hauts esprits ?
Convenez qu'il sera bien doux par la suite d'avoir été élève de l'Ecole. Bloquel même et le déplorable Weraëghe seront honorés, fis auront du mérite et de Tesprit à Amiens, à Arras, parmi les marchands de Lille et sur toute la surface de la Picardie et de la Flandre.
Quand pourrons-nous causer de ces sublimes espérances ? Sera-ce cette année ? Non ; dont j*enrage. Vous allez arriver au mois d'août, vers la fin tout au plus tôt, et moi je serai loin. Je brûle de revoir mon village, voilà deux ans que j'ensuis exilé. Mais au moins la correspondance ira ; plus de philosophie qui empêche comme à présent. Oh ! que je serai mieux disposé à faire de bonnes lettres alors que maintenant : les arbres, les plaines, les rochers, les sources d'eau vive sont agréables ailleurs que dans les églogues, quoiqu'on en ai dit. La nature repose et dispose l'esprit, elle anime l'imagination, l'enrichit et la pare, elle enchante le cœur et redouble l'amitié. Que dirai-je enfin à sa gloire? Elle élargit les idées et inspire les généreux sentiments. Pour moi, ici, dans Paris, en présence de ces tuiles, de ce pavé, de ces boues et de ces voitures, je suis incapable de sentir vivement, et d'échauffer une lettre. L'Ecole valait mieux; le silence, la solitude et la monotonie des spectacles qu'on y voyait avaient le mérite d'attrister. Et la tristesse est tendre. Mais ce bruit, cette mobilité d'objets secs et vides, distrait, fatigue, sans rien dire à l'âme ; il faut s'ennuyer ou plaisanter. Pas de milieu. Aussi tout auteur comique doit se constituer habitant de Paris. S'il vit à la campagne, il ne fera rien de bon : il verra tout gravement ou mélancoliquement ; ses idées revêtiront ces couleurs : elles seront sérieuses ou tendres : il fera des livres comme THéloïse ou l'Histoire Naturelle, point de comédies, point de satires, point d'épigrammes. Connaissez-vous un auteur comique qui ait composé à la campagne ?
Ainsi, mon cher, votre ami plaisantera si vous le voulez. Il vous donnera des nouvelles, si cela vous arrange, il parlera métaphysique, si la métaphysique peut vous plaire. Mais, adieu, adieu encore une fois les épanche-
ments et les abondantes divagations d'une imagination triste ou gracieuse. Rien, rien. Je ne suis plus monté à ce ton-là. Je suis sec comme ces murs qui m'entourent, comme ces toits qui arrêtent et bornent mes regards.
Le croiriez-vous? Et vous le dirai-je ? Oui, je vous le dirai, et vous le croirez et vous ne m'en aimerez pas moins. Mon amitié pour vous, pour mes amis, pour mes parents même, s'attiédit sensiblement en tant que sentiment. Je serais comme autrefois susceptible de me dévouer pour eux et pour vous. Mais froidement, par devoir, et non par élan et par entraînement. Qu'y faire ? Je ne me reconnais pas moi-même et je doute de mon identité. Ma raison seule est la même, fidèle, constante, elle survit au reste : c'est sur elle que je me fie contre l'égoïsme.
Savez-vous que je méprise profondément cette sensibilité si variable, tantôt froide, tantôt chaude, passionnée ou muette sans raison, bondissante ou tranquille sans motif. Je la déteste, je l'abhorre ; elle me trahit, elle me manque, — et si je n'avais qu'elle et si elle était tout moi-même, je serais donc menacé de tout oublier ; de voir tous mes liens avec ce qui n'est pas moi rompus et anéantis. J'en viendrais donc, je pourrais donc en venir à n'avoir plus d'amis, ou du moins à ne mériter plus d'en avoir, à n'en conserver qu'à force d'hypocrisie! Mon ami, ne vous fiez pas à ce qu'on appelle le cœur en nous ; — c'est moins que rien ; — je le vois, je m'en étonne, mais j'en suis convaincu. Tantôt tyran fatal, il nous fait aimer qui nous ne devrions pas aimer ; tantôt lâche transfuge, il n'aime pas qui il faudrait aimer, et toujours la volonté est sans force contre ses aveugles mouvements; il faut qu'elle le laisse aller, qu'elle l'abandonne à ses lubies téméraires, et qu'elle se contente de commander les actions que la raison approuve. Eh! bien, quand on est à ce point d'agir autrement que le cœur dit, est-on hypocrite ? Je l'ai cru, je ne le crois plus. Tant qu'on agit comme on pense et comme on juge, on est franc et sincère, bien qu'on agisse autrement qu'on ne sent. — Sans quoi.
Brutus condamnant son fils à mort serait un hypocrite et un fourbe.
Stoïcisme! Stoïcisme ! je t'invoque, je t'admire, je te rends justice. Oui il faut mépriser la sensibilité sous toutes ses formes et dans tous ses degrés, et se réfugier dans la pure raison. D'une part, mouvement, variation, folie ; de l'autre, stabilité, constance, marche une, droite et sûre. Aussi voyez les gens à sentiment et à sympathie, ces femmes comme Delphine et Corinne, ces hommes comme Werther et autres. Insensés, mon ami, fous et folles à lier, à mettre à Bicêtre entre les murailles. Esclaves imbéciles de ce qu'il y a au monde de plus faible et de plus changeant, leur conduite est absurde, criminelle et lâche. Ce sont des poupées que des fils font danser. Pauvres marionnettes méprisables, toupies qui tournent sous le fouet, honteux et vils jouets de la fatalité interne.
18 avril 1818.
Or, j'en étais là quand je m'arrêtai ; — je m'étais échauffé contre ma froideur, — j'avais écrit avec colère une diatribe contre l'impassibilité actuelle de mon cœur, et contre le cœur en général. Au bout de huit jours je relis la diatribe, j'observe la contradiction, et cette contradiction même me fait persister dans mes conclusions, en me prouvant de plus en plus combien est mouvante et perfide cette sensibilité devant laquelle il fut de mode de se prosterner, et à laquelle on osa commettre le soin de régler notre conduite morale dans des livres de boudoir qui firent fortune auprès des dames et des messieurs de ce temps-là.
Quelle que soit votre opinion, favorable ou contraire, j'espère que vous me pardonnerez la mienne, parce que vous êtes philosophe, et que vous avez beaucoup de respect pour toutes les propositions fondées sur les faits comme l'est celle-ci, pour moi. J'espère aussi que vous ne m'en croirez pas moins votre ami, que vous n'en compterez pas moins entièrement sur moi, parce que la
partie sensible de mon amitié s'est considérablement affaiblie. Que si, il vous fallait absolument cette partie sensible, je vous prierais de suspendre votre réprobation jusqu'au temps des vacances, espérant que la vue du pays pourra ranimer en moi la sensibilité amortie et me rendre tous ces sentiments que Paris m'a ravis.
Du reste, à quelque chose malheur est bon ! Je profite de ce calme heureux que d'autres appelleraient sommeil, engourdissement, léthargie, apathie, égoïsme, pour travailler à mon aise à fortifier ma raison et à lui donner, quelques principes sur lesquels elle puisse s'appuyer soit que des orages s'élèvent, soit que le calme continue.
Je trouve que c'est une belle chose que la philosophie, quand elle spécule tranquillement loin des dangers, des séductions, à l'abri des impétueuses attaques de la passion, et des perfides tentations du monde. Elle décide, avec une merveilleuse facilité, comment il faut agir dans toutes les circonstances, et elle se confie avec une admirable bonhomie sur ses propres forces. L'avenir est pour elle la chose la plus simple ; les dangers possibles des bagatelles ; les combats futurs des espérances et des certitudes de triomphe. Elle ne doute de rien ; elle rit du hasard ; elle brave tout ce que contient le futur ; elle est présomptueuse et pleine de vanité. Je ne saurais mieux la comparer qu'à un fat, ou à un Gascon, ou à une jolie femme, ou à un homme ivre ; toutes gens qui sont charmés du présent, impertubables dans la bonne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes, et sûrs de l'avenir.
C'est un caractère que la scène comique ne nous a pas encore montré pleinement que celui d'un philosophe spéculant comme un sage et agissant comme un fou. Si j'avais le talent de faire une comédie, je voudrais étaler, en vers alexandrins, ce spectacle aux grands yeux des hommes. Le misanthrope pense admirablement et est amoureux comme un enfant, mais on ne nous le montre pas si confiant sur sa raison, avec cette tranquillité, cette parfaite assurance qu'a le philosophe dans son cabinet, — et c'est précisément cette confiance qui ferait
rire dans le caractère que je propose. — Picard, qui a eu de si heureuses idées en fait de comique, est le seul à ma connaissance qui ait esquissé ce caractère dans son admirable pièce des Marionnettes, Mais ce n'est qu'une esquisse, un accessoire dans la comédie et je voudrais voir le tableau achevé et complet. Je fournirais bien des choses à Fauteur qui voudrait tenter cette entreprise. Je lui dirais comment mon esprit va à Theure qu'il est, comment il est allé cet hiver en se chauffant, et dans la solitude d'un cinquième étage. Je lui apprendrais comment le philosophe voit avec dédain la vanité des choses humaines ; comment il méprise l'amour comme n'étant qu'une folie ; comment il rit de bon cœur de ces honnêtes humains qui suent sang et eau pour arriver à la fortune ; comment il juge avec compassion ces mortels rampants qui s'avilissent et plient de cent façons pour être commis, ou amis, ou valets d'un ministre; comment il sourit d'orgueil en considérant la faiblesse des autres dans les diverses circonstances de la vie, et en comparant ce qu'ils font avec ce qu'il ferait lui-même ; comment rien ne lui semble plus aisé que de marcher droit, rien de plus simple que de résister aux séductions, rien de plus exécutable que la pratique constante de la vertu, rien de plus faisable que de rester en tout et toujours fidèle à la raison, de la mettre au-dessus de toutes les passions et de ne jamais perdre de vue ses préceptes et ses lois.
Bonhomie de la philosophie spéculative; bonhomie ridicule et respectable tout à la fois ; bonhomie qui se retrouve chez les jeunes gens qui n'ont pas encore vécu, et dans ces âmes simples des vieillards qui ont vécu sans passions, dans quelque coin obscur et solitaire, loin du monde et des villes ; bonhomie que l'innocence seule peut posséder, qui est charmante, touchante, par cela qu'elle la dénote; que j'aime à te retrouver par-ci par-là sur cette terre, nichée dans la tête de quelque brave homme! A sa confiance en lui même je vois qu'il n'a pas failli, qu'il a encore foi à la vertu, et qu'il ne soupçonne pas même qu'il soit possible qu'on y manque. Je souris
parce qu'il est dupe, mais je respecte et j'aime en lui ce caractère d'honnêteté parfaite et sans tache. Dans un quart d'heure je suis son ami, je lui confierais ma fortune, je lui livrerais mes secrets, je passerais ma vie avec lui.
Moi, qui spécule hardiment, bien que je ne sois pas dupe de mes spéculations, moi qui compte sur moimême, bien que je sache que c'est compter à l'aventure, je connais le plaisir qu'on trouve à spéculer et à compter ainsi, et je soutiens que c'est le plus doux plaisir qu'on puisse goûter ici-bas; c'est un plaisir d'espérance, il n'y en a pas d'autres, et comme de toutes les espérances, la plus pure est l'espérance d'être toujours raisonnable et vertueux, le plaisir de cette espérance est aussi le plus pur de tous, et par conséquent le plus grand, d'où je conclus que je suis actuellement (c'est-àdire quand je spécule et non pas quand je pioche) dans l'état le plus heureux où l'homme puisse se rencontrer.
Vous arrive-t-il ainsi de calculer votre bonheur et de démontrer par le raisonnement sa valeur précise? Pour moi c'est un calcul que je fais souvent ; je suis toujours à peser ma félicité présente, comme un avare à compter ses écus ; mais je pèse non pas pour me réjouir du poids et de la quantité de bonheur que je possède, mais seulement pour reconnaître expérimentalement quelle est la somme la plus considérable de jouissance qu'il soit donné à l'homme d'obtenir; quels sont les états dans lesquels se rencontrent les sommes de bonheur les plus grandes, de combien cette somme varie du soir au matin, d'un jour à un autre, d'une semaine à une semaine, et quelles causes la font varier ; en un mot, j'observe la félicité humaine comme nos physiciens la température, désirant trouver son maximum, son minimum, son moyen terme, et cherchant les lois de ses variations.
A la vérité, mes observations ne m'ont pas conduit jusqu'à de bien grands résultats, et cela parce que les variations sont trop nombreuses, aussi bien que les causes qui les produisent; cependant je suis arrivé à une demi-douzaine de lois générales dont je suis fort satis-
âÔi CORRESPONDANCE DE tH. JOUî'FROV
fait et que je vous communiquerai quand vous le voudrez.
Ainsi, je passe cette année à faire un cours de psychochologie pour mes élèves, et à rêvasser au coin de mon feu sur différents sujets. Je lis peu : quelques romans de loin en loin, quelques comédies par-ci par-là. Les romans langoureux m'ennuient ; les romans à grandes passions me fatiguent, j*ai eu peine à achever Malvina. Les romans de mœurs me plaisent et j'en ferai un quand j'aurai le temps. Les comédies me conviennent aussi infiniment : en général je me plais au spectacle de la vie réelle qui est le siège du comique ; — autrefois il en était autrement, — nous changeons avec l'âge ; les circonstances et les situations nous modifient ; il n'v a rien de stable que le bon sens et la conscience.
Je suis presque dépourvu de société : je vais quelquefois dîner chez une tante que j'ai à Paris, on m'apprend là à jouer au boston, ce qui est une importante connaissance à acquérir, par le monde ; le reste du temps, je dîne chez mon restaurateur avec un élève de T Ecole, Arthaud qui fut mon contemporain et non point le vôtre. Cousin vient là manger quelquefois ; après dîner, nous deux ou nous trois, nous errons dans les rues, criant à perdre haleine une discussion philosophique qui effraye les passants. Quand il pleut, nous nous introduisons au café Procope ; on nous sert la demi-tasse ; puis nous faisons la partie de dominos, jeu dans lequel Cousin excelle ou prétend exceller ; souvent le bon Pouillet survient et il fait le quatrième. Le dimanche, Trognon estquelquefoisun des joueurs, car, lesjours ordinaires, il a des répétitions dans les quatre coins de Paris, depuis sept heures du matin jusqu'à neuf heures du soir, vie charmante selon moi, et dont je le félicite, ce qui le fait enrager.
Ainsi coulent les jours, les semaines et les mois; point de passions qui troublent la vie; des goûts paisibles, des plaisirs tranquilles, l'uniformité qui engendre l'habitude et l'habitude qui rend supportable l'uniformité ; ensemble peu brillant, mais qui renferme peut-être ce qu'on doit désirer ici-bas. Cela durera-t-il ? Ou cela
changera-t-il ? Est-ce ainsi que s'écouleront toutes mes années ou autrement ? Peu m'importe, je suis bien décidé à tout; parce que j'ai placé mon but hors du bonheur.
Je ne reçois plus guère de lettres et je n'en écris plus guère; vous et Perreau, voilà toute mon amitié hors de Paris. Fourteau m'écrit de loin en loin, moi de même. Mancy, après une année de silence, m'a poussé une lettre qui attend encore sa réponse. Vernadé est muet, Mareschalaassez de ses peines pour n'avoir pas le temps de m'écrire ; Dumas, mon plus vieil ami, est au-delà du Rhin et je m'effraye de lui écrire si loin. Que reste-t-il après cela ? Bautain, qui écrit une fois par an, Varney, Fribault, qui ne me conviennent pas précisément ; Gui-
chemerre, bon diable, mais Enfin, me voilà bien
réduit; jadis, j'étais le centre où tout aboutissait; mes lettres volaient aux quatre coins de la France, et il m'en venait du nord, du sud, de l'est et de l'ouest.
Les liens se sont relâchés, on ne saurait tant écrire quand on fait un cours ; d'ailleurs, j'avais la mauvaise habitude d'écrire longuement et on voulait que je la gardasse. Bon de faire une longue lettre quand le cœur en dit, mais le cœur n'en dit pas également pour tous. Toutes ces circonstances, grandes et petites, ont étouffé la correspondance; vous et Perreau, voilà les fidèles, les éternels. Ce pauvre Perreau vient de perdre son père, il m'a écrit son malheur, je l'ai consolé; écrivez-lui, vous le devez dans cette circonstance, et votre lettre lui fera du bien. Vous savez que quand la mort vous enlève un ami, on aime à savoir et à sentir qu'on en possède encore d'autres qui survivent et qu'on ne reste pas seul sur la terre.
Trognon fait des articles et se plaint de vous ; il fait des articles pour les Ar^chïvés (qui par parenthèse deviennent fort ennuyeuses) et il se plaint de vous en tant que vous ne lui écrivez pas; je lui conseille de prendre patience et il m'écoute ; je suis son conseiller, son confident, je l'aime véritablement, et comme ami et comme auteur; il a du talent, malgré mes plaisanteries, et il faut se garder de le décourager.
206 CORRESPONDANCE DE TU. JOtFFROY
Il me semble que j'ai rempli beaucoup de pages de peu de choses ; cette lettre doit vous paraître vide, écrivez-moi, vous m'inspirerez et je ferai mieux dans ma prochaine.
Tout à vous pour la vie.
Th. Joi'FFROY.
A Perreau
26 avril 1818.
Je conçois, mon ami, combien vos journées doivent être tristes loin de votre mère, de votre sœur, de vos amis, de tous ceux qui pourraient soulager votre douleur en la partageant ; c'est pourquoi j'aurais voulu vous écrire immédiatement après la réception de votre lettre, au moins le fais-je aussitôt qu'il m'est possible de le faire.
Votre réponse m'a rassuré aussi bien que Magnin ; nous y lisons encore une grande affliction, mais une affliction plus calme et qui écoute les conseils de la raison ; nous avons rendu grâce à votre recteur de sa conduite délicate envers vous ; nous nous sommes réjouis de voir qu'un ami ne vous avait pas quitté et vous avait sorti de votre chambre, comme vous dites ; enfin, bien qu'au premier moment il vont eût semblé doux pour vous d'aller faire un voyage dans votre pays, nous sommes revenus à l'avis de M. Fouillet, et nous avons été bien aises de savoir que Vuus aviez repris votre classe, espérant que ce travail obligé vous distrairait de la funeste pensée qui ne saurait vous occuper longtemps sans vous causer beaucoup de mal.
Tel est, mon ami, l'avantage de prendre une part active au travail général et de n'être pas un membre oisif de la société humaine ; les pénibles devoirs qu'on s'impose sont de véritables bienfaits, ils ne servent pas seulement à faire goûter le plaisir, ils adoucissent
A PKRREAU 207
encore les plus violentes douleurs ; la raison, pour y demeurer fidèle, fait des efforts qu'autrement elle aurait négligés, et elle trouve à les accomplir au milieu des plus vives afflictions, la seule satisfaction qu'elle puisse alors éprouver sans remords, les seules distractions légitimes qu'elle puisse permettre à des regrets légitimes aussi.
Puissiez-vous trouver dans vos occupations un asile contre vos souvenirs; assez souvent, elles vous paraîtront tristes et fatigantes ; qu'elles vous soient au moins douces et secourabies en cette circonstance ; un jour, en vous rappelant le bien qu'elles vous auront fait lorsque vous étiez affligé et malheureux, vous aimerez à leur pardonner les privations qu'elles vous imposeront et les dégoûts qu'elles vous feront éprouver.
J'aime à croire que cette lettre vous trouvera plus calme encore que la vôtre ne vous a laissé ; — votre frère a traversé Paris, — il est maintenant où vous seriez si vous l'aviez pu ; il remplit un devoir triste, mais doux; il offre à la douleur sans bornes de deux femmes malheureuses l'appui d'un mâle courage. Cet appui sera senti : il y a dans l'âme d'un véritable fils et d'un véritable frère une fermeté et une puissance qui relève la mère la plus abattue et rassure la sœur la plus faible. C'est un autre protecteur que la nature leur a ménagé non moins sûr, non moins dévoué que celui qui est tombé, plus fort et plus durable par sa jeunesse : comment ne pas oublier dans ses bras, non seulement toutes ses craintes, mais encore une partie de ses regrets?
Ce doit être là pour vous une pensée de repos; voire frère est chez vous; il y est, et dans trois mois, quand il devra partir, vous arriverez à votre tour, vous le remplacerez, et votre mère ne sera jamais sans un appui présent.
M, Damh'on^ professeur de rhétorique à Périgueux
Paris, 17 juin 1818.
Mon cher ami, j'ai eu un grand plaisir à lire votre discours ; je ne saurais vous dire combien les idées m'en ont paru saines et justes et en général le style heureux et spirituel ; c'est un bon traité sur cette matière, — mais c'est plutôt un traité qu'un discours. — Néanmoins, j'aime assez qtie les discours de distribution soient des traités. Seulement, je vous demanderai si vous ne croyez point que le sujet du vôtre est un peu sévère pour un pareil jour et un pareil moment? il me semble que la nécessité et même la justice des punitions est une idée triste que les parents et les élèves pourront vous savoir mauvais gré d'être venu jeter au milieu des couronnes, des applaudissements et de la joie d'une fête consacrée aux récompenses. Il me paraît aussi que vous compromettez un peu les professeurs en dévoilant aux élèves, dans la deuxième partie, la tactique dont on se sert pour les exciter au travail, comment on les pique d'émulation, comment on les réprimande ou les exhorte, et dans quelle intention. Je sais bien que vous appuyez cette tactique sur la justice, mais enfin c'est une tactique, qui, toute juste qu'elle est, implique cependant un peu de ruse et quelques détours qu'il n'est pas bon, selon moi, d'expliquer aux élèves : car on court le risque et d'irriter leur amour-propre et de rabaisser leurs maîtres à leurs yeux.
En un mot, j'approuve pleinement le discours en lui-même, mais je ne sais s'il est parfaitement convenable dans une distribution de prix,
Voilà mon avis, réduit à sa plus simple expression. Vous vous attendez sans doute, et vous avez droit de vous attendre à une critique beaucoup plus détaillée. Faut-il vous avouer que je ne vous en dirai pas davantage ? Et me le pardonnerez-vous? Oui. .le vous renvoie
votre paquet tout seul et sans la moindre note, bien que je sois de votre sentiment, non seulement pour l'ensemble des idées, mais encore sur presque chacune d'elles. Sans doute, un examen attentif m'aurait fourni un bon nombre, de remarques et je vous les devais ; j'espérais toujours m'en occuper, et c'est pourquoi j'ai retenu si longtemps l'œuvre ; mais, mon ami, je n'ai trouvé ni la force, ni le temps de faire cet examen d'une manière assez sérieuse, pour ne pas vous envoyer des critiques légères et peu dignes de votre discours. M'en voudrez-vous aussi quand je vous en aurai expliqué les causes? J'espère que non. Dans tous les cas, je vais vous dire où j'en suis réduit.
Je suis réellement épuisé de corps et d'esprit, tellement fatigué du travail violent et continu de Pannée que ma tête n'a plus de force pour rien, il n'y a que la nécessité d'aller qui puisse la faire aller encore ; c'est ainsi que je parviendrai à terminer mon cours, chaque leçon est un effort de volonté. Le soir du jour qui précède celui où je dois la faire je me mets à vouloir, je me tends péniblement et j'accouche avec douleur. Le lendemain je débite le fruit de la veille. Aussitôt que la classe est achevée mon esprit s'affaisse et retombe dans un repos qui ressemble à une léthargie, il y demeure invinciblement jusqu'à ce que l'approche d'une nouvelle classe à faire le mette dans la nécessité absolue de se relever un moment. Une autre leçon sort de cet autre effort qui est suivi d'une autre rechute et ainsi de suite ; je ne me remonte chaque fois qu'avec tant de dégoût que la nécessité seule en a tout le mérite et que dans les intervalles qui séparent mes moments de vie je ne trouve pas en moi la vertu de penser avec un peu de suite à quoi que ce soit.
Si au moins je pouvais esquiver quelques leçons, mais je me suis donné mainte vacance dans les premiers mois; j'ai marché lentement, il en est résulté qu'au moment où e vous écris je n'ai poin t encore commencé la morale; jmes élèves s'impatientent : il leur faut tout le cours pour être en état de concourir et loin de pouvoir sauter
quelque classe par-ci par-là je suis obligé, épuisé comme je le suis, de serrer mes leçons et d'entasser dans chacune plus de matières qu'elle ne devrait en contenir.
D'où il suit, mon ami, que j'ai plus à faire que jamais, que je suis horriblement fatigué et que ce qui me reste de forces s'épuisant à poursuivre mon cours, je n'en retrouve pas assez pour écrire même une lettre un peu sérieuse.
Maintenant, mon cher, vous êtes en état de juger la cause, je me remets entre vos mains et je laisse à votre équité plein pouvoir de me condamner ; j'aurai recours à votre clémence, c'est-à-dire à votre amitié, elle est investie du droit de faire grâce et j'espère qu'elle conserve l'inclination d'en user à nion égard.
Je la sollicite non seulement pour mes péchés actuels, mais encore pour mes péchés futurs, car je pécherai encore bien malgré moi, en ne vous écrivant pas avant la fin de mes tribulations, c'est-à-dire avant le milieu du mois d'août; alors je me développerai, mon ami, je vous en réponds, surtout quand j'aurai revu mes sapins et que l'esprit me sera revenu au milieu de mes montagnes. Depuis longtemps j'ai honte des lettres que je vous écris, elles sont courtes et sèches : elles ne vont point à notre amitié, mon esprit n'y traduit point mon cœur, la métaphysique le rend impuissant; je me console de ce malheur quand il m'arrive avec Guichemerre Mancy, etc., mais avec vous et Perreau c'est autre chose, vous êtes tels tous deux que j'éprouve des remords à vous écrire vulgairement.
Cousin est, comme moi, sur les dents; il n'achèvera pas son cours, il demandera ou prendra congé avant le temps; au milieu de juillet il partira pour l'Allemagne.
J'espère qu'à l'aide de M. Guizot et de la bonne volonté que vous a montrée M. Royer, vous deviendrez entièrement des nôtres, je{ ne doute pas que M. Guizot surtout ne vous serve avec ardeur.
La même raison qui m'empêche de vous écrire longuement sur votre discours, m'empêche aussi d'aller voir M. votre père, et c'est encore un péché ; il a eu derniè-
A DAMIRON âll
rement la bonté de passer chez moi avec votre frère ; malheureusement je n'y étais pas. Trognon expire de fatigues, — non de fatigues d'esprit, mais de fatigues de corps, — deux leçons par jour à une troupe nombreuse, tumultueuse et remuante, un nombre infini de répétitions dans les divers quartiers de Paris ; en voilà assez pour épuiser un homme qui n'a pas la poitrine ni les jambes d'Hercule.
Adieu et pardon.
Th. JOUFFROY.
M, Damiron, professeur de rhétorique au collège
de Périgueux
Paris, 11 juillet 1818. .
Je veux vous écrire deux mots, mais pas davantage, un simple billet. Je suis accablé d'ouvrage, et je périrai, si Dieu ne me protège jusqu'à la fin de ce mois, le dernier de mon martyre.
Je vous apprends que Cousin vous a fortement recommandé à M. Royer, déjà très bien disposé en votre faveur, et que celui-ci est à peu près convenu avec lui qu'on vous placerait à Grenoble : ainsi, vous serez enfin des nôtres. Je souhaite que celte nouvelle vous cause autant de plaisir qu'elle m'en a causé.
Vous reviendrez à Paris, vous irez voir M. Royer, vous terminerez l'affaire entre vous deux ; jusque-là, du secret, afin que les oppositions ne se forment pas et ne se préparent pas à l'avance.
M. Guizot vous secourra de tout son pouvoir, s'il en est besoin. Vous Tirez voir aussi quand vous serez de retour.
Cousin part dans quelques jours pour Munich : s'il a eu quelques préventions contre vous, — ce que je ne voudrais pas assurer, quoique je l'aie cru, — elles n'existent plus; il compte entièrement sur vous, plus encore sur vous comme homme que comme philosophe ;
du caractère, de l'indépendance d'opinion , de la modération sans timidité, voilà vos titres principaux à ses yeux comme homme ; de Toriginalité dans Tesprit, de la persévérance dans l'investigation, mais, dit-il, un peu de subtilité, et pas toujours assez de méthode, voilà le philosophe. Quant à moi, je pense que le temps agrandira les qualités et corrigera les petits défauts philosophiques, s'ils existent.
Guichemerre me met dans un grand embarras ; il me demande un programme d'un cours de philosophie ; ce n'est point là un petit travail, et je n'ai point de temps : cependant, comme cela lui est très nécessaire, j'y passerai une nuit, s'il le faut.
Adieu. J'ai écrit la nouvelle à Monsieur votre père et je vous embrasse. Je vous écrirai avant de partir.
Th. JoUFFROY.
A M, Damiron {sans adresse)
Paris, le 8 août 1818.
Mon cher ami, j'ai fini mon cours à Bourbon le 30 du mois de juillet. Je finis à l'Ecole le lundi 10 août. Ma malle est partie pour Dijon le 4, et je monte en diligence le 15 au matin.
Donc, naturellement, je n'ai plus rien à faire, car mes leçons à l'Ecole n'étant que la répétition de celles de Bourbon, il me reste à les déclamer et non point à les composer ; il ne me reste plus rien à faire, sauf mon programme, ce qui n'est point une petite chose; je pense qu'il aura une vingtaine de pages, je m'y mets dimanche 9 et il faut qu'il soit achevé le 13 au soir.
Ce programme vous le demanderez, quand vous serez arrivé, à qui je dirai à Trognon que vous pourrez le demander.
Quant à l'ancien, à celui de Pâques, qui est maintenant bien imparfait à mes yeux, il a été imprimé dans
les Archives^ vous en demanderez un exemplaire à M. Guizot; je n'ai point le numéro des Archives où il se trouve ; la seule copie que je possédasse je l'ai envoyée à Guichemerre qui devait composer un programme de philosophie pour M. Rendu, et en cas que ce programme fût bon, être nommé professeur de philosophie à Angers; vous savez cette histoire, bref, je ne puis donner à votre père ni l'imprimé, ni le manuscrit pour le faire copier; d'ailleurs cette copie serait inutile puisque vous pouvez avoir un exemplaire du numéro des Archives qui contient l'original.
Quant à mes leçons, le résumé en est dans mes programmes, les détails en sont dans ma tête et point ailleurs; j'ai barbouillé la rédaction de quelques-unes, mais tout cela est si illisible et si inintelligible pour tout autre que pour moi, que je ne puis vous donner la peine inutile de le déchiffrer et de le comprendre.
Enfin, vous désireriez savoir en quoi a consisté le cours de Cousin. Quand j'écrirais quatre-vingts pages je ne pourrais vous en donner une idée juste; il a parlé de tout à peu près, c'est-à-dire du beau, du vrai et du bien, et cela sans beaucoup de méthode, selon sa coutume ; pourtant il est sorti de cette suite de leçons une théorie très forte et très belle sur l'absolu, qu'il a exposée avec une admirable précision dans un programme imprimé dont je remettrai à votre père un exemplaire. Vainement essayerai s-je, dans une lettre, de vous développer ce programme qui vous paraîtra difficile à comprendre ; de pareils développements ne seraient clairs, que si ils étaient donnés de vive voix, le programme à la main, au milieu d'une discussion, où vous feriez des «objections, où vous demanderiez des explications, où, en un mot, vous poseriez des questions auxquelles je tâcherais de répondre directement ; développer autrement, commenter d'une autre façon, c'est obscurcir.
Je gémis donc et pour vous et pour moi que nous ne passions pas ensemble nos vacances ; que de choses je vous dirais, que d'explications je vous donnerais; ce
programme de Cousin va vous faire donner au diable, et cependant soyez persuadé qu'il est extrêmement clair d'expression ; le difficile est de se placer dans le point de vue élevé où l'auteur s'est mis, et de descendre de cette hauteur à toutes les idées de détail ; modestie à part, je pense qu'après Cousin il n'y a guère que moi qui comprenne ce programme, ce qui ne suppose en moi aucun mérite spécial, mais ce qui résulte uniquement de la position où je me suis trouvé placé. Moi seul, en effet, j'ai suivi Cousin depuis ses premiers essais jusqu'au point actuel où ses idées sont arrivées, je les ai donc vues naître et se développer, je les ai pour ainsi dire faites avec lui, c'est ce qui fait que j'ai l'avantage de les entendre.
Peu à peu on parviendra à les comprendre; il faut que le public soit introduit dans les voies, qu'il saisisse le point de vue, qu'il comprenne la méthode ; alors les résultats seront très clairs pour lui, mais il est encore trop étourdi de la brusque transition qu'on lui a fait faire pour qu'il puisse se reconnaître; il se rassurera d'abord, il reviendra de sa surprise, il fera connaissance avec cette nouvelle région où on l'a transporté, et ce n'est qu'alors qu'il la considérera avec calme, suite et attention.
Ce programme a effrayé tous ceux qui n'ont pas suivi le cours ; de là un déchaînement universel même des meilleurs amis de Cousin; ceux qui l'ont suivi, plus apprivoisés et comprenant un peu se font un point d'honneur de le défendre, mais ils le défendent faiblement parce qu'ils l'entendent à demi; moi qui n'aime pas à me donner des peines superflues, je me contente de dire à ceux qui attaquent qu'il est impossible qu'on puisse saisir une pareille théorie quand on en lit le programme sans en avoir entendu le développement et je ne m*essouffle pas à leur donner ces développements ; il faut que chaque chose mûrisse; vouloir convaincre trop tôt c'est vouloir irriter, nous ne sommes pas pressés, attendons; d'ailleurs cette attente n'est pas bien pénible, c'est un grand plaisir de compiuniquer ce qu'oi^
regarde comme la vérité ; mais c'est déjà un plaisir fort honnête de la posséder.
Trognon pourra peut-être vous donner quelques éclaircissements ; vous m'écrirez et me proposerez vos plus grandes difficultés, je tâcherai de les éclaircir.
D'ailleurs, ces matières sont supérieures à un cours élémentaire, hien que pour faire convenablement un tel cours, il soit important de les avoir étudiées.
11 est impossible qu'on fasse un cours élémentaire avec quelque profondeur, sans arriver en creusant à la grande question que le programme de Cousin traite; alors quand on l'a abordée à sa façon, quand on l'a discutée avec soi-même, à sa manière, tout ce programme si obscur s'éclaircit ; on sent toute sa portée et toute son importance et toute sa vérité, au moins sur le plus grand nombre de points ; alors aussi, on ne peut s'empêcher de sourire de pitié, en voyant tant de gens traiter d'inutiles de pareilles discussions, et d'obscur ce qu'ils ne sont pas en état de soupçonner.
J'espère que mes programmes vous paraîtront clairs et qu'ils pourront vous être utiles pour Tannée prochaine, si comme je l'espère, vous êtes nommé.
Mais, mon cher ami, je vais vous dire une chose, qui est tout à fait dans vos idées et dans votre caractère, et qui de plus est d'une grande vérité, c'est que on ne sait de philosophie que ce qu'on en a fait par soi-même ; c'est que tous les livres de philosophie ne nous donnent que de fausses lumières ; c'est qu'il en est de même de tous les programmes du monde. On comprend ces livres et ces programmes, quand on a trouvé à sa manière ce qu'ils racontent et pas avant ; jusque-là c'est l'histoire d'un pays inconnu ; et si parfait que soit le récit, il ne peut suppléer à un voyage qui mette sous vos yeux le pays lui-même. Connaît-on Paris quand on en a vu le plan ? Et sait-on ce que c'est que l'amour quand on a lu des romans ?
Aussi, mon cher ami, n'ai-je pas ouvert un livre de toute l'année, sauf les premiers jours, — j'ai marché çeul, — ayant sous les yeux, mon esprit, objet d'observa-
tion, et faisant une leçon à mesure que je faisais une découverte; vous ferez comme moi, parce que vous avez une raison difficile et indépendante. Nos programmes pourront vous indiquer où il faut chercher, mais vous chercherez vous-même et vous trouverez et vous saurez bien ce que vous aurez trouvé.
Vous me faites beaucoup d'autres questions dans votre lettre; je ne m'épargnerai pas, j'y répondrai.
Vous me parlez de Darmaing. Darmaing a publié une espèce de journal non périodique. Son but était de rendre publics les actes arbitraires des différentes autorités ; il Fa fait. On Ta mis en jugement, il a été condamné ; on a cherché à Thumilier en Tépargnant. Son père a écrit un mémoire qui était une espèce de rétractation. Darmaing devait protester, il ne Ta pas fait ; la peine a été singulièrement adoucie.
Il est vrai que Cousin a paru à l'audience comme ami de Darmaing. Voudrait-on lui en faire un crime ? Darmaing peut avoir écrit brutalement son journal. Darmaing est peut-être trop jeune et n'a pas fait d'assez fortes études pour entreprendre ce qu'il a entrepris. Mais ce n'est point là la question. Est-il juste ou ne l'est-il pas de signaler les actes arbitraires? Cela est juste, indépendamment de toutes les circonstances . — Est-il juste ou non de condamner ceux qui le font? Cela Est injuste, indépendamment de toutes les circonstances. Qu'on se garde donc de venir parler de la jeunesse de l'accusé, et de la maladresse avec laquelle il a fait une bonne action. Il ne s'agit nullement de ces deux circonstances ; l'action reste bonne, et celui qui l'a faite a bien fait, et ceux qui se sont montrés ses amis ont montré qu'ils approuveraient sa conduite, et si elle est bonne, il est bon de l'approuver et de l'approuver tout haut. Je ne vois donc pas ce qu'on peut reprocher à Cousin en cette affaire.
Bien des gens que je rencontre ou qui m'écrivent, me demandent avec effroi : est-il donc vrai que Cousin soit libéral? On dirait en vérité que c'est la chose du monde la plus épouvantable que d'être libéral, et qu'un homme
est un malhonnête homme, sitôt qu*il veut des lois justes et l'abolition de tout pouvoir arbitraire.
Oui, Cousin est libéral, il Test et ne s'en cache pas, il Test et il doit Têtre.
On épouvante les provinces de ce mot. On fait une équation de libéral et de jacobin ; les préfets, les souspréfets, les procureurs du roi, les avocats généraux qui font l'opinion, répandent cette doctrine par laquelle on assimile à des scélérats tous ceux qui veulent que les préfets, les sous-préfets, les procureurs et les avocats du roi soient justes et obéissent à la loi; on conçoit l'intention, mais l'intention n'empêche pas que l'action ne soit une calomnie.
Sans doute, beaucoup de gens ambitieux, beaucoup de gens qui veulent en secret toute autre chose que la justice, s'appellent libéraux et professent les doctrines libérales. Mais qui peut empêcher un ambitieux de parler désintéressement, et un coquin de prêcher la morale? Le désintéressement devient-il de Tégoïsme, la justice de l'injustice, parce que des égoïstes et des hommes sans scrupule en font parade?
Il faut considérer les choses en elles-mêmes et les juger en elles et non par ceux qui peuvent les défendre ; or voici comment j'entends notre situation actuelle, et comment je conçois la justice des principes libéraux.
Il n'y a rien qui intéresse autant l'homme que cette question : je suis, pourquoi suis-je? suis-je pour une fin? ai-je une destinée? en d'autres termes y a-t-il quelque chose que je doive faire et quelque chose que je ne doive pas faire ?
Aussi voit-on que tous les peuples les plus sauvages, les plus barbares, ont eu dans le sein même de la plus complète ignorance une solution vraie ou fausse de ce problème de la destinée humaine.
Supposons qu'un homme ou qu'un peuple s'imagine qu'il n'a pas de destinée, qu'il n'y a rien à faire ici-bas, qu'en résulterait-il? ou le désespoir ou l'arbitraire, ou pour mieux dire ces deux choses à la fois. — Quoi de plus profondément triste que d'être convaincu que nous
avons été créés sans raison et sans but, que nous sommes ici par hasard, qu'il est indifférent que nous y fassions ceci ou cela, qu'enfin n'étant destinés à rien nous ne deviendrons rien.
Et d'autre part sitôt que nous sommes , convaincus que nous n'avons point de destinée, tout devient indifférent; notre seule règle est de faire tout ce que nous pouvons faire.
Désespoir, ennui qui enfante l'agitation, arbitraire source de tous désordres, deux résultats qui se montrent partout où il n'y a plus une connaissance claire de ce qu'il faut faire ou ne pas faire.
Or voilà précisément l'état d'où nous sortons et où nous sommes encore à moitié.
Le christianisme avait donné une solution claire du problème de la destinée humaine, les hommes avaient compris cette solution, ils l'avaient adoptée; le christianisme avait rétabli la justice et le calme sur la terre.
Vinrent les invasions des peuples du Nord ; de ces invasions résulta l'anéantissement de toutes lumières, l'ignorance la plus profonde.
Or, remarquez les résultats de cette ignorance :
1° Les peuples auparavant adoptaient le christianisme en le comprenant, ils l'adoptaient du consentement de leur raison, désormais ils l'adoptèrent de foi.
2° A la faveur de l'ignorance où à cause de l'ignorance, on ajouta au christianisme, dont les dogmes primitifs étaient conformes aux lumières de la raison, des dogmes absurdes qui furent reçus de foi et sans distinction avec les dogmes primitifs ; c'est aiiisi qu'on consacra les mystères les plus absurdes, et aussi les doctrines politiques et morales les plus fausses.
Voilà comment alla le monde jusqu'à la renaissance des lumières; or voyez l'effet que produisirent ces lumières.
On vit successivement l'absurdité des dogmes qui avaient été ajoutés au christianisme, on montra cette absurdité.
Mais l'esprit toujours porté à généraliser conclut de l'absurdité de ces dogmes ajoutég à l'absurdité dç tout
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le christianisme et de tout ce qui reposait sur lui ; ces opinions furent répandues d'autant plus aisément que les vérités du christianisme avaient cessé d'être comprises, et que depuis longtemps, au lieu de les faire reposer sur la raison, on les adoptait de foi.
De là, la ruine du christianisme dans Topinion; et comme le christianisme était la seule règle qu'eut le monde, avec lui sombra toute règle.
Et toujours par le penchant qu'on a à généraliser on conclut de ce que cette règle avait été reconnue fausse qu'il n'y en avait pas du tout, qu'il n'y avait rien qu'on dût faire, rien qu'on ne dût pas faire, que tout était permis, tout arbitraire. Le monde se retrouva dans le même état où il s'était trouvé à la chute du paganisme.
Aussi vit-on les mêmes conséquences : d'une part l'ennui, le désespoir dans certaines âmes et l'agitation, l'inquiétude dans le peuple ; de l'autre, l'arbitraire posé en principe et réalisé dans la pratique, entraînant à sa suite les plus affreux désordres.
Enfin nous commençons à sortir de cet état ; on commence à reconnaître qu'il y a des devoirs et que nous avons une destinée; l'ennui, le désespoir, la langueur s'évanouissent ; une nouvelle activité anime l'esprit humain, il s'élance vers ce devoir et cette destinée dont il ne doute plus, il la cherche avec ardeur.
Qu'avons-nous à faire ? à obéir à ce vœu général, à la chercher, à la montrer dans tout son jour.
Or cette destinée, cette règle, ne sera adoptée que si elle est comprise; elle ne sera comprise que si elle est conforme à la raison; elle ne sera conforme à la raison que si elle est sa loi même, sa loi éternelle, loi qu'elle conçoit dès qu'elle est éclairée et que des préjugés ne l'empêchent pas de l'envisager, loi qui se compose des principes immuables de la justice.
Voilà ce que veulent ces hommes qui proclament sans cesse les droits et les devoirs de l'homme ; qui en appellent sans cesse aux principes de la justice ; qui veulent que ces principes passent dans les lois et que Varbitrç^ire soit banni des constitutions politiques,
Voilà pourquoi ils ont pour eux Topinion, car ils lui offrent ce qu'elle désire, — une règle et une règle qu'elle comprend.
Voilà pourquoi ils triompheront, — car ils ont pour eux la force des choses, qui veut actuellement qu'une règle soit manifestée, qu'une solution soit donnée au problème de la destinée humaine, — et qui veut de plus, que cette règle soit rationnelle; qui veut par conséquent, que cette règle ne soit autre chose que la justice et toutes ses conséquences et ses conditions, — telles que la liberté individuelle, la liberté de penser, de parler, la distribution égale de la justice, la participation des peuples à la confection des lois, la tolérance religieuse, l'égalité de tous devant la loi, etc.
Or, ces gens qui veulent cela, qui ont pour eux l'opinion, et qui triompheront, sont ceux que j'appelle libéraux ; car voilà les principes qu'ils professent, et je ne m'occupe que de ce qu'ils manifestent, et non pas de ce qu'ils peuvent cacher dans le secret de leur intention.
Mais ces gens ont des adversaires, — voici comment ils en ont, et qui ils sont.
Rien, rien ne se détruit tout d'un coup. Le règne d'une opinion n'est jamais exclusif; — il voit encore les derniers efforts de l'opinion détrônée. Sous la domination de l'arbitraire vivaient encore de nombreux partisans des croyances et des dogmes passés, — aujourd'hui l'arbitraire chancelé, mais n'est pas abattu. Il vit encore, et avec lui subsiste faible, et languissant, mais encore debout — un reste de l'ancien esprit qu'il a vaincu sans l'anéantir ; — pour parler clairement ; — les ennemis des doctrines libérales sont :
1° Ceux qui croient encore de foi aux dogmes anciens, tels qu'ils étaient reçus avant le xviii® siècle, — et par dogmes anciens, j'entends dogmes religieux et politiques. — La foi leur paraît l'unique asile de l'esprithumain, — ils redoutent la lumière des doctrines claires aux yeux de la raison; ils aiment encore mieux le scepticisme qui a succédé à la foi, que le dogmatisme éclairé qui menace de succéder à son tour au scepticisme ;
2^ Ceux qui sans croire encore à ces dogmes y trouvaient leur compte et Vy trouveraient encore si on pouvait les imposer de nouveau aux esprits ;
3** Ceux qui se sont bien trouvés de l'arbitraire, parce qu'ils étaient puissants, et qui, se trouvant puissants encore aujourd'hui, trouvent que nul système n'est plus commode au pouvoir ;
4* Ceux qui, accoutumés à gouverner arbitrairement pensent qu'il est impossible de gouverner et de contenir un peuple par la seule force des lois justes ;
5° Et comme ce sont des gens de ces deux dernières espèces qui gouvernent aujourd'hui, ils entraînent à. eux la troupe des ambitieux qui adopte et défend toujours l'opinion de celui qui donne des places, et la troupe non moins nombreuse de ceux qui, par instinct et sans y entendre malice, se rangent toujours du côté du plus fort ;
6° Enfin, ceux qui, n'ayant aucune opinion déterminée, s'effrayent de toute nouveauté et concluent toujours de ce qu'on faisait à ce qu'on doit faire.
Ces catégories faites, y a-t-il pour un homme sans passions et sans préjugés, pour un homme d'une raison saine et éclairée, y a-t-il à hésiter ? — Il ne faut pas n'être d'aucun parti ; car il faut être Français et homme. — Si l'on veut choisir, quelles enseignes préférer à celles du libéralisme? — Il faut s'y ranger, parce que là est le bon sens, la raison et le devoir ; — il faut s'y ranger indépendamment des hommes qui peuvent s'y trouver, indépendamment des dangers auxquels on peut s'exposer en s'y plaçant.
Etre là, c'est déclarer qu'on veut des lois justes et qu'on ne souffrira aucun arbitraire ; — être là, c'est manifester qu'on aspire avec le siècle tout entier à un nouvel ordre de choses fondé sur les lumières de la raison.
Voilà comment j'entends notre situation et notre devoir. — Cousin arrive aux mêmes résultats, à sa manière; — il faut- que chacun s'en convainque par ses propres lumières ; autrement on bâtirait sur une croyance, et réellement on n'aurait point de principes ; — l^s prin-
cipes empruntés n'en sont pas ; — rien de ferme, de soutenu, de solide ne peut s'établir sur un pareil appui ; — on peut être enthousiaste et fanatique, — et voilà tout.
Je crois que nous autres, égrugeurs de philosophie, nous devons nous attacher à montrer à nos élèves, qu'il y a un devoir, — un devoir immuable, absolu, règle invariable de la conduite, but de la vie, qui doit uniquement gouverner l'homme, et le gouverner non seulement comme homme, mais comme citoyen, mais comme gouvernant ou gouverné. En fondant ainsi les lois politiques sur les lois de la morale, et celles-ci sur des vérités rationnelles manifestées clairement comme obligatoires à l'esprit de tous les hommes, on donne une régie certaine à la conduite de l'homme et du citoyen ; — on arrache au hasard ou à l'arbitraire ou à la foi la vie humaine, et on lui trace clairement sa véritable destinée.
Je crois avoir réfléchi assez posément sur tout ce que je viens de vous dire, pour être sûr qu'il n'y a aucun enthousiasme dans mon fait ; — vous le verriez encore mieux si dans ma lettre j'avais pu développer tout un système. — Veuillez croire que je n'ai pas procédé de la manière suivante : Voilà des gens qui professent telle ou telle doctrine, — ces gens, je les estime ; ils ont une grande autorité sur moi, — donc leurs opinions sont les seules bonnes ; cherchons donc des raisons pour les défendre. — Je vous assure en conscience que je suis un homme qui ne s'emporte pas ainsi d'une chaude admiration, puis qui s'essouffle après à la justifier ; — j'ai été tour à tour bonapartiste, royaliste, ultra-ministériel, libéral, sans savoir pourquoi; — mais aussi, sans me passionner pour aucun de ces partis, car je me passionne difficilement ; en faisant de la philosophie cette année, je me suis mis à réfléchir sur mon girouettisme, — j'ai vu que je girouetterais éternellement si je n'examinais la question ; je l'ai donc examinée comme j'aurais fait, s'il se fut agi de la question de la perception externe; — j'ai trouvé une solution, — elle me paraît vVaie, — je l'adopte comme telle jusqu'à ce que je sois détrompé ; — la voulezvous ou n'en vonlez-vonspas ? Voyez.
Vendredi 14 août.
Je comptais ajouter encore quelques pages à ce paquet, mais mon programme m'a tellement occupé, qu'il faudra que vous vous contentiez de ce que j'ai écrit. Je pars demain matin, je suis au fort d'un déménagement ; des visites par-dessus la tête, des livres à reporter, des passeports à prendre, tout le tracas d'une veille de départ; je suis presque aussi entrepris que M. Bance quand il s'agissait de combiner les heures des conférences de telle sorte qu'elles ne se rencontrassent pas avec celles des cours de la Faculté.
Je laisse ce paquet à Trognon, ce n'est pas la peine de vous l'envoyer puisque vous allez arriver.
J'ai vu M. Guizot, vous Tirez voir, il ne doute pas que vous ne soyez nommé.
Trognon vous remettra le programme de Cousin et le mien de Pâques. Je n'ai pas pu aller voir votre père.
Le programme de" la deuxième partie de mon cours est imparfait, je ne l'achèverai qu'en vacances.
Adieu, tout à vous,
Th. Jouffroy.
A M, Damiron
Paris, le 24 novembre 1818.
Où en sommes-nous? O temps! ô mœurs! mon exactitude doit être rayée du nombre des faits constatés, et sur lesquels le septicisme n'a pas à mordre, elle est révoquée en doute, elle l'est à juste titre, et je ne veux pas aggraver mes péchés en cherchant à la tirer du mauvais pas où elle s'est engagée.
Mais, mon cher, je ne sais plus écrire ; mes doigts si lestes ne tracent plus qu'avec peine et lenteur des caractères lourds et mal assurés, ma tète ne fournit plus d'expressions à mon cours, je suis perdu physiquement
et inléllectuellement, — priez pour moi ; — je De lutte presque plus contre mon mal : la paresse, Tinertie, la langueur m'enchaînent, me compriment, m'étouffent. Je suis vaincu ou sur le point de Tètre, les médecins ne donnent pas de remèdes assez émoustillants pour ranimer en moi cette ancienne vie qui me poussait à tout entreprendre et à tout faire ; vos lettres ne m'excitent même que faiblement; je me vois mort, je me pleure et je porte mon propre deuil.
Accablé de fatigues, je partis malade pour les vacances, mon pays me ranima un peu; je me mis à dormir, boire, manger et ne rien faire, je coupai court à toute action intellectuelle, je m'engourdis comme une marmotte; il a fallu revenir, cela m'a mis de mauvaise humeur parce que cela m'a dérangé; j'ai maudit la classe, le penser et le travailler, je me suis mis par nécessité à l'ouvrage ; mais je n'ai fait que l'absolu nécessaire, consacrant au repos le reste du temps et ne voulant pas, dans un état qui me contrarie et m'ennuie, faire un pas au-delà de ce qu'il exige rigoureusement.
Voilà comment je ne vous ai écrit ni pendant les vacances, ni depuis. Enfin une maladie est venue, la fièvre, le dévoiement proprement dit, et la dysenterie ou flux de sang ; j'ai été au lit huit jours, très malade. Bref, j'entre en convalescence, faible et marchant à peine, mais je crois pressentir que cette maladie aura de très heureux résultats. La bile me minait, m'abattait, me décourageait; j'ai tant évacué que la voilà partie; il me semble que le courage me revient; que l'ardeur renaît; que ma tète libre désormais va retrouver des idées, et qu'enfin ma volonté sortie de ce monceau d'humeurs qui la baignait et l'énervait, toute humide encore du bourbier dont elle échappe, va, quand elle sera sèche, se retendre et prendre du ressort. Voilà de vilaines métaphores ; mais quoique je ne sois pas matérialiste, j'estime quelles sont assez justes. Espérez donc de moi, j'espère moi-même, j'espère beaucoup surtout si vos prières et celles des bonnes âmes qui s'intéressent à moi ne me manquent pas.
A t)AMmON â2S
Cependant n'attendez donc pas encore une longue lettre aujourd'hui, songez que je suis convalescent, que ma poitrine fatigue à se ployer, que ma tête vacille encore comme celle d'un arbre après la tempête et que mes pauvres doigts amaigris par un long jeûne ne manient qu'en tremblant la plume.
Votre père a eu la bonté de venir visiter deux fois le malade, et moi par reconnaissance j'aurai le plaisir d'aller dimanche dîner avec lui, si j'ai retrouvé mes jambes et si les nuages le veulent. O festins des dieux ! Combien nous parlerons de vous !
Les visites ont plu pendant le mal. M. Royer-CoUard et M. Guizot mêmes sont venus.. Je cherchais quelles intentions secrètes cachait tant de bonté apparente. Que veulent-ils me faire faire? Les moyens sont proportionnés à la fin, je vois de grands moyens, j'attends la fin ; mais la reconnaissance ne rendra pas ma volonté si flexible qu'ils peuvent se l'imaginer. Je démêlerai la tyrannie où elle sera et je la collerai^ fiez- vous en à moi.
Cependant j'ai beaucoup d'obligations à ces messieurs d'avoir été justes envers vous, j'ai battu des mains en apprenant votre agrégation à notre docte corps ; mais que de prières, que de détours, pour arracher au pouvoir une nomination qui l'honore. Pauvre! pauvre justice! comme on te dédaigne! Tu ne parais dans les antichambres que déguisée, masquée, enveloppée; tu deviens une grâce ^ une faveur dans ces absurdes lieux ; jamais tu n'y passes sans qu'on ne t'y corrompe ; tu ne saurais vivre dans l'air qu'on y respire, il te défigure et t'altère.
J'ai vu Dubois plusieurs fois, j'ai ouï le récit de ses malheurs ; sa vie est singulière et sa position triste ; il n'en est pas abattu, il a du nerf, du talent comme écrivain (car il m'a communiqué une brochure de sa façon), vous qui le connaissez bien vous l'aimez, et voilà plus qu'il n'en faut pour que je l'estime beaucoup.
Le Trognon est professeur d'histoire, il a fait un discours d'ouverture qui a produit sur ses élèves une prodigieuse sensation; il est incontestablement, dans sou
opinion, celui des professeurs d'histoire nommés qui a le plus de talent; les élèves se battent pour l'entendre, il lui en vient de contrebande qui ne sont pas du Lycée, d'autres qui en sont, même des classes dont Durozoir son collègue est chargé. 11 a déjà des points de vue charmants, neufs et profonds sur beaucoup d'époques historiques ; son style embellira tout, agrandira les choses mêmes triviales, attachera aux détails arides, enlèvera les applaudissements ; il improvise pas mal, à Tentendre ; les phrases lui donnent des idées, et les notes pour Baour des écus. C'est l'homme le plus heureux que je connaisse, il se baigne dans une mer d'espérances que sa complaisance pour lui-même alimente et rafraîchit sans cesse et, au bout du compte, c'est le meilleur garçon du monde.
Vous piocherez, vous vous battrez les flancs, vous vous essouflerez toute l'année, vous trouverez des choses que vous croirez. Au bout de trois ans, la tête fatiguée et la santé altérée, pourvu d'un revenu annuel de 2.000 francs à cent louis, et dans l'heureuse nécessité, si vous ne voulez pas être un Alexandre à 5 francs par jour, de faire une classe charmante qui vous ennuiera, vous vous trouverez sceptique comme il n'y en eut jamais. Alors vous direz comme Rousseau : l'homme qui pense est un animal dépravé ; vous le direz et qui pis est vous le penserez et de plus vous regretterez de n'être pas allé à l'âge de vingt ans chercher un coin de terre où vous auriez planté des choux, avec le bon sens d'un paysan, la santé d'un palefrenier et la tranquillité d'âme et de corps d'un épais curé de village.
Ne vous donnez pas la peine de réfuter tout ceci, car je ne prendrais pas celle de réfuter vos réfutations, dites si vous voulez que je suis malade ou bien qu'une lettre est le lieu de dire des extravagances, et contentez-vous de sourire à des idées que vous ne pouvez actuellement croire.
S'il y a une chose sûre et certaine ici-bas, c'est que je suis votre ami, votre véritable et sincère ami, et que si je ne meurs pas je le serai longtemps encore.
A DAMIRON 2â7
Je VOUS parlerai une autre fois du projet d*une société littéraire et scientifique que formeraient ici les élèves de TEcole qui sont à Paris et qui correspondrait avec les élèves qui sont en province.
J'attends que les savaiites têtes qui ont conçu ce projet le mettent à exécution ; je veux voir s'il ne tombera pas dans Teau comme tant d'autres, si on ne disputera pas beaucoup sur l'organisation sans pouvoir s'accorder, et si, après avoir mis beaucoup de chaleur à le soutenir, on ne s'ennuiera pas de son propre ouvrage.
Adieu, adieu.
Th. Jouffroy.
M. Uamiron, professeur de philosophie au collège
d'Angers
Paris, le 5 janvier 1819.
J'espère, mon cher Damiron,que vous ne m'en voudrez plus de ma paresse ; à peine il y a-t-il quinze jours que je vous ai écrit et me voici de nouveau griffonnant pour Angers. C'est que, voyez-vous, ma dernière était trop politique. Les événements qui se passaient m'indignaient; je vous ai envoyé mon indignation par la poste, tout cela ne fait pas une lettre comme nous les aimons, une des nôtres en un mot; celles-ci demandent du calme ; un peu de raison, beaucoup de rêveries, voilà les éléments qui doivent les composer.
Aujourd'hui que le ciel politique est pur, tranquille et riant (comme le Moniteur vous l'aura appris) je veux profiter du calme que la défaite des ultra et la nomination d'un ministère doctrinaire ont répandu dans toutes les têtes et en particulier dans la mienne, pour faire avec vous une de ces longues causeries comme je vous en envoyais autrefois, quand je n'étais ni paresseux, ni malade, ni libéral.
Et d'abord il faut que je revienne à une de vos dernières lettres, laquelle contient une proposition qui n'est
2âÔ CORRESPONDANCE DÉ tH. JOt^FROY
pas vraie, c'est celle-ci, si j'ai bonne mémoire : il y a dans votre lettre des mots qui glacent; vous demandez des prières. Eh ! où diable avez-vous péché cela, mon très cher ami ? Je ne me souviens pas d'avoir de ma vie demandé des prières à personne ; je remets ce soin au temps plus ou moins éloigné où je serai en purgatoire ; mais tant que cette terre me portera, je dispenserai meô amis de cette bonne œuvre; toutes les prières du monde Tie feront pas que cette vie soit plaisante ; elle restera pour moi et pour tous ceux qui en jouissent ce qu'elle doit être, un petit enfer construit tout exprès pour le règne de la vertu, mais où le bonheur ne saurait se glisser.
Fontenelle appelait la vérité une telle étrangère. Le bonheur est encore moins qu'elle habitant de ce pays sublunaire, il n'y voyage pas même ; on a beau l'inviter à dîner, il refuse; chacun voudrait le loger, il reste chez lui, c'est un ours qui fuit comme la peste la société des hommes. Eh ! bien, qu'il se tienne ; je n'irai pas mendier à sa porte le plaisir de le voir et encore moins chercher dans les prières de mes connaissances, d'impuissants moyens d'y parvenir.
Où diable, encore une fois, avez-vous péché des prières? J'ai un faible souvenir de la lettre où vous dites les avoir trouvées, mais je vous proteste que ni en vous l'écrivant, ni dans aucun autre moment de ma vie, je ne me suis trouvé d'humeur à demander des prières^ et à prononcer de ces mots qui glacent, Auriez-vous pris au sérieux quelques phrases badines ? Relisez un peu cette terrible lettre, et voyez, si votre amitié plus tranquille sur ma santé, y trouve tout ce qu'elle y avait vu dans son inquiétude. Savez-vous, mon ami, que sans parler des mots qui glacent et des prières que je dem^ande^ vous faites de moi dans votre susdite lettre un portrait qui ne me ressemble pas du tout. Votre imagination était bien noire, quand vous l'avez tracé, elle a peint un homme plus malade encore d'esprit que de corps, frappé par le mal qui le tourmente, mourant de la peur de mourir, et ne voyant plus la vie qu'à travers les voiles funèbres
tout prêts à Tenvelopper, peste ! comme vous y allez. Je vous renvoie à ma lettre : j'étais en pleine convalescence quand je récrivis, et ce n'est pas en renaissant à la vie, dans cet état si doux qu*on voudrait être malade pour s'y trouver, que j'ai pu tracer des lignes assez sombres pour justifier les vôtres ; votre amitié alarmée a tout fait et je l'en remercie.
Je vous jure que ma maladie n'a jamais été assez sérieuse pour me donner la peur de mourir ; que les douleurs, quoique vives, ne duraient pas assez pour enflammer mon sang et troubler ma raison ; que mes courtes souffrances ne m'ont pas fait changer d'opinion sur la vie, qu'au contraire, elles ont fortifié celle que je m'en étais formée antérieurement, savoir : que cette vie est une triste chose, que les grands soins qui la remplissent sont absurdes, qu'elle ne contient rien de réel que la petite quantité de vertus imparfaites qu'une forte volonté peut y introduire, qu'on peut à son gré et selon son humeur, rire ou pleurer du reste ; que la recherche de la vérité, bonne en elle-même, est ridicule quand on en fait métier ; qu'en ce sens il est vrai de dire que l'homme qui pense est un animal dépravé; que* cette recherche ne conduit guère qu'au scepticisme ; que ce scepticisme, quand on ne s'en méfie pas, ébranle jusqu'à la croyance au devoir, et ruine ainsi la dernière et la seule réalité de la vie, le seul et dernier asile ou le stoïcien puisse se réfugier, s'asseoir, et les bras croisés regarder passer devant lui les agitations, les misères, les ambitions, les vanités et les pauvretés de ce monde ; que quand la recherche de la vérité conduit là, elle conduit à un état déplorable au-dessous duquel il n'y a rien, à un état dépravé ou qui ne contient plus rien de l'homme ; qu'une raison qui s'est convaincue elle-même de vanité, qui a épuisé ses forces à s'anéantir, qui s'est anéantie réellement, et n'est plus que fumée comme tout ce qu'elle a détruit.
Seraient-ce ces opinions qui vous auraient effrayé? M'auriez-vous jugé fou ou faible, parce qu'elles ne sont pas les vôtres ? En y réfléchissant, yous trouverez peu*
être qu'à votre insu vous avez fait ce petit syllogisme :
Ces opinions sont absurdes :
Or des opinions absurdes prouvent la folie. Donc, etc.
La majeure renferme un sophisme, sont est ici substitué à me paraissent; rétablissez cette dernière expression seule vraie, et alors la conclusion sera : Donc lui ou moi sommes fous, si toutefois la mineure est vraie.
Mais elle ne Test pas : un homme peut professer des opinions absurdes sans être fou : témoin Bossuet et autres ; d'où il suit, mon cher, que nous ne sommes fous ni Tun ni l'autre, ce qui est bien consolant.
Ce que c'est que de professer la philosophie! Il est vrai que l'on fait encore autant de sophismes que le vulgaire; mais on a l'immense avantage de découvrir juste par où pèche un mauvais raisonnement et à l'aide des mots majeure, mineure, conséquence, conclusion, d'employer un peu moins d'une heure à le faire voir, tandis que le vulgaire se contente tout simplement de ne pas se rendre à la démonstration.
Ce n'est pas sans raison que je fais l'éloge de la philosophie ; c'est le moyen d'être d'accord avec vous sur un point, moi qui ne puis m'y mettre sur tant d'autres.
En effet, je présume que ma précédente page va m'attirer une belle réfutation. Tant mieux, cela grossira votre paquet, que je ne trouve jamais assez gros; mais, au moins, me passerez-vous bien des choses en faveur du témoignage éclatant que je viens de rendre à l'utilité de la philosophie.
Vous la cultivez avec ardeur, cette belle philosophie et moi avec indifférence. Quand elle se dérobait à demi à mes regards curieux, j'adorais sa beauté possible, — douce illusion de mes premières études ! — J'ai pénétré dans le bois sacré. La divinité, si sublime dans l'ombre, à travers le feuillage, n'a plus été, pour mes yeux surpris, qu'une grosse, lourde, laide et informe statue, à peine dégrossie sous le ciseau de Platon, de Descartes et de Kant ; encore si ce bloc ridicule pouvait, sous nos mains, dépouiller ses grossières formes, si une Vénus pouvait sortir de cette pierre inanimée ! J'ai mis
A DÂMIRON 234
la main à l'œuvre : artiste inhabile, j'ai tout gâté ! Vous ferez peut-être mieux; je vous attends à la première exposition.
Quant à moi, je continue le travail, car il est trop tard pour choisir un autre métier; mais je le continue par devoir et sans goût; je fais mon cours, mais mon esprit est ailleurs : — tantôt il se promène dans les champs de l'histoire, immense pays où l'on a la consolation de rencontrer quelques honnêtes gens au milieu d'une foule immense de fripons; tantôt il s'élève dans les régions imaginaires ; il y cherche ce qu'il voudrait et ce qu'il ne peut atteindre : la vertu sans faiblesse, le bonheur sans nuage et la beauté sans imperfections ; il le suppose, ne pouvant le figurer, et la pensée qu'il peut être, qu'il sera un jour (si tout va bien) le console un moment des laideurs, des vices et des infortunes d'ici-bas; et vous aussi, bois sauvages, fontaines riantes, fougueux torrents, qui ombragez et rafraîchissez les déserts de mon pays, je vous parcours du coin de mon feu, je vous regrette, je vous aime avec passion, sachant bien cependant, que le jour où je vous connaîtrais parfaitement, où je n'ignorerais plus aucun de vos abris solitaires, aucun de vos nombreux détours, je vous mépriserais comme tout le reste !
Après toutes ces belles exclamations, vous penserez peut-être que je m'ennuie, que je suis triste et malheureux; pas du tout. Spéculativement, je pense tout ce que vous venez de lire ; mais ces opinions spéculatives n'empêchent pas que la vie pratique n'aille comme à l'ordinaire. J'aime toujours un bon dîner, de bonnes gens, un bon feu; je lis avec le plaisir d'un enfant les récits de batailles que je trouve dans les livres et les aventures absurdes des héros de romans; j'aime à prendre la demi-tasse chez Zoppi, à disputer avec Pouillet, à causer avec mes amis ; je lis la Gazette avec avidité, et je m'intéresse fortement aux peuples de l'Amérique et de la presqu'île indienne ; je jure contre les ultra ; je blâme avec sévérité les fautes du ministère, et je vous dirai même en confidence, que je suis du parti
libéral ; quand mes élèves me font une bonne rédaction^ cela me fait plaisir. Quand ils m'écoutent avec intérêt, cela me charme et je m'anime. Quand je découvre un petit fait dans Fâme, tout inutile qu'il soit, je salue avec joie son apparition; quand j'entrevois un bout de vérité, je saute de plaisir, comme si je ne doutais pas de tout; quand mon proviseur me dit une bêtise, cela me fait rire; quand Trognon s'encense avec maladresse, cela m'amuse infiniment, et quand je reçois une lettre de vous, je suis aux anges.
Etrange animal que l'homme, — car vous avez beau vous croire plus sage que moi, vous êtes ce que je suis, et j'ai raison de généraliser. — Vouloir expliquer cet être est une sottise, — d'où il suit que nous travaillons, nous autres psychologues, à une œuvre impossible ; je retombe toujours là ; — j'y arriverais par cent chemins, si je voulais. S'il y a quelque chose de vrai, c'est que passer sa vie à chercher ce qu'est l'homme est une niaiserie, une stupidité, un amusement qui ne mène à rien, un travail stérile et infécond, sot et ridicule au possible.
J'ai dîné chez vous le jour de Noël, avec mon frère et M. Sautelet, qui est de votre pays et qui a été mon élève, l'an dernier.
Adieu et écrivez-moi.
Th. JoUFFROY.
Je me porte parfaitement.
Monsieur Dubois^, professeur au collège royal
de Limoges
Paris, le 9 janvier 1819.
Je suis bien aise que vous rêviez ; car, si vous ne rêviez pas, vous ne m'auriez pas écrit. Mais je vous prie de
1. M. Dubois, de la Loire-Inférieure, fondateur du Globe, député de Nantes, inspecteur général de l'Instruction publique, et directeur de TEcole Nprnaale, mort à Paris, çn 1874,
rêver un peu plus clairement ; car il y a bien des choses que je n'ai pas comprises dans votre dernier songe^ et en ma qualité de philosophe et de pédant, je tancerai votre imagination quand elle se placera dans un nuage pour agiter sa baguette, créer ses figures, et me les montrer.
A Tobscurité près, votre rêve est fort aimable; — il me donne une bergère que je voudrais bien avoir. Que ne pouvez-vous réaliser tout ce que vous voyez en dormant ! grâce à la bienveillance de vos songes, tout en irait mieux et, dans quelques nuits, mes montagnes seraient peuplées de nymphes aux yeux bleus, à la taille svelte, au teint d'albâtre, qui fouleraient en dansant leurs gazons verts, et rempliraient en chantant leur vaste solitude. Mais j'attendrai longtemps ces merveilles ; je vieillirai sans bergère; les nôtres ont bien les yeux bleus, mais, par malheur, ils sont encore plus bêtes que bleus. Elles ont bien la taille haute, mais il est fâcheux qu'en s'élevant, elle ait coutume de s'élargir et de s'épaissir. On ne saurait leur refuser une voix étendue ; mais elle est rauque ; des lèvres vermeilles, mais elles lâchent des sons qui les défigurent ; des jambes propres à la course, mais plus fortes que légères ; — une fille avec ces petits défauts peut bien garder des vaches, mais elle n'est pas une bergère, et je n'ai pas d'inclination à entourer une table des fruits de sa fécondité. La vie arcadienne est un rêve grec, comme la vie patriarcale est un rêve hébreu, comme votre bergère du Jura est un rêve limousin ; pourquoi, dans le pays de Chanaan, en Grèce, à Limoges, et partout, l'homme est-il réduit à imaginer le bonheur ? C'est ce que je ne vous dirai pas.
Peut-être, dans sa philosophique élaboration, notre société découvrira le mot de cette énigme. En attendant, faible et débile comme toute institution naissante, elle cherche à percer la coque, et à mettre au soleil un petit corps encore tout informe et chancelant sur ses jambes. Ce jeune monstre se dégrossira-t-il et fera-t-il âge d'homme ? Il y a à parier pour et contre, — et ce serait pour des Anglais un beau sujet de gageure. Quant à jnoi (|ui parie peu, je vous dirai, sans appuyer mon siffir-
mation d'un sac de guinées, que j'aperçois dans notre réunion des éléments très opposés, lesquels, dans quelques mois, pourraient bien rompre la fausse alliance qui les unit, se battre et se détruire réciproquement. Parmi les élèves inscrits, je vois des hommes qui, en sortant de l'école, ayant eu le malheur de se regarder dans un miroir et de réfléchir profondément sur le nombre et la sublimité de leurs perfections, se sont hâtés, crainte de pédantisme, d'oublier ce qu'ils savaient, et, dirigeant leur esprit vers un plus noble but, sont parvenus, après quelques années de méditations, à nouer passablement une cravate, et à soutenir avec avantage, au milieu d'un cercle de femmes, une conversation sur la pluie et le beau temps ; — grands hommes ! qui se sont présentés parmi nous, avec une grâce et une aisance qui annonçaient beaucoup ; qui ont pris part à nos délibérations avec une condescendance on ne peut plus honorable pour nous, qui ont voulu être des nôtres par générosité et pour notre bien, — mais qui arrivent tard quand ils viennent, qui ne viennent que quand ils ne dînent pas chez Madame une telle ; qui sifflent quand on discute, qui plaisantent quand on raisonne, qui veulent bien se moquer de ce que nous ferons, mais qui n'entendent pas faire quelque chose. Heureusement cette espèce n'est pas nombreuse.
Mais il en est d'autres, meilleurs au fond, qui n'en conspireront pas moins avec elle la ruine de notre société, — et d'abord le nombre des indolents et des paresseux est considérable, — j'en vois beaucoup qui consentent à faire leur classe pour vivre, qui veulent bien même discuter superficiellement une question, et spéculer une demi-heure quand on les pousse, mais qui, faute de s'y être faits, ne peuvent se résoudre à concentrer fortement leur attention sur un point, à pénétrer à la longue, et par un travail pénible et persévérant, jusqu'à la racine d'une difficulté pour en conquérir de vive force la solution ; — ils sont capables, mais ils ne veulent pas.
D'autres veulent, mais ne peuvent; — ils se sont perdus à régenter dans les pensions et à courir les répétitions ;
ils se sont affaiblis et rétrécis en province ; — point de vue, point d'idées, point d'habitudes philosophiques ; — ignorant même ce que c'est que chercher, simples mémoires qui savent recevoir, mais qui ne peuvent produire et trouver.
Ces trois classes-là formeront nécessairement la majorité : — or ceux qui les composent ou ne feront rien, ou ne feront que des choses faibles, communes, inutiles; — nous avons eu peine à emporter deux articles du règlement qui arrêtent une amende pour ceux qui s'absenteront, et l'obligation de fournir un travail tous les six mois, — c'est beaucoup de les avoir emportés ; — mais si ceux qui ne feront que du médiocre se trouvent humiliés en voyant des travaux supérieurs aux leurs, ils se dégoûteront de faire, ils se réuniront à ceux qui ne veulent rien faire ; — les travailleurs seront en minorité ; comment pourront-ils maintenir les deux articles et les faire observer? ou ils céderont à la majorité, — et on conviendra que chacun, à son choix, travaillera ou ne travaillera pas, — et alors la société dégénère en une réunion d'amis qui se réunissent pour se serrer la main et pour se dire : comment vous portez-vous ? ou ils ne céderont pas, et alors la majorité se retirera, et la société, discréditée par cette séparation, et trop peu nombreuse pour se soutenir, périra.
Voilà une opinion probable; mais, comme tout est douteux, je ne gagerais pas pour elle; le contraire est très probable aussi ; je vous laisse le choix, si vous n'êtes pas sceptique, et je vous donne beau jeu à hésiter, si le scepticisme vous amuse et si vous êtes de mon bord.
Quant à vos idées sur les agrégés de province, elles sont très justes, — quoiqu'on n'ait encore rien arrêté sur ce point, on en a causé, et tout le monde a senti la justice et la nécessité de rendre les provinciaux participants de nos découvertes ; mais l'impression étant le seul mode d'y parvenir, on admettra des agrégés cette année, on recevra leurs travaux, on leur enverra le jugement ; mais il faudra remettre à l'année prochaine le soin de
décider si nous pourrons ou ne pourrons pas imprimer. Adieu, mon cher Dubois.
Votre ami,
Th. JOUFFROY.
A M, Damiron [sans adresse)
19 janvier 1819.
Vous vous adressez bien, mon cher Damiron, pour savoir comment on démontre Dieu ; comment on peut, avec trois principes, arriver jusqu'à lui, et autres bagatelles semblables.
Si j'en sais pas un mot, je veux « être étranglé ».
Je vous dirai : 1° Que, dans mon cours, me bornant à la science de l'homme, je n'arrive à Dieu que par la morale, c'est-à-dire indirectement ;
T Que je ne sais pas comment y arriver métaphysiquement, c'est-à-dire directement ;
3° Que vos trois principes ne me paraissent pas pouvoir y conduire et qu'en cela je suis tout à fait de votre avis ;
4° Qu'en conséquence je n'ai à votre service aucune démonstration de l'existence de Dieu, si ce n'est la démonstration morale qui n'est pas très démonstrative ; — vous la connaissez sans doute ; — la voici si vous ne la connaissez pas :
Il y a une harmonie nécessaire entre la vertu et le bonheur, principe de mérite et démérite.
Cette harmonie est impossible dans l'état présent, car la causalité externe empêche le bonheur.
Nécessité d'un autre état où l'harmonie sera réalisée.
Nécessité d'une puissance supérieure à la causalité externe et à nous-mêmes, qui nous soustraye à cette causalité et rétablisse l'harmonie entre la vertu et le bonheur, nécessité que cette cause soit intellig^ente et Juste»
Cette preuve est extrêmement faible ; on conclut beaucoup plus qu'on n'est en droit de conclure ; on part de principes qui peuvent être ébranlés, etc. ; mais moi je m'en contente en attendant.
Cependant j'estime qu'il doit y avoir une démonstration forte et puissante de l'existence de Dieu, — car tous les hommes y croient, — et toute croyance universelle suppose des principes nécessaires et absolus qui la fondent, que le vulgaire ne démêle pas, mais que le philosophe peut découvrir.
Quelle est cette démonstration, quels sont ses principes ? Je l'ignore ; — seulement je sais bien que ces principes ne sont pas les trois principes de Cousin, — car il est impossible d'en tirer rigoureusement Dieu.
Si je voulais, au lieu d'une démonstration que je n'ai pas, vous envoyer mes idées sur la manière dont je suppose que nous arrivons à Dieu, — je vous lâcherais les hardiesses suivantes :
1° Je ne sais ce que c'est qu'une substance — ni vous non plus ; — vous croyez que nous croyons qu'il y en a ; — je ne le crois pas, — et voici, selon moi, ce qui se passe en nous, à la vue d'une réalité quelconque : en la voyant nous disons cela est ; — cela^ c'est-à-dire ce que nous apercevons ; — est^ c'est-à-dire l'existence que nous n'apercevons pas, mais que nous savons se rencontrer dans ce que nous apercevons, — en un mot toutes les réalités possibles nous offrent deux éléments : — l'un variable, aperceptible qui, étant divers dans les diverses réalités, les distingue les unes des autres ; — l'autre invariable, non susceptible de plus ou de moins, le même dans toutes les réalités par lequel elles ne se distinguent pas, mais se confondent, savoir l'existence ;
2° 11 n'y a pas 2-3-4 X 1000 ni cent mille existences — il n'y en a qu'une ; je n'en puis admettre et concevoir qu'une; — il y a àonc unité d'existence^ une existence, Vexistence qui revêt une infinité de formes qui les contient, qui les fait être, qui les anime ; — l'existence d'une pierre n'est pas autre que la mienne ; — la pierre et moi sommes deux formes finies, variables, passagères, con-
238 CORRESPONDAINCE DE TH. JOUFl-KOY
tingentes, relatives de Fexistence absolue, infinie, immuable, éternelle, nécessaire ;
3° L'existence est wne; je n'en conçois pas deux ; — elle est partout ; — car Tespace est ; — étemelle car la durée est — absolue car elle est unique; — immuable^ car on n'y conçoit ni plus ni moins; — créatrice de tout, car rien n'est que par elle, aucune force n'est force que parce qu'elle existe, ou, en d'autres termes, toute force n'est qu'une forme de l'existence, laquelle se manifeste à la fois sous des formes inertes et sous des formes actives ; — source de toute justice^ de toute vérité^ de toute beauté^ car la beauté, la vérité, la justice absolues ou imparfaites sont; — en d'autres termes, V unité ^ l'espace infini^ la durée éternelle^ Vabsolu^ iHmmuable^ la force créatrice, la Justice, la vérité, la beauté, ne sont que des faces différentes de l'existence, que des formes, des manifestations différentes de l'existence ; — j'appelle Dieu l'existence — et ses attributs tout le reste ;
4° Après cela, quel principe me conduit à tout cela ? je n'en sais rien et je ne vois pas même la nécessité qu'aucun principe m'y conduise; je m'observe, je me vois concevant très facilement, je dis plus, inévitablement, l'existence dans tout objet et dans tout fait ; — je me vois, quand je réfléchis sur ce que c'est que l'existence, conduit inévitablement à la concevoir une, absolue, infinie, éternelle, source de tout, etc. Si toutes ces conceptions sont nécessaires, est-ce parce qu'elles dérivent des principes nécessaires ? Ne serait-ce pas plutôt les principes nécessaires qui sont tirés après coup de ces conceptions simples et immédiates, qui ne seraient eux-mêmes que des formules grammaticales et logiques de ces conceptions ? — Pour moi, je ne fonde pas la conception de l'existence, du temps, de l'espace, de l'absolu, de l'unité, de la causalité, etc., — sur des principes, — mais bien les principes sur les conceptions.
Si je voulais m'amuser à systématiser toutes les idées que je viens de jeter pêle-mêle, je ne serais guère embarrassé d'en tirer une théorie aussi probable et aussi satisfaisante que tant d'autres ; — mais à quoi bon gâter par
des formes ces pauvres petites idées ? A quoi bon s'essouffler à les faire paraître évidemment douteuses? — il vaut mieux les laisser dans le vague ; — on conserve au moins Tespérance qu'elles peuvent être démontrées vraies.
Je vous prie de remarquer deux choses :
1° Que mon existence est tout autre chose que la substance ;
2° Que mon système n'est point du tout celui de Spinoza, qu'il en est immensément différent.
Je vous prouverai cela quand vous voudrez, mais pas aujourd'hui ; car vous êtes pressé et moi aussi.
Faites tout ce que vous pourrez de ce que je vous envoie ; — et si vous ne pouvez le comprendre ou si, le comprenant, vous n'en êtes pas content et n'en pouvez tirer votre démonstration, eh! mon cher ami, sautez l'existence de Dieu et dites à vos élèves — que vous n'êtes pas assez habile pour la démontrer ; — cela sera vrai et leur fera plaisir.
Ce qui fait que l'esprit d'un homme veut de la certitude, c'est qu'il s'imagine que de plus savants que lui en ont, et cela peine sa vanité ; — mais qu'il voie les plus habiles douter, le voilà tranquille et content ; — il aime même cet état d'incertitude quand il s'y trouve en bonne compagnie ; — son imagination y trouve son compte, et là où l'imagination donne, le bonheur point [apparet] ; — vos élèves seront enchantés de vous voir douter ; vous verrez.
Adieu et portez-vous bien ; — j'attends votre paquet avec impatience.
Bientôt je vous inviterai à vous agréger à notre Société Normale.
Th. JOUFFROY.
A M. Damiron [sans adresse)
Paris, le 27 février 1819.
Je commence par vous déclarer, mon cher ami, que je clos la discussion sur les prières que je vous ai demandées et que je ne vous ai pas demandées; — j'ai peine à douter de ce que vous m'assurez, — et je ne puis concevoir comment ce que vous m'assurez serait vrai ; — je reste dans Tincertitude, et comme je suis passablement accoutumé à cet état, je m'y repose et j*y dors sans la moindre inquiétude.
Je suis charmé que vous ayez trouvé soutenables les opinions que j*ai avancées sur Dieu et encore plus que vous n'en ayez pas eu besoin ; — vous êtes obligé d'être dogmatique sur ce point; je le conçois, et vous avez raison de l'être le moins étrangement possible. — Entre une manière faible d'aller à Dieu et une autre manière faible, il est bien de choisir la plus triviale et la plus commune ; elle passe par l'autorité des honnêtes gens qui l'ont admise dans le vieux temps, et personne ne vous accuse d'athéisme.
J'arrive à la troisième discussion de votre bonne et longue lettre : le mariage; j'ai beaucoup d'idées sur cet article, et je ferais un cours sur ce sujet, s'il le fallait.
Le jour où vous me verrez marié, vous verrez la chose la plus étrange et la plus impossible que je conçoive; cette idée dépasse tout ce que ma raison peut admettre ; mais mon imagination, plus complaisante, se figure cette scène à merveille, et pendant qu'elle trace le tableau, mon amour-propre le trouve si ridicule qu'il en rougit de confusion et qu'il lui semble entendre tout le public s'écrier avec Horace : « Risum teneatis, amici. »
Cependant, comme de toutes les impossibilités que j'aie conçues en ma vie, il en est bien peu qui ne soient devenues des possibilités avec le temps, et ensuite des réa-
lités, je me garderai bien d'affirmer rien et d'annonce sur les toits que je ne me marierai jamais. Je ne me crois ni assez fou ni assez sage pour me faire du célibat un système, et pour persister dans ce système une fois que je Taurais embrassé. Jouet des circonstances, notre volonté n'est pas une chimère, mais n'est pas non plus une invincible force; puissante par hasard, faible on ne sait comment, elle périt où elle avait calculé qu'elle triompherait, elle triomphe où elle se croyait perdue.
Que je devienne amoureux, c'est ce dont je ne puis douter; je le suis, je l'ai été, je le serai ; de qui? de personne, d'une chimère qu'on appelle amour; — j*aime l'amour tout en le méprisant ; c'est à la fois, à mes yeux, la plus vile et la plus séduisante des choses. Au mois de mai, quand je lis un roman, ou quand je rêve en digérant, mon âme s'élance hors de moi, et toute robe flottante me fait palpiter ; — ma raison elle-même a perdu ses yeux, et la pauvre aveugle suit en battant des mains le char de triomphe de sa rivale ; mais, quand je viens, après de longues et sévères méditations, d'entrevoir une vérité ou de conduire à bout une leçon, ma raison, à la hauteur où elle s'est placée, regarde avec pitié l'amour et ses faiblesses et les sottises qu'il fait dire et les sottises qu'il fait faire, et les niaiseries qu'il fait penser. — Ma liberté s'indigne au souvenir ou à la perspective de son esclavage ; — elle rougit de ce qu'elle fut dans certains moments ; elle tremble de ce qu'elle pourra devenir un jour. Placé entre ces deux jugements opposés, dont j'ai fait l'expérience, que je me trouve dans une société où il y ait des femmes (et Dieu merci, le cas ne se reproduit pas souvent) ; je suis la timidité même, et je présente l'image la plus naïve et la plus ridicule d'un sot ; — en effet que faire et que dire ? — séduit par la circonstance je ferais bien le galant, et, en vérité, le rôle n'est pas difficile à jouer ; — mais, effrayé de ne pas me trouver de sang-froid, je tremble des jugements du lendemain; — le plaisir que j'éprouve, loin de m'entraîner, m'arrête, loin de m'animer, me glace ; — ou plutôt il m'entraîne et m'arrête, me glace et m'anime à la fois ; — il y a combat,
— et c'est ce combat même qui fait naître Fembarras — et de cet embarras naît à son tour l'indécision dans tous mes mouvements, dans toutes mes paroles, — et cette indécision, tombant sous l'observation des gens qui m'entourent, je sens qu'ils me jugent un sot, — et ce sentiment redouble l'embarras, l'indécision, la sottise apparente ; — en dernière analyse, je fais une fort triste figure. — Et cependant tout en sentant et en comprenant clairement que j'ai l'air d'un sot, et peutêtre par cela même que je le comprends bien, et que j'en suis blessé, j'ai la conscience la plus intime et la plus orgueilleuse de ma supériorité réelle ; — je juge impitoyablement toutes ces têtes qui m'entourent et dont les jugements me troublent ; — cette petite poupée, qui me séduit et qui a l'incroyable pouvoir de me rendre bête, est incontestablement l'esprit le plus vide, l'imagination la plus étroite, l'âme la plus commune, la volonté la plus faible, qu'il y ait sous le ciel ; — habillez-moi cela en homme, — je l'écraserais d'un mot; je mènerais cela, je manierais cela, je dominerais cela comme un fétu ; — ce grand jeune homme, qui est un héros au milieu de ce cercle, n'est qu'un grand benêt qui rentrerait dans la poussière, si on le plaçait en face d'une grande circonstance où il fallût autre chose que du babil, et des air§ de tête ; — toutes ces faces rondes, quarrées, ovales, tous ces yeux plus ou moins stupides, toutes ces bouches plus ou moins niaises, ne manifesteiii-elles pas clairement la vanité des âmes qui le> animent V et c'est en présence de ces choses (car à peine soiit-ce des personnes) que je tremble ! Inconcevable phénomène î Je perdrai ma philosophie à l'expliquer ; — et nous prétendons décrire l'homme à nos élèves ! c'est un projet fou — j'aimerais autant boire le vaste océan et mettre en bouteilles la mer Pacifique !
Croiriez-vous qu'en écrivant ceci au coin de mon feu, je ris à gorge déployée ; c'est cependant ce qui m'arrive, et j'ai quitté cinq ou six fois la plume pour me tenir les côtés et m'en donner à mon aise. Je souhaite que la comique peinture que je viens de tracer produise sur
VOUS le même effet; je vous avoue que je connais peu de situations plus comiques que celle où je me suis mis tout à rheure ; je ne ris pas quand j'y suis, et c*est précisément parce que je ne ris pas alors, que ma position est risible.
Le secret du comique que contient cette situation, le voici : tout le monde y est dupe, moi qui me trouve dans une fausse position relativement à ceux qui m'entourent, ceux qui se trouvent dans une fausse position relativement à moi; je les juge sots, et pendant que je juge ainsi, ils me le rendent bien, ils me jugent stupide, et ils ne se doutent pas que je me dédommage amplement en moi-même ; mais ce qui fait que ma position est plus risible que la leur, c'est que je n'ignore pas ce qu'ils pensent de moi, et que, tout en le sachant, je ne puis me dépêtrer de leurs filets.
Que l'homme, quel qu'il soit, qui possède le secret de me mettre à mon aise au milieu d'un cercle, s'annonce et me vienne voir ; je demeure dans telle rue et à tel numéro ; je lui payerai bien son remède, et il aura par dessus beaucoup de remerciements. — Etes-vous cet homme-là ? non, ni vous, ni personne. Si cet homme pouvait exister, cet homme serait moi ; je le serai quand mes opinions sur l'amour seront changées, quand je cesserai de l'aimer et de le croire vil tout à la fois ; tant que cette antinomie subsistera, il faut que je me résigne à mon rôle et que je m'arrange pour continuer mon personnage. Quand elle cessera, j'en prendrai inévitablement un autre ; or elle ne peut cesser que de deux manières : ou parce que je deviendrai amoureux fou, car alors la raison sera entièrement asservie et je n'aurai plus qu'une opinion ; ou parce que je deviendrai vieux, car, dans ce cas, la passion vague d'aimer s'évanouira, et la raison dominera exclusivement ; tant que je serai jeune et non décidément amoureux, je n'ai rien à espérer, l'amour me séduira sans étouffer entièrement la raison, la raison parlera sans pouvoir détruire la séduction de l'amour ; le combat, l'indécision, le personnage de sot sera mon lot inévitable.
Or je ne suis pas d'étoffe (à ce que je croie) à devenir
amoureux fou. Donc jusqu'à ce que je sois vieux je serai ce que je suis; mais, en restant ce que je suis je ne trouverai pas une femme qui ne me juo^e bête, pas une, par conséquent, qui se soucie de moi (car je ne suis pas riche). Donc je ne me marierai pas.
J'espère, mon cher, vous avoir tiré au clair cette impossibilité dont je vous parlais en commençant, cette naïve exposition de moi-même ; qu'en dites-vous ? n'êtesvous pas de mon avis? Au reste, je vous promets les premières confidences, si le hasard amenait une de ces deux choses que je tiens jusqu'à présent impossibles :
i° Moi amoureux, violemment amoureux;
2* Une femme qui me trouve de son goût.
Il y a longtemps, je gage, qu'une lettre de moi ne vous a tant amusé que le commencement de celle-ci ; vous bondissez en la lisant ; vous croyez voir renaître les beaux jours de nos causeries, de nos plaisants systèmes, de nos vagues projets, de nos délicieuses rêveries. — Dieu les ramène ! — je ne demande pas mieux maintenant que je n'ai rien à faire et que je ne fais rien.
Non, je ne fais rien ; vous pouvez prendre l'expression au pied de la lettre; mon cours ne me coûte pas grand'chose ; j'y ai fait et j'y fais de grands changements ; mais cela sans peine ; le reste du temps, je me promène au soleil, quand il y en a, ou je rêvasse au coin du feu ; je cherche un petit système politique ; je m'établis législateur ; je prends pour matière un village, et j'avise dans ma sagesse à lui donner non pas les meilleures lois qu'il puisse supporter, mais les meilleures lois possibles. En quoi je dilTère notablement de Solon ; mais il donnait des lois à un peuple réel, moi je régente un peuple imaginaire. Quand j'aurai trouvé ma législation idéale, je la comparerai aux lois qui régissent mon pauvre pays, cette triste France, et j'aurai la consolation d'énumérer et de compter toutes les absurdités sous lesquelles elle pâtit; j'en ferai le tableau synoptique, je le ferai encadrer, je pendrai le tout dans un coin de ma chambre, et ce sera un monument de ma haine implacable pour toutes les tyrannies et pour tous les tyrans qui ont
exploité, exploitent et exploiteront les peuples. Mes rêveries ne sont pas toutes politiques: elles vont quelquefois à mes amis, et je constitue une autre société, celle que nous composerions ici, à Paris, nous cinq ou six bons diables, qui avons vu ensemble les diners deTEcole, les cours de Vincennes, et la table ronde et verte de la Faculté des lettres, si, un jour, nous étions tous réunis ; je suis la pierre d'attente; arrivez, fidèles dispersés chez les nations étrangères : c'est un vilain séjour que Paris ; mais nous Tadoucirons, nous Tembellirons en y vivant ensemble; rassemblés dans le Quartier latin, nous tâcherons de nous suffire à nous-mêmes et de nous préserver des cercles qui m'embarrassent tant; n'avons-nous pas le divin Zoppi, où le café nous réunirait tous les soirs? l'appétissante M""® Edon, que ses fricandeaux placent si haut, et chez laquelle nous dînerions ensemble tous les JQurs, malgré nos minces revenus, car je tiens qu'il faut ^ vivre avant tout; enfin chacun de nous n'aurait-il pas un modeste gîte et un bon feu, et si petit que l'un fût ne trouverions-nous pas avec l'autre moyen d'y passer sans ennui la veillée ?
Voilà ma seconde manière de rêver, je rêve aussi bonheur domestique, comme vous faites, bien que je n'y compte pas; mais je fais des romans, et vous faites des projets, voilà la différence. Que l'imagination me crée de belles choses ! je ressuscite l'amour si discrédité de ce bon Platon et je l'habille à la moderne ; il est beau sous toutes les formes; tout lui sied, et je tressaille en le contemplant. Qu'est-ce que l'ennui, mon cher? C'est le vide, inane. Que des âmes faites pour aimer manquent d'objet; le vide naît et l'ennui commence. Eh ! bien, le monde des chimères est là ; on le dit vide, il est plein et si plein que ce monde-ci est un désert auprès de lui. La beauté le parcourt sous toutes les formes ; elle n'y est pas apparente et trompeuse, mais réelle et vraie. Les plus riants paysages décorent sa demeure et la rendent digne d'elle. Là règne un printemps éternel, des gazons toujours frais, des ombrages toujours verts ; un ciel d'Italie couvre et enveloppe ce délicieux séjour; il n'est pas tou-
â46 CORkESPONbANCË DE Ttt. JOUFFftÔY
jours pur ; y a-t-il un beau ciel sans un peu de nuages ? L'orage même y gronde quelquefois ; mais il n'est qu'au ciel ; eiy le bonheur dans l'âme, ceux qui l'entendent n'en sont que plus heureux.
Quam juvat immites ventos audire cubantem!
C'est le paradis de Fénelon ; car la vertu s'y trouve ; autrement la beauté n'y serait pas.
De mes trois rêves, lequel aimez- vous le mieux? Vous les aimez tous, car vous les connaissez tous ; vous êtes, comme moi, un être rêveur; que je vous plains d'en être aux rêves philosophiques forcés! s'ils étaient libres, à la bonne heure : ils ont alors leur mérite, mais qu'un rêve ne soit pas libre, aussitôt il se décolore, il maigrit ; c'est un fantôme que vous évoquez, et mieux vaudrait ne pas rêver du tout.
Courage, mon ami, la vie est triste, c'est ma maxime, vous le savez ; elle est triste, et on ne peut échapper à sa tristesse; soit qu'on en ait le loisir, soit qu'on ne l'ait pas, on ne rêve pas toujours, et les moments où on ne rêve pas, on enrage ; vous enragez beaucoup et moi de même ; il faut tâcher de rire, et pour cela il faut considérer le ridicule de la condition humaine, et les ridicules des individus humains ; le rire qu'excite le premier est amer, mais il fait encore plaisir ; le rire qu'excitent les seconds est plus gai, et il faut essayer de se le procurer le plus souvent possible, tenir ferme contre les misères de la vie, faire son devoir, rêver et rire, voilà la meilleure philosophie, parce qu'elle n'est pas exclusive, comme toutes les autres. Heraclite avait raison. Démocrite n'avait pas tort. Epicure était un homme de bon sens. Platon faisait bien de rêver, et Zenon de prêcher le devoir; j'adopte tout, et si jamais je me peignais dans un livre, comme fit Horace, comme fit Montaigne, les honnêtes gens qui me liraient seraient bien embarrassés de déterminer à quelle Ecole j'appartiens.
A. propos, il faut que je vous explique notre société. C'est encore un petit monstre ; mais, Dieu aidant, il se
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dégrossira. Voici le but : mettre en commun les travaux de tous. A cette fin tout membre est reçu à présenter à la société les différents travaux qu'il aura faits ; mais, comme ces présentations pourraient être rares vu la paresse des membres, on oblige tout membre présent ou correspondant à fournir un travail tous les six mois ; cela posé, la société se divise en cinq sections : sciences, philosophie, littérature, histoire, philologie; chaque travail présenté est soumis à Texamen de la section de laquelle il ressortit; la section en fait son rapport à la société, qui décide si l'ouvrage sera déposé ou non aux archives; au bout de l'an, si nous sommes riches, on pourra faire un choix des différents travaux présentés et les livrer à l'impression, comme fait l'honorable Académie de Berlin, et autres ; on s'assemble tous les quinze jours ; un secrétaire est chargé de correspondre avec les membres correspondants de province. — Tout membre paye 10 francs en entrant; tout membre présent qui manque à une séance paye i franc d'amende; si tout cela ne suffit pas pour payer le loyer de la chambre des séances, le bois, la chandelle, etc. ; on met un impôt proposé par le trésorier; rien de politique dans les intentions de la réunion ; — c'est une académie et non un club. Le timoré Perreau était tout effrayé ; il croyait voir une association libérale ; mais non ; il n'est pas permis aujourd'hui à soixante jeunes Français de s'assembler pour mettre en commun leurs craintes ou leurs espérances patriotiques. La police' n'est pas si endurante, et tout le monde sait trop bien le Code pénal pour que nous ayons jamais pu penser à former une association politique ; que les timides se rassurent donc et que les peureux cessent de craindre.
J'ai dîné à Bicêtre, le dimanche avant le mardi gras : c'a été charmant, et l'on a grandement parlé de vous ; votre frère est très gai, votre père la cordialité même, et j'ai apprécié la justesse de l'expression dont vous vous êtes servi dans votre dernière lettre, en parlant de votre belle-mère : c'est réellement une turbuletite bonté. Louis était masqué en arlequin.
J'ai VU M. Royer pour la bourse de votre frère , il m'a promis, ainsi qu'à votre père, qu'il l'aurait incessamment.
Perreau ignorait encore où vous étiez ; je le lui ai mandé.
Cousin me parle de vous, comme J'aime qu'on en parle, et M. Royer aussi; si ce vieux chien de Milon voulait se retirer dans ses foyers et faire place à Charlemagne ; si ce bon M. Cardhaillac voulait accepter sa démission et faire place à Bourbon ; Hautain étant décidé à rester à Strasbourg, nous pourrions intriguer avec succès ; mais le diable n'est pas plus fidèle à ses cornes que ces vétérans à leurs places.
Le Loû Bête de Cambray m'a écrit ; il me demande de vos nouvelles et peste contre la vie. Je pars pour mon pays les premiers jours d'août, si j'ai des jambes alors.
Adieu donc la réunion. Quand viendrez-vous chez moi ? Votre père dit : quand il sera à Paris ; dites-vous comme lui? Quand, quand nous reverrons-nous?
Th. JoUFFROY.
8 + 4; = 12; mais mes paquets en valent deux des vôtres.
A Dubois
Paris, le 13 mars 1819.
Vous aurez été surpris de ma lenteur à faire et à répondre. Vos livres étaient achetés depuis longtemps ; mais il fallait une lettre, et, malgré le plaisir que je trouve à écrire à mes amis, il m'arrive assez fréquemment de délibérer un mois, avant de m'y mettre ; c'est là ce qui m'est arrivé dans cette circonstance. Enfin me voici ; — j'ai commencé ; il ne m'en coûtera plus rien d'achever.
J'ai mis ce matin à la voiture qu'on appelle les
Deux Jumelles^ trois volumes pour vous et Navières : — deux de V Essai sur Malesherbes et un des Inductions de M. Kératry. — V Essai coûte 12 francs; les Inductions 7 francs, en tout 19 francs ; peu m'importe que vous m'envoyiez un bon pour cette somme ou que vous ne me renvoyiez pas; faites comme s'il m'était égal d'avoir cette somme dans huit jours ou dans vingt ans.
Quant aux Archives, le monde ne s'est aperçu ni de leur existence ni de leur mort; — cependant, après bien des recherches, j'ai découvert quelles avaient fini doucement leur carrière, au mois de décembre de l'an du Seigneur 1818; — j'aurais réclamé votre abonnement si vous m'aviez envoyé la quittance ; mais votre lettre ne la contenait pas, bien qu'elle me l'annonçât.
Je suis charmé que vous songiez à faire l'Eloge de Malesherbes, et je le serais davantage si vous pensiez à écrire sa vie. Dans le temps où je me croyais un grand homme, et où, par suite de cette opinion, je parcourais des yeux les différentes branches de la littérature, pour voir laquelle j'illustrerais, — un des projets qui me séduisait le plus était celui d'écrire la vie des grands hommes modernes, comme Plutarque avait fait pour les anciens ; — je suis revenu de ce projet, comme de tant d'autres; — mais il n'en est pas moins beau, et j'aimerais bien vous voir en essayer.
L'Eloge est un genre que je n'aime pas ; il faut juger les hommes et non pas les louer, surtout les grands hommes ; si on veut faire des phrases, qu'on fasse des discours de rhétorique et qu'on les garde pour soi ; si on veut faire admirer un héros, qu'on montre ce qu'il y a d'admirable en lui, sans tant de périodes et d'exclamations qui ne prouvent rien et qui font douter de tout.
Si vous déclarez, au titre de votre ouvrage, que vous allez louer un homme, je vous prends au mot, et je vais chercher dans votre livre non pas si cet homme est digne de louange, car ce n'est pas ce que vous promettez de me faire voir, mais si vous savez bien louer, car votre but est de louer, et je ne dois vous demander que ce que vous avez promis. C'est une pauvre gloire que celle
de bien louer, — parce que louer est un métier inutile au monde ; — mais une appréciation saine et solide des hommes et des choses enseigne à chacun ce qu'il faut être et ce qu'il faut faire. L'histoire écrite par un homme juste et de bon sens vaut mieux que la morale de Zenon prêchée par le plus éloquent orateur de la terre, et de toutes les histoires, celles qui racontent les vies des hommes qui ont honoré leur espèce, sont les plus utiles. Plutarque est le premier des moralistes.
La lecture de ce bon Plutarque rend honnête homme et fait aimer la patrie ; mais ses héros ne sont guère à notre portée. Le monde a tellement changé ; — notre société moderne est si loin de la société ancienne ; — on voudrait les imiter, — et c'est beaucoup que ce désir ; — mais l'histoire de leur vie ne nous apprend pas comment faire ; — leurs moyens ne sont plus à notre usage, — parce que les positions sont différentes.
Mais si je suppose la vie de Malesherbes écrite par Plutarque, j'ai devant les yeux non seulement un motif de bien faire, mais encore, pour ainsi dire, une méthode à suivre, un modèle à imiter et à copier ; — c'est ainsi que les vies des grands hommes modernes nous seraient plus utiles que celles de Plutarque.
Et certes les héros en tout genre ne seraient pas difficiles à trouver dans notre histoire et dans celle des peuples contemporains. — Quels hommes que Henri IV, que Sully, que Sidney, que Franklin, que Washington, que Kosciusko, que les premiers princes d'Orange et tant d'autres ! quelle vie que celle de Malesherbes !
Et puis rhistoire des hommes de bien n'est pas seule utile et intéressante. La vie d'un homme, comme Cromwel, comme Louis XI, comme Richelieu, est pleine d'instruction. Et Philippe, le Démon du Midi — quel prodigieux intérêt dans l'histoire d'un pareil tyran ! — quelle matière pour un Tacite !
Je n'ai pas besoin d'en dire davantage pour vous faire goûter mon projet; — il est évidemment beau; — mais le travail qu'exigerait une seule de ces vies est immense, — ensuite c'est un ouvrage de vieillard ; — il faut avoir
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vécu, et vécu d'une certaine manière pour être en état de juger les hommes et les choses.
Cependant, si vous voulez travailler sur Malesherbes, à moins que vous ne visiez à quelque couronne académique, je vous conseillerais plutôt de méditer sa vie que son éloge ; son éloge ne contiendrait pas sa vie — ou au moins ne la montrerait pas comme elle doit être montrée ; sa vie, au contraire, contiendra toujours son éloge.
Tachez donc de retrouver cette simplicité, cette noble bonhomie, ce bon sens du vieux Plutarque ; oh ! que j'aimerais à voir Malesherbes ainsi habillé de votre main.
Je ne suis pas du tout en train d'écrire aujourd'hui ; — une autre fois, je vous en dirai plus long; je tenais à vous communiquer l'idée de mon Plutarque moderne; — je l'ai fait ; c'est bien ; — je ne veux pas m'essayer pour remplir encore quelques pages de choses qu'il faudrait tirer par les cheveux.
Je me contente de vous dire que je comprends votre état moral tel que vous me le dépeigniez dans votre lettre ; que je le trouve triste, mais digne de votre courage; que notre société ne va ni bien ni mal, et qu'elle est passablement ennuyeuse ; que je vous y fergii agréger — et que je vous manderais votre réception ; que vous ne trouverez pas aisément ni l'absolu de la tragédie, ni tout autre absolu, et, vous pouvez m'en croire, voici bien des années que j'en cherche, et enfin que je suis sincèrement et de grand cœur votre ami.
Th. JOUFFROY.
M. Damiron^ professeur de philosophie au collège
royal d'Angers
Paris, 13 mars 1819.
Œil pour œil, dent pour dent, oreille pour oreille, billet pour billet; j'approuve la doctrine; jamais je ne ferai plus qu'elle n'exige ; ma paresse m'en répond, et vous n'aurez pas do paquet à renvoyer.
Je viens de recevoir votre billet ; je ne sais ce qu est devenu Tautre : voilà la première ligne de vous que je perds ; je Tai égaré ; mais aucune question importante ne m'y était adressée, autant que je puisse croire; je puis donc me consoler de l'impossibilité où je suis d'y répondre.
Quant au dernier, il renferme bien des choses :
1° Si vous me demandez en général: Etes-vous malin, satirique, caustique, ironique, moustique, etc. ; je vous dirai que je n'en sais rien au juste ; que l'on ne voit pas une poutre dans son œil ; qu'on ignore et ses défauts et ses bonnes qualités, quand on est à la fois vain et modeste comme je suis; que je m'en rapporte à mes amis sur ce point ; qu'en qualité de mon ami vous en devez savoir quelque chose, et que ce serait à moi à vous interroger plutôt qu'à vous à me questionner touchant ces matières; je vous dirai que, si j'en crois Trognon, je suis moqueur; et que si je m'en rapporte à Cousin, je suis mouton, ce qui me met dans un étrange embarras ; d'une part Cousin a de la pénétration ; d'autre part Trognon a mérité un accessit à l'Académie, ce qui donne un grand poids à ses jugements ; je ne sais auquel me fier, et souvent je me promène à grands pas dans les allées du Luxembourg, opposant, posant, balançant ces deux témoignages, et m'écriant : suis-je malin ou ne le suisje pas ? voilà la question comme Hamlet s'écriait : Etre ou n'être pas ? voilà le problème ;
2° Que si vous me demandez : vous êtes-vous moqué de moi dans votre dernière lettre? je répondrai : je n'en ai point eu l'intention ; c'est moi que j'ai voulu peindre ; et non pas vous ; mais, comme Trognon se récrie souvent sur ma malice, alors même que je n'ai pas la moindre intention d'être malin, je ne puis répondre de rien ; il est possible que je me sois moqué de vous à mon insu ; c'est à vous de voir, je sauve mes intentions, et je livre mes discours à votre justice ;
3° Quant à l'explication philosophique que vous essayez de donner au phénomène qui nous est commun, je l'aime autant qu'une autre; ce qui me faisait dire que
ce phénomène était inexplicable, ce n'était pas l'impossibilité de lui trouver une explication, mais Tembarras de choisir entre une douzaine d'explications, également probables, qui se présentent; prenez, si vous voulez, que c'est par esprit de contradiction que j'interprète ainsi ma phrase; je le veux bien.
4° Quand nous reverrons-nous ? pourquoi pas dire : nous reverrons-nous? il faut d'abord résoudre cette question avant de poser la vôtre, et, ma foi, l'une et l'autre sont insolubles ; ce qui est clair, c'est que j'ai un aussi vif désir de vous revoir que vous de me revoir; nos volontés ne pourraient-elles donc pas s'arranger un peu en conséquence ? si vous étiez sur ma route ; si vous vouliez venir faire connaissance avec nos bergères ; si vous vous en veniez plus tôt ; si... ; mais avec des si on mettrait Paris en bouteille, comme dit le proverbe.
5° Suis-je de la société ? — Je vous présenterai vous et Dubois. — Le Trognon répondra avec moi de vous deux, — quoique ce soit une terrible responsabilité à se mettre sur le dos — deux mauvais sujets comme vous et Dubois ! vous surtout si hardi, si entreprenant avec les femmes! Quelque jour on lira de vos fredaines sur la Gazette; et ce pauvre Trognon sera dupe de sa complaisance.
M, Dubois^ professeur de seconde au collège royal
de Limoges.
Paris, le 21 mars 1819.
Aussitôt votre lettre reçue, j'allai la communiquer à Cousin. — Cousin, à la proposition que votre lettre me chargeait de lui faire d'aller vous recommander à M Royer-Collard, répondit deux choses :
1° Que ses rapports actuels avec M. Royer et la Commission vous rendraient sa recommandation nuisible, qu'ainsi, dans vos intérêts même, il ne vous recommanderait pas ;
2*" Qu'en général M. Royer se mêlait peu des nominations, et influait peu, — et maintenant moins que jamais, attendu ses travaux à la Chambre ;
3*" Que MM. Gueneau et Rendu étaient véritablement les hommes de qui dépendent les nominations, que, par là même et aussi parce qu'ils vous connaissaient et vous estimaient, c'était à eux qu'il fallait s'adresser. Nous délibérâmes donc nous deux, Cousin et moi, comment nous les attaquerions ; — personne ne nous sembla plus propre à présenter et à faire agréer vos timides désirs que Larauza, que vous connaissez sans doute, grand ami de MM. Gueneau et Rendu.
Cousin écrivit donc à Larauza ; je lui portai la lettre, et comme c'est aussi mon ami, j'ajoutai mes recommandations à celles de Cousin, — et je lui développai l'affaire, votre position à l'égard de ces Messieurs, votre demande, et aussi la circonspection avec laquelle vous la formiez, attendu votre récente nomination.
Larauza se chargea avec grand plaisir de l'affaire, — et il alla chez M. Rendu. — M. Rendu reçut très bien la proposition, parla de vous avec amitié et estime ; mais (sans vous en vouloir du tout de ce que votre demande actuelle suivait de trop près votre récente nomination) jugea que, par cette raison, elle ne serait pas accueillie de la Commission ; — il pria Larauza de vous engager dans votre propre intérêt à ne pas la former ; — « on le refuserait, et on serait moins porté, dit-il, à l'avancer dans quelque temps; il ne gagnerait rien actuellement, et il gâterait son avenir ». 11 ajouta qu'il noterait cette preuve de modération que vous donneriez et qu'il la ferait valoir en temps et lieu ; — il ajouta encore, qu'il espérait qu'une bonne place vaquerait très prochainement ou à Rennes, ou à Nantes, qu'il s'était déjà promis de la solliciter pour vous quand elle arriverait ; que valant bien celle de Reims et ayant l'avantage de vous ramener dans votre pays, cette place vous conviendrait mieux.
Tout cela parut juste à Larauza ; il nous en a rendu compte; — nous avons trouvé aussi que M. Rendu avait
raison ; nous avons pensé que vous en jugeriez de même — et qu'il ne fallait pas pousser les choses plus avant.
Voilà votre commission — celle-ci était importante ; — je Tai faite vite ; je suis désolé d'avoir tant tardé à remplir la première dont vous m'aviez chargé ; — si je ne me suis pas pressé, c*est que je suis paresseux et que j'obéis à ma paresse quand les affaires ne me paraissent pas pressantes. — C'est une très mauvaise excuse ; — et, sans vous prier de l'admettre, je me borne à vous demander pardon tout simplement. Aurez-vous eu le temps de prévenir afin qu'on n'achetât pas une seconde fois les livres? — Je le désire vivement, et je serais au désespoir si vous étiez obligé de les payer deux fois ; — il faudrait alors me renvoyer un des exemplaires ; je ferais mon possible pour le revendre, et je vous renverrais ce que j'aurais pu en tirer : vous ne perdriez pas tout.
Adieu! j'écris en courant, parce que je suis très pressé. Dieu vous garde et vous préserve de l'ennui.
Tout à vous.
Th. JOUFFROY.
A Perreau^
7 avril 1819.
Le printemps excite tellement en moi l'amour du prochain que je ne saurai plus ni lui trouver, ni lui reprocher de défauts. Tout n'est-il pas aimable ou ne paraît-il pas l'être à vos yeux ? Les miens ne savent plus voir ; ils sont couverts d'un nuage qui les tient enchantés. Quelle est donc cette magique influence, si forte qu'on ne peut lui résister, si douce qu'on ne saurait le vouloir, si universelle qu'elle domine tout ce qui vit, et si cachée que l'imagination même ne trouve poiat de figure sous
1. Cette lettre est sans adresse. M. Dubois, dans ses notes, la croit adressée à Perreau ; mais cette attribution n'est qu'hypothétique.
laquelle elle ose la produire dans ce monde matériel ? Est-ce le soleil qui la développe? Mais alors pourquoi ne la sentirions-nous pas toutes les fois qu'il paraît? Perdrait-il sa puissance en s'éloignant de nous, et ne la trouverait-il qu'en se rapprochant? Mais quand, au milieu de Tété, il arrive et repose presque sur nos têtes, le charme n'agit plus ; la saison des enchantements est passée. Apollon n'est pas l'Amour. La Grèce avait raison ; mais, qu'est-ce que l'Amour? Qu'il ait des ailes; qu'il soit un enfant ; qu'un bandeau couvre ses yeux ; qu'il étende également son empire sur la terre et les ondes ; qu'il s'élance dans les airs avec le printemps, et planant sur le monde, lance de toutes parts ses flèches embrasées, c'est là ce qu'il fait, mais non point ce qu'il est. La mythologie est une traduction poétique de la nature visible ; elle suffisait à l'ignorance primitive des peuples. Les religions postérieures ont voulu traduire l'invisible ; plus mensongères que le paganisme, elles nous ont donné un faux invisible qui a perdu tout crédit et qu'elles ne peuvent plus défendre que par l'autorité des lois et la force des armes.
Les persécutions ne résolvent point un problème, et la raison humaine n'admet point une solution fausse, quel que soit le nombre des bûchers et des sabres qui la protègent. Le Pigeon chrétien n'explique pas mieux l'amour que le Cupidon d'Homère, et ma curiosité s'obstine à n'être pas satisfaite.
Quelle mauvaise saison pour la philosophie! que j'aimerais mieux faire un roman qu'un cours! Des deux forces qui se disputent continuellement la vie, l'une est presque vaincue en moi ; ma volonté laisse tout échapper; la nature se saisit de moi et me disperse si bien que je suis un peu partout sans me trouver entier nulle part. Il faut céder un moment à cette fatalité, et je me résigne à la vie diffuse, ne pouvant m'en faire une autre. Cet état est charmant.; mais il humilie : la vie concentrée et plus sévère est aussi plus noble et plus glorieuse ; maître dans celle-ci, je suis moi, et je n'ap-
partiens qu'à moi; esclave dans celle-là, la nature extérieure se divise et se partage mon unité ; je vis de la vie des femmes, qui sont presque continuellement dans un état expansif d'où dérivent leurs caprices, leur mobilité, leur faiblesse, leur dissimulation, comme aussi tous leurs charmes.
Bref, je ne suis pas ce que j'étais, il y a un mois, ni ce que je serai dans quelques semaines. Je commence ma journée par une promenade aux Tuileries, à sept heures; l'air y est délicieux; les arbres commencent à feuiller : hormis quelques promeneurs errants et quelques merles, la solitude y est parfaite, et l'on y rêve sans distractions. Je ne sais à quoi je passe le temps depuis dix heures que j'abandonne les Tuileries jusqu'à cinq heures : probablement à régenter ou à m'ennuyer ; je ne vis pas dans cet intervalle ; à cinq heures, je dîne. La lune se lève ; les rues et les boulevards se peuplent de robes blanches, et vous savez ce que c'est, au printemps, qu'une robe blanche pour l'imagination; je me mêle à la foule ; le hasard ou le caprice me mènent où ils veulent; je ne sais pas où je passe, ni comment je m'en viens. Mais, assez ordinairement, je me retrouve dans ma chambre, vers dix heures, et je recouvre la conscience de moi-même pour me coucher. Nul mot, nulle langue humaine ne peuvent décrire ce songe de trois heures fait, au milieu des rues, à la lumière de la lune et au sein d'une foule inconnue, par un homme rêvant et ne dormant pas
J'étais à neuf heures sur le boulevard des Italiens ; la soirée était délicieuse et les promeneurs nombreux. Cependant la nuit et le printemps contenaient toutes les langues. Cette multitude se taisait, et l'on aurait pu la prendre pour le peuple silencieux des ombres. Tout à coup une femme, un homme^ deux enfants et un chien s'arrêtent : leurs vêtements "étaient étrangers; leur physionomie expressive et leur teint hâlé annonçaient des Espagnols; leurs souliers étaient couverts de poussière ; ils avaient l'air fatigué. On voyait
assez que c'étaient des voyageurs et des malheureux. La femme tenait une espèce de mandoline ; les yeux levés au ciel, elle se mit à préluder ; son mari la soutenait ; les deux jolis enfants étaient de chaque côté, et le pauvre chien assis devant eux. Bientôt Tétrangère chanta d'une voix triste et douce; les paroles étaient dans une langue inconnue, mais harmonieuse; Tair était étranger, mais d'une admirable mélodie. Elle chantait seule chaque couplet ; l'homme et les enfants répétaient en chœur le refrain. Toute la foule s'était arrêtée pour les entendre ; tous les yeux exprimaient la surprise et la compassion. La beauté touchante de la musicienne, le groupe que formaient autour d'elle l'homme, la femme et le chien ; le lieu, l'heure, le ciel, la saison; l'idée d'un pays éloigné, d'un voyage pénible, de quelque grande infortune, tout donnait à cette musique une puissance magique et à cette scène un charme et une poésie indéfinissables. Aussi, quand le concert fut achevé et que toute la famille errante, immobile et les yeux baissés, sembla laisser au chien fidèle la honte de recevoir la charité, Dieu sait si tous les assistants remplirent de bon cœur la boîte qu'il portait à sa gueule. Une voix s'éleva pour demander que la romance fût chantée une seconde fois ! Quel tact dans les Français I Tout le monde sentit le peu de délicatesse et l'égoïsme de cette demande ; tout le monde comprit que ces pauvres gens étaient fatigués; qu'ils n'avaient peut-être chanté que pour avoir de quoi souper ; qu'exiger une répétition de l'air, c'était leur rappeler leur dépendance et les droits de celui qui paie. Tous ces raisonnements se firent spontanément ; il n'y eut qu'un cri de mépris et d'indignation ; on rappela le chien, on l'accabla de caresses et de présents. L'étrangère avait compris ce mouvement généreux : ses yeux se levèrent et remercièrent; la rougeur lui avait monté au visage. Quelle âme sous cette figure! Je me serais jeté à ses pieds pour l'adorer,
23 avril 1819.
Combien sont variables et passagères ces dispositions sensibles ! Un peu de pluie est survenue ; le thermomètre a baissé de quelques degrés, et voilà mon âme toute changée; le printemps et son influence ont disparu pour moi. Le commencement et la fin de cette lettre sont de deux heures différentes. L'amour vague est loin ; la raison froide et déterminée règne à son tour ; un nuage a tout fait.
faiblesse humaine ! O vanité des vanités ! Que nous sommes esclaves, mon ami, et que Torgueil nous convient mal ! Théâtre de toutes les cont radictions et théâtre passif : voilà Thomme !
La tristesse naît de ces réflexions : on songe à la destinée de l'homme, si bizarre et si obscure ; on s'inquiète du passé et de l'avenir ; on s'égare, on se trouble dans ce dédale d'énigmes ; la vie et la mort deviennent indifférentes, et si le dîner ou le sommeil ne venaient pas couper court à toutes ces imaginations, on finirait par perdre le sens commun.
A Damiron
Paris, le 7 mai 1819.
Je vous écris aujourd'hui sur du papier doré, afin que cette marque de respect vous fasse recevoir bénignement une lettre qui arrivera trop tard. Comme le temps va mon cher! Passe encore qu'il aille vite quand on s'amuse, mais qu'on ait le double malheur de perdre rapidement sa vie, et de la perdre sans en user, voilà le diable. Vienne le 6 juillet, et j'aurai vingt-lrois ans. Ces vingt-trois ans là, je ne sais ce que j'en ai fait, et je ne sais pas davantage ce que je ferai des années qui suivront.
Au moins. Trognon a fait un discours académique, une traduction de roman, des notes pour Baour, et
même un impromptu de six vers à une demoiselle. Voilà une vie remplie . Vous avez fait un discours de distribution fort éloquent et des théories qui subsistent, puisque vous y croyez ; parlez-moi de jours aussi bien employés. Fourteau a fait des enfants qui marqueront son passage en ce monde, et maintenant fait des pénitences qui lui assurent l'autre. A la bonne heure! Sans compter les enfants, Guichemerre fait des chansons et sème un système que le printemps va développer et qui sera en pleine maturité avant la fin du mois d'août. Les Loû- Bétes, soit que je considère la thèse que le n° i a faite sur Pindare, soit que je pense à celle que le n"* 2 nous promet sur Plante, dans quelques années, les Loû-Bêtes, dis-je, auront vécu. Pouillet est entré pour moitié dans la composition d'un mémoire de physique. Cousin a fait des articles ; Loison, des brochures à tout prix. Il n'est pas jusqu'à mon ami GuissoUenq qui n'ait, par ses madrigaux, signalé son existence. Moi, moi seul, je n'ai rien produit, ni vers, ni prose, ni discours, ni madrigaux, ni enfants d'aucune espèce. J'avais cinq ou six idées dans la tête, et voilà que le doute me les prend. Encore si j'avais cent mille francs de rentes, je pourrais payer une maîtresse et un écrivain qui me donneraient des progénitures qui ne seraient pas de moi ; mais je veux que le diable m'emporte si, au bout de l'an, après m'être nourri, vêtu, chauffé et blanchi, il me reste un sou de tous mes revenus. Ah! M. FâyoUe, vous :
« La gloire du distique et l'espoir du quatrain » ;
il faut être bien malheureux pour envier votre destinée, et cependant j'en suis là. Priez pour moi, mon cher ami, et gardez-vous bien de ne pas prendre ceci très-sérieusement.
Quel ne serait pas mon bonheur, si je pouvais, dans ma misère, dans ma faiblesse, dans mon incapacité, aller chercher auprès de vous, vers le temps de la Pentecôte et au seiu de la cité du Mans, des consolations, du courage, des idées?
A DAMtRON 261
Vous m'apprendriez à être heureux, vous me diriez comment on s'y prend pour produire, par quelle route on arrive à la croyance, de quelle manière il faut vous écrire pour être compris, comment il faut plaisanter et parler sérieusement pour que vous ne preniez pas au sérieux les choses plaisantes et au plaisant les choses sérieuses.
Je m'instruirais beaucoup à vous entendre ; vous m'enseigneriez la clarté et vous me donneriez peut-être le secret du sel attique que vous possédez et que vous gardez mal à propos pour vous seul. D'ailleurs, j'aimerais à voir si vous êtes devenu gras et grand, afin de constater si les progrès que vous avez faits en malice n'ont pas, comme il arrive souvent quand l'esprit se développe, arrêté les accroissements physiques de votre personne.
Le miracle de la Pentecôte se renouvellerait pour moi, vous seriez mon Esprit-Saint, et votre langue, sans être de feu, n'en aurait pas moins de vertu ; — de plus, j'aurais tant de plaisir à voir le Mans ; — si Tair de Falaise vous a été si favorable, l'air du Mans doit valoir encore mieux ; on dit cette Normandie si poétique, si féconde en inspiration : Heureux ceux qui l'ont habitée ! Heureux même ceux qui peuvent la visiter ! Pourquoi faut-il que je sois dans l'impuissance de voyager à la Pentecôte? Mais mes revenus ne sont pas les vôtres — vous le savez bien. — Il faut que je reste ici ; ma bourse le veut ; ceux qui m'ont vanté la Normandie m'ont averti que l'hospitalité s'y payait, tant il est vrai que ce siècle de fer a pénétré partout.
Combien j'ai de peine à me rassurer contre ces terribles plaisanteries dont vous me menacez et combien je vais me donner garde de les provoquer! Trognon ne m'effraye pas plus quand je vois naître, sur ses lèvres et dans les parties de son visage qui avoisinent son nez, cette expression satirique qui annonce l'aigu sarcasme et la mordante ironie à laquelle la nature l'a rendu si apte. Je vais relire avec soin toutes mes lettres et effacer tout ce qui pourrait ressembler à une épigramme ; — ce n'est pas que je sois enclin à me moquer; — jamais je ne fais de malices volontaires; mais, dans ma bonhomie, je
laisse échapper parfois des naïvetés que Tobscurité de mon style fait ressembler à des méchancetés; — je me défie trop de votre pénétration et de moi-même, pour ne pas désormais m'appliquer à éviter toute équivoque ; — tant pis si mes lettres en ont moins d'abandon ; — je ne veux pas sacrifier ma sécurité au vain plaisir d'écrire avec aisance et rapidité. Veuillez donc croire, dorénavant, à mes bonnes intentions, — et si quelque malheureuse expression, échappée à la rature, présente encore quelque amphibologie, — veuillez l'expliquer favorablement, et ne vous en allez pas m'accabler injustement de plaisanteries qui me feraient mourir de chagrin. Vous êtes le plus fort; il vous convient d'être généreux; — il doit même vous être doux de l'être — Voltaire Ta dit en sa Pucelle :
II est aisé, mais il est beau pourtsint, D'être modeste alors que Ton est grand.
Remarquez bien le sens profond de ces deux vers et profitez-en. Vous êtes grande il n'y a pas de doute; — il vous convient donc d'être modeste; modeste a pour racine moderare^ qui veut dire se contenir, se retenir, ne pas faire tout ce qu'on pourrait; — il vous convient donc à!épargner^ d'être généreux, et voyez pourquoi : parce que cela est aisé. Oh ! si c'était une chose difficile, je ne me permettrais pas de vous prier de prendre cette peine ; mais cela est aisé. Voltaire le dit clairement. Et quand bien même encore cela ne serait pas aisé, — votre grand cœur et votre puissante volonté le ferait, car cela est beau; — le texte dit, mais il est beau pourtant^ et ces paroles sont si claires qu'il est difficile que vous puissiez les prendre à contresens. La chose étant belle décidément, je compte tout à fait sur vous, et me voilà un peu plus tranquille ; il faut convenir que j'ai été bien heureux de trouver ce passage de Voltaire pour expliquer ma pensée ; cet écrivain a la réputation de s'exprimer avec lucidité, et vous ne croirez pas, grâce au secours qu'il m'a prêté, qu'en vous priant de ne point vous moquer de moi, je vous ai prié de vous en moquer.
Pardon, si ces explications sont un peu longues ; — la crainte de Téquivoque me force aux développements ; — bientôt je n'oserai plus vous écrire. Oh ! pourquoi m'avez-vous menacé? Voilà mon repos détruit, la liberté de ma correspondance avec vous gênée, pour ne pas dire étouffée ; — tremblant à chaque lettre timbrée d'Angers, je ne connaîtrai plus le plaisir tant de fois éprouvé en les recevant. Où me cacher? Où fuir? Où trouver un abri inexpugnable à vos malices, ou bien un auxiliaire assez puissant pour les repousser ? Je ne connais personne qui soit capable de jouter avec vous, en plaisanteries; — non pas même le redoutable Trognon; — prenez garde cependant de me pousser à bout ; le désespoir trouve des moyens inouïs, — et je serais homme, si vous m'irritiez trop fortement, à faire venir Bloquel de province, comme jadis les Carthaginois appelèrent le Lacédémonien Xantippe, — et vous savez ce qui advint à ce pauvre Régulus.
Pourrais-je vous adoucir en vous annonçant que je vous ai présenté à l'honorable société des anciens élèves de l'Ecole, ainsi que Dubois, et que votre admission a été consentie à l'unanimité. Pourrais-je distraire votre esprit de ses belliqueuses ardeurs, en vous prévenant, au nom de cette société, qu'il faudra que vous veuilliez bien lui envoyer un travail tous les six mois ? Pourrais-je amollir votre menaçante humeur, en vous disant combien la société a conçu d'espérances, en inscrivant au nombre de ses associés un professeur si distingué et si capable de l'illustrer par ses mémoires et ses épigrammes ?
Mais je crains bien que toutes ces bonnes nouvelles vous flattent moins que ne vous indisposera ma négligence à vous envoyer mon programme de morale. C'était une longue copie à faire ; — j'ai reculé, hésité; — puis le moment est venu où l'envoi eût été inutile ; bref vous n'aurez rien ; — la perte n'est pas grande ; — votre morale vaudra mieux que la mienne, à laquelle je ne crois plus.
Si vous voulez nous favoriser d'un petit mémoire philosophique, physique (car vous êtes fort en physique),
264 CORRESPOISDANCE DE TH. JÔUFFROY
littéraire, philologique ou historique, veuillez l'adresser franc de port à M. Arthaud, secrétaire de la Société, rue Saint- Jacques, n° 121.
Si vous voulez m'honorer prochainement d'un gros paquet, veuillez l'adresser, sans affranchir, à M. J..., rue de Seine, n* 20 ; — mais, au nom de Dieu, point de malices ! — Vous devez me les épargner, en considérant avec quel respect, quelle humilité, quelle douceur, la présente est écrite.
Adieu.
Th. JoUFFROY.
A Damiron
Paris, 3 juin 1819.
Vous avez pris la chose comme il fallait, mon cher ami, c'est-à-dire que vous l'avez considérée comme une petite correction anodine et émolliente, bénignement administrée dans la vue de votre amendement. Vos plaisanteries ne m'avaient point du tout fâché ; vous n'avez pu'le penser ; mais, comme Trognon m'a persuadé que je suis extrêmement malin, la vanité que cette persuasion a fait naître en moi s'est piquée de voir que vous osiez m'attaquer et me jeter le gant, vous qui êtes bien la meilleure âme de ma connaissance ; ainsi donc saisissez bien ma distinction, afin d'appliquer la correction au point précis où ma main l'a dirigée; ce n'est point le sens de la plaisanterie qui m'a soulevé, mais l'audace que vous avez eu de plaisanter, c'est le Tô plaisanter^ en un mot. Ainsi, quand Trognon s'échappe par hasard dans nos conversations, et, se mettant en gaieté, pousse quelque malice naïve, Pouillet à droite, moi à gauche, nous lui tombons si rudement sur le dos qu'il regagne à la hâte son genre naturel, et se renferme entièrement dans les phrases académiques. Vous saurez que Pouillet et moi sommes les deux puissances éminentes de la malice ; cela posé, vous concevez facilement combien il
A DAMÎRÔN 265
VOUS sied mal à vous, qui n'avez point de réputation faite en ce genre, à vous qui êtes de province, à vous que Trognon appelle la non-malice^ de provoquer un homme de ma sorte, possesseur légitime d'une supériorité avouée. Je régnais paisiblement sur la foi de Trognon et de mon orgueil ; vous venez me tracasser chez moi ; je me dresse, je saisis mes armes; j'allais vous transpercer, vous écraser, vous éteindre, un mouvement de compassion me retient : il est jeune, un peu de témérité est pardonnable à son âge; peut-être même ignore-t-il mes droits nouvellement découverts ; il n'est pas professeur d'histoire, et peut bien n'être pas instruit sur ce point; il vit loin de moi et, qui sait, les rayons de ma gloire perdant leur vivacité en traversant l'espace, pourraient bien ne pas jeter là d'aussi vives clartés qu'ici ; d'ailleurs il est mon ami, mon vieil ami; ne me l'a-t-il pas toujours témoigné par des marques sensibles et irrécusables? A ce dernier motif je m'attendris, je m'apaise, je n'écraserai pas, je ne ferai que fouetter un peu, je laisse là mes traits les plus acérés, je choisis les plus obtus, que ma main bienveillante émousse encore ; je les lâche faiblement du côté d'Angers, à l'adresse du professeur de philosophie en cette ville. Dieu soit loué ! Ils sont parvenus au but ; ils n'ont frappé que comme il fallait, traits bienfaisants, qui, comme la liqueur amère du Tasse, ou comme la lance d'Achille, font souffrir, mais guérissent, abattent, mais ressuscitent, blessent, mais pour le plus grand bien du blessé.
Ne croyez pas cependant qu'il ne vous soit plus permis de plaisanter avec moi et contre moi ; je ne suis pas intolérant à ce point et jaloux de ma prééminence à cet excès; plaisantez, moquez-vous, raillez, j'y consens; choisissez-moi pour l'objet de vos malices, je vous en donne la licence, que dis-je? Je serai charmé de guider vos premiers pas dans cette carrière nouvelle, de diriger votre main tremblante et novice, d'apprendre à votre œil inhabile à distinguer les parties faibles par où l'ennemi est singulièrement vulnérable ; mon doigt tracera la route la plus directe et la plus rapide à vos traits
incertains ; je ferai votre éducation, et vous vous en trouverez bien ; mais, si je consens à être votre pédagogue, ayez le respect d'un écolier; ne menacez pas, ne provoquez pas ; je consens à Tégalité, pourvu que vous ne Tacceptiez pas ; si vous Tacceptez vous êtes perdu; je vous assomme, et les rives de la Loire retentiront du bruit de votre chute.
Paris, 4 juin 1819.
Vous m'avez donné le conseil d'écrire une lettre à plusieurs reprises ; je trouve Tavis bon, et j'en profite ; cette méthode est particulièrement commode en ce qu'elle dispense des transitions.
Je reviens des Tuileries ; j'y vais chercher tous les matins la fraîcheur et le silence ; mais hélas! le printemps n'y est plus; il y était naguère, aimable, échauffant, ravissant, inspirateur. Le charme a disparu peu à peu et la nature est retombée dans son insignifiance ordinaire. Que de rêves séduisants mon imagination a faits sous ces beaux ombrages, qu'elle ne peut y retrouver, parce que le soleil a fait un pas de plus vers notre pôle boréal. L'influence du printemps ne dure qu'un moment ; mais on vit plus dans ce peu de jours que dans les onze autres mois de l'année ; c'est la saison de la poésie et de l'enthousiasme ; l'âme est toute expansive, elle ne s'appartient plus, elle se répand et se perd dans le monde qui l'enveloppe et bien au delà; elle ne juge plus, elle aime. Aussi tout lui paraît beau, et ce qui est et ce qui n'est pas ; ravie des réalités et des chimères qu'elle embellit ou qu'elle invente, elle s'épuise à les posséder; vains efforts, l'union est impossible, l'homme est réduit à les adorer et à chanter dans ce monde le bonheur qui n'y est point. Et cependant cette adoration nous rapproche du Dieu inconnu, ces chants qui sont pleins de lui nous le livrent pour ainsi dire; l'adoration est délicieuse, l'hymne est d'une harmonie enivrante ; quand l'une finit, quand l'autre expire, l'âme en retombant sur la terre, s'aperçoit qu'elle l'avait quittée et que, déjà, un pas avait été fait
vers le ciel ; triste et rampante, elle s'ennuie dans la fange ; ses yeux se lèvent avec douleur vers ces espaces brillants où tout à Theure elle planait, elle n'a plus le courage de supporter sa condition ; elle s'efforce pour s'élever de nouveau; mais elle a perdu sa puissance, le printemps n'est plus.
Je n'ai point philosophé tant qu'il a duré ; la réflexion était impossible, je n'étais pas, comme l'année dernière» sous le poids d'une impérieuse nécessité ; l'imagination l'a emporté; j'ai rêvé, rêvé, et toujours rêvé; les rêves ont cessé à mesure que l'air a perdu son humidité charmante, les arbres leur verdure tendre, les oiseaux leurs chants plaintifs, tous les yeux leur languissante expression ; je me retrouve homme comme devant, mais ennuyé de l'être et incapable de revenir à la sèche philosophie ; le souvenir des chimères est encore trop récent; les vacances le dissiperont, et je retrouverai ma vertu réflexive à l'approche de l'hiver; en attendant, je péris au milieu de la poussière; je me dessèche parmi ces rues arides et empoisonnées; je meurs de dégoût, fatigué de figures suantes, rouges et humaines qui me choquent continuellement les yeux ; je me traîne péniblement à la fin de juillet, ennuyant mes élèves et ennuyé d'eux, et je conclus, en partant, que cette vie est ridicule, sotte, absurde, et qu'il faut être bien bon pour y demeurer, quand pour la modique somme de cinq ou six sous on peut s'en débarrasser.
En attendant, je dors passablement, je mange d'assez bon appétit; je me moque de l'univers et de moi-même, méprisant autant l'un que l'autre.
Je vous admire de n'être pas irrité et des hommes et de la vie et de vous-même ; je vous admire encore plus de ne pas rire de tout cela, car ces choses sont encore plus grotesques qu'elles ne sont misérables.
Vous allez crier à la morale, à la destinée de l'homme, aux principes stoïques, etc.
Je veux mourir si je vois la moindre raison de croire à la vérité objective et absolue de ces principes, de cette destinée, de cette morale. Dieu vous garde, au reste, et
268 CORRESPONDANCE DE Ttt. JÔUFFROY
VOUS maintienne dans la foi; c'est une grâce que la foi, je la désire, je l'implore, je la cherche ; mais l'objectif détruit tout, et je mourrai dans le doute, sauf à brûler comme un Juif dans l'éternité.
Adieu, je vais là-dessus déjeuner.
Paris, le 18 juin.
Vous qui êtes un homme conséquent, un homme qui ne variez pas du matin au soir, la méthode d'écrire une lettre par morceaux détachés vous convient; elle me perdra de réputation, c'est un fait indubitable ; je ne me reconnais plus dans les pages précédentes ; je serais donc bien honteux si je relisais les lettres que j'écrivais, il y a deux ou trois ans. Et vous qui avez la précaution de les conserver; les jugements que vous faites de moi sur pareilles pièces doivent être terribles ; faut-il donc leur donner de nouvelles bases en vous présentant le spectacle de mon inconséquence, dans le cadre plus étroit d'une seule lettre? Ah! que je me repens d'avoir suivi vos conseils perfides! Je voulais recommencer cette lettre, vous expliquer plus simplement ma dernière épître et ne pas augmenter, le mauvais effet des plaisanteries qu'elle renfermait, par des excuses aussi impertinentes que celles qui sont au commencement de celles-ci. Je voulais aussi détruire le fatras qui remplit le second morceau, parce qu'il exprime tout ce que j'ai voulu dire d'une manière exagérée ; mais c'était cinq pages à refaire, et ma paresse n'y a pu consentir, d'ailleurs je ne puis écrire beaucoup aujourd'hui ; je n'aurais donc pu faire ma lettre tout d'une haleine ; ne pouvant répondre de mon opinion de demain, je courais risque de n'effacer des contradictions que pour en mettre d'autres à la place, et puis, soyons francs avec vous, montrons-nous tels que nous sommes ; le danger ne peut pas être grand ; car il y a longtemps que vous me connaissez, et je n'ai pas beaucoup à vous cacher dorénavant.
18, après-midi.
J*ai été interrompu par l'admirable Varney ; me revoici. Je ne connais rien de si lourd que la page ci-dessus — c'est du Welche tout pur ; quand je veux être raisonnable je deviens plus épais et plus crasse que M. Dacier ou M. Naudet.
Reviens, reviens, facile et rapide imagination; je veux courir sur tes ailes, sauf à me voir emporté dans le pays de l'absurde. La folie a ses charmes, et la raison ses désagréments ; si Tune est une beauté dévergondée, l'autre est si lourde, dans ses formes symétriques et régulières, qu'il est permis d'hésiter; — que di^-je? Le monde a prononcé, — la foule rit aux pieds delà folie, — les autels de la raison sont abandonnés ; quelques philosophes secs, maigres, jaunes, tristes, épars dans son vaste temple encensent à leur aise et sans se coudoyer la pauvre déesse ; mais ils meurent d'ennui et se portent mal, à l'exception d'un seul qui a trouvé moyen d'engraisser dans cette religion ; mais un exemple ne prouve pas. — Fribault se meurt; Bautain a suspendu son cours ; Guichemerre a la jfièvre, Cousin traîne, Milon sèche de plus en plus, M. Cardaillac passe au lit les trois quarts de ses jours ; — Bloquel et moi nous nous portons à merveille.
Mais que faire avec la folie ? Ce que fait tout le monde, des comédies : chacun s'arrange de son mieux pour être ridicule, et par là travaille au bonheur de tous ; le plaisir de chacun est de rire de tous les autres ; la charité de chacun consiste à faire rire tout le reste ; c'est chez nous que s'accomplissent et se pratiquent les grands préceptes de la morale : aidez-vous mutuellement, faites à chacun ce que vous voudriez qu'il vous fît, travaillez au bonheur de tous, etc.
Vous saurez, mon cher, que pour me conformer le plus possible à ces grands commandements, je m'amuse à composer des comédies î j'en ai déjà fait cinq ou six ;
les unes en un acte, les autres en deux, les autres en trois ; j'en fais actuellement une septième qui aura cinq actes. Je suis d'une prodigieuse fécondité ; j'écris une comédie en trois actes d'une nuit ; ajoutez une semaine pour faire le plan, cela fait sept jours et une nuit, — pour peu que cela continue j'égalerai le grand Lope de Véga qui en composa dix-huit cents; mais je ne bâtis pas en vers, je me contiens dans la vile prose et cela pour trois ou quatre raisons, entre lesquelles vous pouvez regarder comme la plus décisive mon impuissance à versifier ; quand je serai vieux je ferai représenter ces pièces par mes enfants si le ciel me condamne à prendre femme ; elles tiendront lieu dans ma retraite des proverbes de feu Carmontel. En attendant, le plaisir de les faire me désennuie et me console ; quand vous voudrez je vous mettrai en comédie et je vous communiquerai la pièce ; mais vous irez mieux dans un roman de mœurs et j'ai bien envie de vous intercaler dans quelque coin d'un petit ouvrage de ce genre que je prépare et qui n'aura guère qu'une douzaine de volumes ; vous êtes trop pacifique pour la comédie, il faut la longueur d'un roman pour vous développer ; je fais aussi des énigmes et même des rébus pour les épiciers de la rue des Lombards ; si vous tirez de là les bonbons que vous mangerez ou distribuerez au 1" janvier 1820 vous en trouverez d'admirables, ils sont signés X. C'est par là que je débuterai dans le monde littéraire, — attendu que je veux être reçu quelque jour à l'Académie française.
J'ai aussi composé une chanson en cinq couplets; j'espère bien l'augmenter d'un sixième dès que j'aurai un peu de loisir, mais je suis accablé d'occupations : mes deux romans d'un côté (je ne vous ai parlé que d'un, mais il y en a un autre), ma comédie en cinq actes, mes énigmes, la suite de mes rébus, mon cours qui est lui-même une suite d'énigmes dont ni mes élèves ni moi n'avons les mots^ mon commentaire sur Horace, et mes recherches stratégiques sur Végèce, Polybe, Jomini et l'arcliiduc Charles, tout cela me détourne de ma chan-
son ; mais pourvu que M. Vigée Tait avant l'impression entière de Talmanach des muses pour i820 c'est tout ce qu'il faut ; elle sera signée U ; vous la chercherez; je vous apprendrai l'air la première fois que nous nous verrons ; ou plutôt comme vous voulez que je laisse à Trognon beaucoup de choses pour vous ; je tâcherai de le lui apprendre, il vous le redira.
Je commente Horace : la première ode du premier livre est faite ainsi que la septième du troisième ; celleci ne se trouve pas dans les éditions expurgées, mais elle renferme un sens profond, et donne de vives lumières sur beaucoup d'usages anciens ; vous remarquerez le vers Thynd merce beatum ; vous ne savez pas ce que c'est que cette ihyna ; mon commentaire vous dira cela en deux pages ; ni Lambinus, ni Cruquius, ni Bentleius, ni Fabricius, ni Heinsius, ni Turnebus, ni Talbotus, ni Sanado, ni Muretus, ni Gesnerus, ni Cuningamius, ni même le fameux Alexander ab alexandro in Miscellaneis^ ni Grutherus in Thesauro critico ; ni aucun autre commentateur de ma connaissance n'y ont rien compris ; cette découverte m'était réservée, et Teretes snras, in eod. carminé! Vous ne saisissez pas la signification profonde de ces mots si simples en apparence, je vous l'apprendrai ; j'ai trouvé cela un matin en m'éveillant, — c'est une chose admirable ; — ces imbéciles de commentateurs qui mettent id est tibias rotundos ; je soutiens que sur as veut bien dire autre chose, et que teretes n'est pas mis là propriè et absolulè. — Vous verrez, vous verrez — ce commentaire me mènera à l'Académie des inscriptions comme mes recherches stratégiques me feront ouvrir les portes de celle des sciences, nous pourvoirons plus tard à celle des beauxarts. C'est Trognon qui m'a mis en tête cette ferveur académique, — il s'en repentira ; — je dormirai au fauteuil qu'il aura à peine une voix à la porte et cette voix sera la mienne, c'est-à-dire, celle de l'amitié complaisante. Quant à mon travail sur la stratégie, c'est de tous celui qui me fera le plus d'honneur ; que Folard et Montecuculli, Jomini et Mathieu Dumas écrivent rai-
sonnablement sur un art qu'ils ont pratiqué, c'est bien, mais ce n'est pas merveilleux ; ce qu'il y a d'admirable, c'est que M. Gail donne des plans de la bataille de Marathon, M. Barbie du Bocage de celle deMantinée, et que moi, je discute avec profondeur sur l'origine, les progrès et l'état actuel de la stratégie ; j'ai écrit dix pages sur la campagne de 1799 qui feront du bruit, et si jamais l'expédition de Vincennes se renouvelait, j'aurais quelque droit à ce poste de sergent que sollicitait si audacieusemcnt l'incapable Corneille.
Tels sont, mon cher ami, les petits travaux qui m'occupent ; ainsi s'écoule ma vie dans l'agréable culture des lettres et des sciences, sans ambition, mais non pas sans mérite; n'attendez pas qu'on vienne un jour me prendre pour me faire conseiller d'état, — l'intrigue seule réussit de nos jours ; — audacieuse et criante, elle escalade les murs du palais des rois en même temps qu'elle étourdit le monarque. On l'accueille comme un ennemi qui l'épée à la main vous force de le reconnaître votre allié. Qu'importe ! elle monte, elle s'engraisse, elle vit et meurt dans le luxe et les fortunes du monde ; mais le talent modeste d'un commentateur d'Horace, d'un habile romancier, d'un auteur de comédies qui réjouissent le peuple et lui donnent de nobles plaisirs, languit dans le nid où sa mère et le hasard le placèrent à sa naissance. Timide, il n'ose étendre ses ailes tremblantes et s'abandonner aux vents rapides ; il demeure dans son coin, ignoré du monde et de la fortune ; encore s'il avait des champs à cultiver, des troupeaux à garder, une petite maison couverte de chaume, du Falerne qui datât de quelque consul mort depuis longtemps, et une Délie à presser dans ses bras pendant que l'orage battrait sa fenêtre, il pourrait dédaigner au sein de ses modestes mais honnêtes pénates, les gloires éclatantes, et les joies magnifiques du dehors ! — ô temps, ô mœurs! Les beaux esprits dans ce siècle injuste, ne sont pas si bien rentes ; — il n'y a plus de Mécènes, plus de Colbert! Nos ministres sont des sots, et nos riches des banquiers — • ô Délie tu me manques par-dessus tout le reste ! — Te
faut-il un cœur passionné, un esprit capable de te comprendre? Aimes-tu les anciens, la gloire des armes, celle des lettres ? Les charades peuvent-elles te plaire et les rébus amuser ton ingénieuse intelligence? Viens, tu trouveras ici tous ces nobles trésors ; abandonne ces salons pompeux, ces palais superbes ; le marbre qui les décore n'est pas plus froid que les hommes qui les habitent, les lumières qui les éclairent pas plus resplendissantes que ne sont obscures les âmes ambulantes qui les parcourent. Viens, nous paierons notre loyer comme nous pourrons, nous mangerons chez le restaurateur, nous aurons des habits modestes et nous irons rarement en voiture, mais Famour embellira nos jours. Toi tricotant, moi commentant, nous ferons revivre le ménage de Corneille et l'intérieur de M. et M"*® Dacier et quand le soir viendra, ô nuits des dieux, ô plaisirs ineffables ! Vois-tu voltigeant sur la couche nuptiale Tamour et Thyménée pour la première fois réunis, l'un redressant le flambeau que l'autre par habitude avait renversé, tous deux couronnés de fleurs, répandant les parfums et les roses, tandis que la pudeur, rassurée par le sacrement, délie elle-même de ses mains timides et l'or de tes blonds cheveux et la ceinture qui retenait sur ton sein les plis de ta robe flottante.
Les enfants ne pourront nous manquer : ils naissent en foule sous l'humble chaume; car la fidélité conjugale veille à la porte. — L'arbre sous lequel tout un village vient danser les jours de fête ne pousse aucun rejeton, mais ils s'élèvent de toutes parts autour de l'ormeau qui croît inconnu au fond des bois ; ils te ressembleront, ma Délie, et rien n'empêchera qu'ils ne me ressemblent aussi ; tu leur apprendras l'art d'être aimables, et moi celai d'être heureux dans la médiocrité ; charmants enseignements que. l'Université ne contrôlera pas, et que d'imbéciles inspecteurs ne viendront point examiner. — La matière enseignée ne paiera qu'un tribut de reconnaissance et d'amour, tribut que ne peut lever le despotisme, et que nous obtiendrons sans peine ; ainsi passeront nos jours, comme un ruisseau
dans une vallée solitaire; nous irons voir ensemble le pays inconnu qui commence au tombeau et d'oCi personne ne revient, si obscur et si impénétrable, que l'humanité qui y court n'a pu découvrir encore ses mœurs et ses usages ; soit que le néant le remplisse, soit que rimmortalité y règne, nous y mettrons le pied sans regret et sans frayeur, heureux du passé, indifférents sur l'avenir.
24 juin.
Quelle accumulation d'extravagances ! je me colle avec votre maudite méthode ; — quelle expérience de moimême je vous fouinis! Au moiîis, rem<rciez-moi, mais j'ai une grâce à vous d(*mander: c'est celle de ne montrer mes lettres à personne ; vous m'avez déjà joué un fort vilain tour quand vous avez fait confidence d'une à Dubois ; vous allez me brouiller avec Trognon si vous lui montrez mes plaisanteries, vous allez enfin me faire passer pour extravagant, dans l'esprit de tous ceux qui liront celle-ci, car elle est un petit chef-d'œuvre de folie ; — je vous préviens que je veux bien me répandre tel que je suis dans votre sein, mais que je ne veux pas que votre sein soit un tamis qui me laisse couler partout; en conséquence, jeune homme, je vous refuse la permission de montrer mes lettres, je pourrai vous donner des autorisations particulières quand vous m'en demanderez et que j'y trouverai mon compte, hors de là rien.
Je vous dirai que j'ai dîné dernièrement à Bicêtre, — et cela fort joyeusement comme de coutume ; — j'aime et j'estime de plus en plus votre père à mesure que je le connais davantage ; je n'ai jamais vu cœur aussi bon, aussi franc, joint à un meilleur jugement et à une plus ferme volonté ; — les hommes comme cela sont rares partout, — ils sont introuvables dans cet infernal pays, vaste rassemblement de canaille bourgeoise et titrée, plus ambitieux, plus faux, plus lâches, plus corrompus, plus égoïstes les uns que les autres ; je vois tout cela remuer de mon cinquième, et je crois avoir sous les yeux
A DÀMIRON â75
un paquet de serpents qui se mangent et s'embrassent, se caressent et s'étouffent, dressent la tête et rampent, brillent et font du fiel, au fond de quelque trou plein de fange ; — funeste spectacle que le soleil ne devrait pas éclairer.
J'ai sous ma fenêtre d'honnêtes couturières, qui depuis six heures du matin jusqu'à huit heures du soir cousent et médisent ; depuis huit heures jusqu'à minuit raccrochent et passent le reste des vingt-quatre heures à se prostituer comme des bacchantes : c'est une des vies les moins hideuses que je connaisse.
Du reste notre siècle vaut bien' celui de Tibère et de Catherine de Médicis ; dans tous les temps les hommes ont été les mêmes, vils et ridicules.
Les crimes ont succédé aux crimes, les sottises aux sottises, les systèmes aux systèmes, les préjugés aux préjugés ; peu de vertus, peu de certitude, point de bonheur ; je ne vois que la lune, le soleil et les étoiles qui proclament quelque ordre dans ce bas monde, mais nous ne les voyons que de loin.
Portez-vous bien.
Je ne sais pourquoi cette lettre n'est pas partie encore — c'est un fait sans raison, — n'y cherchez pas d'explication — je vous la donnerais si je l'avais. — Votre paquet est venu en bonne santé ; — comme c'était veille de société je me suis hâté de le remettre au secrétaire afin qu'il le mit à l'ordre du jour ; nous l'examinerons en section, ensuite il sera lu en assemblée générale ; je n'ai pas eu le temps de le lire, j'aurai ce plaisir deux fois, à la section et à l'assemblée; je suis persuadé d'avance qu'il est excellent — apaisez-vous donc et ne pensez plus à le retoucher. L'honorable secrétaire vous transmettera le rapport et les louanges.
L'honorable membre Trognon vient de livrer à l'impression sa belle traduction de Jacopo Ortis ; elle se vend maintenant, et il demande des articles à tous ses honorables amis ; j'en ai envoyé un au Courrier; mais
il n'a 'pas encore paru ; si vous avez dans votre ville quelque mauvais journal, fourrez-y quelque paquet de louange. L'honorable traducteur vous les rendra quand vous ferez imprimer quelques-uns des nombreux mémoires que vous gardez en portefeuille ; vous n'avez pas lu le livre, louez toujours en général et portezvous bien.
Th. Jouffroy.
A Dubois
Paris, le 10 juillet 1819.
Qu'y a-t-il de commun entre nous et les nuages qui passent sur nos têtes ? Qu'avons-nous à démêler avec le pays beau ou laid que nous habitons? Avec les misérables occupations qui nous donnent du pain ? Avec les sifflements ou les beuglements des gens qui nous régentent et nous fabriquent des lois ? Avec les vanités de la gloire qui nous piquent et les folies de l'amour qui nous font pleurer ou nous poussent à des joies extravagantes ? Rien, à vrai dire, et cependant toutes ces fatalités pèsent continuellement sur nous; l'externe nous enveloppe et nous maîtrise, — misérable indépendance que la nôtre, misérable liberté ! — nous n'avons jamais la force d'être ce que nous sommes, notre vie est une corruption continuelle de son principe ; nous allons nous enchaînant, nous emprisonnant, nous garottant avec une rapidité effrayante et un entraînement invincible ; et ce personnage qui expire sur un lit à quatre-vingts ans les a passés à défigurer et à défaire en lui l'ouvrage du Créateur ; que la tombe le régénère ou ne le régénère pas, la vie n'en est pas moins une absurdité sans raison suffisante, ou plutôt un mystère qui confond notre jugement et met en défaut la logique tout entière !
Pourquoi sommes-nous libres et ne pouvons-nous l'être? pourquoi nous développons-nous pour nous rétrécir? pourquoi marcher si c'est pour reculer? quelle
est cette comédie que les acteurs ne comprennent pas, qui commence par où elle devrait finir et finit par où elle devrait commencer ? L'homme est un amas de contradictions, et lorsque toutes ces contradictions s'agitent et se brouillent, elles enfantent un chaos que toute la philosophie du monde ne démêlera jamais.
Victimes de la malice qui nous fit tels, nous versons des larmes sur notre malheureuse destinée ; spectateurs de notre propre infortune, si nous parvenons à oublier un moment qu'elle est nôtre, nous ne voyons plus qu'un être dupe qui se débat en vain pour se tirer du mauvais pas où on l'a mis et nous rions ; ainsi nous sommes pour nous-mêmes et, pour la même cause, le seul objet tragique et le seul objet comique ; nous avons à choisir entre le rôle de Démocrite et celui d'Heraclite. Mais nous ne sommes pas assez forts pour jouer exclusivement l'un des deux; nous passons de l'un à l'autre à tout moment et à mesure que notre moi traverse de la sensibilité à la raison et de la raison à la sensibilité ; réfugiés dans la raison, nous regardons et nous rions ; rejetés dans la sensibilité, nous sentons et nous pleurons, et remarquez que, dans les deux cas, nous ne sommes jamais nous ; rester nous, ce serait rester indépendants et de la fatalité sensible qui nous accable de douleur et de la raison qui nous accable du poids de la vérité; un homme qui serait lui ne souffrirait ni ne croirait, ne pleurerait ni ne rirait ; ce serait une force impassible à toute sensation et à toute conviction, qui agirait librement sans aucun motif, c'est-^-dire sans y être poussée par rien au monde.
Je vous vois vous débattant sous les cent mille fatalités qui assiègent tout homme venant dans ce monde ; votre classe vous ennuie et c'est, en effet, la chose la plus ennuyeuse ; vous aviez une épouse, vous la pleurez, et tout cœur bien placé vous comprend et vous plaint ; les ambitieux, les sots, les lâches, les impudents qui, sous tous les masques, se mêlent de la République, vous indignent, et vous brûlez d'écrire et de montrer la vérité, et je partage tous ces sentiments ; vous soupirez pour la
gloire, et nous aussi ; vous voudriez le repos, et chacun le veut comme vous ; votre sori est l'histoire universelle ; j'enrage plus que vous, et plus que vous, peut-être, j'ai lieu d'enrager ; mais un peu de patience, je vous en prie, la vie est si courte, le berceau est à six pas de la tombe et nous sommes déjà à trois pas du berceau; bientôt nous verrons les spectacles qui sont au-delà de la mort ; que de choses curieuses nous allons découvrir ! Je voudrais faire le voyage avec vous ; nous philosopherions sur toutes ces nouveautés, nous ferions des comparaisons instructives, nous trouverions à rire de ce monde-là et de celui-ci, nous dirions des bons mots qui nous divertiraient, et nous serions encore amis comme à présent.
Ce qui me console, voyez-vous, au milieu de cette destinée maussade qui est notre lot, c'est que je suis passablement sûr de mon immortalité. Cela posé, je vois devant moi une suite indéfinie de vies par lesquelles je passerai, et dont la diversité ne pourra être que fort amusante ; j'espère me tirer du temps partout, avec ma philosophie; j'observerai, je causerai avec les bonnes gens de ces différents mondes, voyageurs comme moi, je ferai des syllogismes à droite et à gauche, je trouverai du pain partout, seulement je promets bien de ne me refaire professeur nulle part ; c'est un sot métier dans toute espèce de pays.
Ne vous figurez-vous pas une suite de planètes où nos âmes vivront successivement sous différents costumes, et cette perspective ne vous plaît-elle pas ? Pour moi, j'en raffole d'autant mieux qu'à mesure que nous avancerons nous ne manquerons pas de nous trouver toujours un peu moins mal et un peu moins imparfaits ; soyez bien persuadé que cette vie est la première de toutes, et la pire, par conséquent, — nous ne nous souvenons d'aucune autre, — c'est la première épreuve ; elle est dure, si dure que nous n'y voyons qu'absurdité et misère, mais elle contient déjà la volonté d'être vertueux, la conception du bonheur et l'espérance ; commencements qui amènent une suite ; suite qui ne pourra être qu'une progression vers le bien absolu par les 4iyÇï*s degrés di; inievix ; il
faut cette progression ; car supposer que nous sauterons brusquement du vide dans le plein est une ridicule hypothèse ; nous irons pas à pas comme tout va ; nous voyagerons longtemps, peutrêtre toujours, — il y a tant de planètes que nous voyons et tant que nous ne voyons pas ! — l'éternité n'est pas trop longue pour un si long chemin ; nous arriverons, au bout de deux ou trois vies, à un degré de bonheur que nous concevons à peine et, plus tard, à mille autres dont nous n'avons aucune idée ; mon bonheur serait de rattraper Montaigne dans cette course, c'est un homme à ma guise, et j'aimerais à lui toucher deux mots sur plusieurs points ; il n'a guère que deux cents ans d'avance ; j'y compte, il sera vieux dans le monde où je le joindrai et moi jeune ; mais il aimait les enfants, et sa barbe grise ne repoussera pas mon poil follet.
Ce qui m'inquiète, c'est de savoir si on se mariera dans les autres vies; d'un côté, si on se marie, il en résultera probablement des enfants, et voilà des 'créatures qui ne subiront point les épreuves antérieures ; de l'autre, si on ne se marie pas, voilà bien du plaisir de moins, si on en croit Damiron et autres (il est vrai que beaucoup ne sont pas de son avis) ; comment s'arrangeront les hommes et surtout les femmes ? — à quoi bon des hommes et des femmes ? Il y a des difficultés dans tous les systèmes.
Pour moi, j'estime que l'on se mariera et qu'il y aura des enfants ; je tire même de là une explication du péché originel, et la voici : la tache de notre premier père est d'avoir eu le malheur de naître dans ce monde-ci, le premier et le plus misérable de tous ; il communique cette tache à tous ses descendants, puisque, par cela qu'ils naissent de lui, ils naissent dans ce monde ; les enfants du monde suivant auront aussi une tache, celle de naître dans la deuxième épreuve plutôt que dans les suivantes ; mais elle sera moindre que la nôtre, car la deuxième épreuve sera plus douce que celle-ci, et ainsi de suite ; d'où vous voyez que chaque monde aura sa tache origipelle, mais aue les taches iront s'elîaçant de mondes
moins parfaits à mondes plus parfaits; heureux les enfants du dernier des mondes, ils naîtront dans le sein du bonheur absolu où nous autres, pauvres martyrs, nous n'arriverons qu'après avoir marché sur bien des épines ; mais, en revanche, ils auront vu un bon nombre de planètes de moins que nous, et quantité de sottises divertissantes.
J'imagine que nous trouverons Dieu dans cette dernière vie. Il y habite au milieu de l'absolu bonheur, de l'absolue vérité, de l'absolue perfection morale et de tous les absolus possibles dont il est le père. C'est de là qu'il en envoya quelques rayons aux autres mondes ; plus ou moins selon les degrés, et c'est ainsi qu'il les rend plus ou moins parfaits. Nous-mêmes dans le plus bas et le plus obscur de tous, nous ne sommes pas tout à fait privés de la divine lumière, — quelques étincelles arrivent jusqu'ici, — chaque homme en a une dans sa^ tête ; les uns l'éteignent, les autres la laissent telle qu'elle est. Un petit nombre souffle dessus et l'augmente ; elle devient flamme vive et resplendissante dans les nobles esprits des Jésus et des Platon, des Homère et des Virgile, des Raphaël et des Michel-Ange. Etincelle sacrée, heureux qui te conserve et te nourrit, et marche à ta lumière dans les ténèbres de cette première vie ! C'est ton image que Zoroastre adorait, que les Vestales gardaient à Rome, que Moïse plaça dans le saint des saints et que le christianisme allume sur les autels ! En effet, tu es toi-même la seule représentation de Dieu parmi nous ; sans toi, nous l'ignorerions ; sans toi, nous n'aspirerions pas à lui ; sans toi, nous ne serions pas ; car rien n'est que par lui, et il ne peut rien faire qui ne garde quelque chose des mains qui l'ont formé.
Voyez tous les peuples s'agiter et s'inquiéter à certaines époques ! D'où vient cette inquiétude et ce trouble ? C'est qu'ils ont perdu la lueur divine qui les éclairait et qu'ils ne peuvent vivre sans elle. Ainsi le monde civilisé était ébranlé à la naissance du Christ. L'ancienne religion était éteinte, la morale perdue, la corruption couvrait le monde, chacun levait la tête et cherchait la
A DAMÎRON 281
règle qui avait disparu. Un homme vint rallumer le flambeau et fît de nouveau resplendir la règle enfoncée dans les nuages de Fignorance ; les peuples rassurés se calmèrent. Mais bientôt le vent des Palus-Méotides rabattit sur elles les ténèbres un moment écartées. La règle disparut de nouveau, mais les yeux du moyen âge étaient si mauvais qu'ils croyaient la voir encore. Le XVIII® siècle, fils de Luther, les dessilla et fit voir aux hommes qu'ils ne voyaient rien depuis longtemps. Nouvelles inquiétudes, nouvelle corruption ; le xviii® siècle si habile à détruire les illusions, n'avait pas su établir la vérité. Nous dégageons à présent la règle qu'il laissa dans l'obscurité et déjà le calme renaît à mesure qu'elle reparaît. Tirons entièrement la toile nous autres qui savons de quoi il s'agit. Voilà notre métier. J'ai assez rêvé. Adieu.
A Damiron
Les Pontets, le 17 novembre 1819.
Mon cher philosophe, vous serez un peu étonné, sans doute, en recevant de moi à cette époque une lettre datée des Pontets. Le ciel l'a ainsi voulu. Une maladie grave qui depuis dix mois menace à chaque instant les jours de mon père m'a forcé de demander un congé pour l'hiver. J'ai fait le voyage de Paris pour l'obtenir. Je l'ai obtenu, et me voici de retour, profitant des longs loisirs que ma position me laisse pour reprendre avec mes vieux amis une correspondance trop longtemps suspendue.
J'ai maintenant pour voisin votre ami Dubois, qui comme vous le savez sans doute, professe à Besançon la rhétorique au collège, et la littérature française à l'Académie...
Il faudrait que je fusse bien amoureux pour me marier maintenant; car jamais mon sort à venir ne se trouva plus douteux et plus incertain. L'Université n'est
plus une carrière pour moi ; j'y suis retenu par un engagement, mais j'aspire à en sortir ; en d'autres termes, ou l'Université changera entièrement d'ici à l'expiration de mes dix années de services, ou elle ne changera pas et restera tyrannique, arbitraire, inquisitoriale, absurde telle qu'elle est à présent. Dans ce dernier cas assurément je la quitterai. Dans le premier, je verrai, voilà la question et cette question est celle de mon avenir. Jusqu'à ce qu'elle soit décidée, je philosopherai pour moi, et non pour mes élèves auxquels je ne veux pas mentir en leur professant des opinions que je ne crois pas, mais auxquels non plus je ne veux pas professer toutes les miennes, fort peu curieux d'être destitué à Paris et d'être envoyé, au fond de la Gascogne ou de la Normandie, apprendre à des bambins de sept ans comment fait Rosa au génitif.
Que si vous me demandez le fondement de mes craintes, je vous dirai que l'année dernière les chefs de l'Université firent saisir des rédactions de mes leçons, en tirèrent des phrases détachées qu'ils recousirent ensuite l'une à l'autre et sur ce beau et solide fondement, m'accusèrent d'impiété et d'anarchie, moi qui crois en Dieu plus qu'eux, puisque je sais pourquoi j'y crois, et qui aime l'ordre cent fois plus, puisque j'accuse de désordre et d'anarchie l'Université dont ils sont les chefs. Or, je suis impie parce que je dis qu'il n'y a pas de devoirs spéciaux envers Dieu, et encore parce que je soutiens qu'à l'époque oii le christianisme parut, les hommes avaient besoin d'une nouvelle religion et que ce besoin favorisa son établissement ; ce que saint Paul et tous les pères de l'Eglise ont soutenu avant moi, et ce qu'on ne peut nier sans accorder que Tancienne religion était bonne et l'établissement de la nouvelle inutile. Je suis anarchiste parce que je prétends que nul n'est tenu d'obéir à une loi qui lui commande ce que sa conscience regarde comme un crime, principe éternellement vrai et qu'on ne peut nier sans accorder par exemple qu'un préteur romain était tenu de faire brûler vifs des milliers de chrétiens, dès que la loi l'avait
ordonné, et par exemple encore que si Louis XVI avait été fugitif dans ses Etats au moment où la loi qui le condamnait à mort fut rendue, tout Français eut été obligé de le tuer ou de le livrer en découvrant son asile.
Et parce que j'étais impie et anarchiste à ce point, on me menaça d'une destitution, en ajoutant que le crime de Bavoux était une peccadille auprès du mien.
Quand une administration a le pouvoir de nommer sans concours, et de destituer sans jugement, elle est essentiellement mauvaise. Quand cette administration use du pouvoir absolu qui lui est absurdement confié, d'une façon aussi déraisonnable, elle est insoutenable et monstrueuse. Voilà les réflexions que je faisais pendant qu'on menaçait, et j'attendais pour les faire imprimer, qu'on me destituât. 11 paraît qu'on craignit la brochure. On n'alla pas plus loin, on s'adoucit, on voulut traiter. J'avoue que j'eus une forte tentation de ne rien céder pour avoir le plaisir qui suivrait la destitution, celui de me défendre et de rendre ridicules des personnages et une administration si absurdes.
Cependant, je réfléchis que j'étais sous la griffe de ces Messieurs, et qu'après la destitution, ils avaient le droit de me faire payer trois mille francs ou de m'envoyer au diable faire une sixième. Je pensai aussi qu'une telle boutique devait inévitablement tomber au premier jour, que je ne perdais rien en différant, et que d'ailleurs, il ne fallait pas sacrifier les intérêts futurs de l'enseignement de la philosophie, au plaisir peu philosophique de la vengeance. Je capitulai donc par raison, par devoir, par intérêt, et voici la capitulation : je promis de donner au commencement de l'année une liste des questions que je me proposais de traiter dans mes cours, et parallèlement une liste de mes solutions ; je permis à ces Messieurs de noter toutes les solutions qui leur déplairaient, leur offrant ou de ne pas traiter les questions correspondantes, ou de les traiter en donnant sous leurs noms et non pas sous le mien, les solutions qui leur conviendraient : ceci leur a paru par trop plaipant. Ils ont î^ccepté la liste, ils ont çiccepté le privilège
du coup de crayon sur les solutions anarchiques et impies, mais leur modestie, — ou leur amour-propre, je ne sais lequel des deux, — a repoussé la proposition d'y substituer les leurs : ils ont mieux aimé la suppression entière des questions. C'est sur ces bases que le traité a été conclu et frappé Tan de grâce dix-huit-cent-dixneuf.
Voilà, mon cher, mes aventures de Tannée dernière dont vous aurez peut-être entendu parler fort infidèlement à Paris, — car, à Texception de Cousin, de Pouillet, de vous et de quelques amis intimes, je n'en ai fait encore le récit à personne, et cela par charité pour Messieurs de rUniversité, et aussi pour leur tenir un peu parole : car ils me demandèrent après le traité, pour mon intérêt (et moi je dis pour le leur) de ne souffler mot à personne de ce qui s'était passé.
Dieu vous garde, mon cher, et vous donne la prudence nécessaire à ceux qui vivent sous la griffe des puissants ! Cette lettre vous en annonce beaucoup d'autres, d'aussi bonne taille; à cette condition pourtant que j'en recevrai de vous quelques-unes équivalentes.
Th. JoUFFROY.
19 janvier 1820.
Où en est maintenant votre âme, mon cher ami ? A-t-elle fait quelques pas de plus dans le chemin de la. résignation ? Hélas ! vous l'éprouverez, l'âme ne se résigne pas : faible, impuissante, passive, elle souffre quand elle reçoit le coup ; la blessure est vive et douloureuse d'abord ; les moindres circonstances la font saigner et
1. L'adresse de cette lettre est perdue. Le destinataire ne peut être que Damiron ou Perreau ; je la croirais écrite à Damiron, si la lettre suivante, du lendemain 20 janvier, ne semblait également s'adresser à lui.
rirritent ; peu à peu elle s'adoucit, elle se ferme, elle se guérit ; on finit par ne plus sentir que la place où elle était, qui est un peu moins ferme et robuste que les autres, et qui pâtit encore sourdement quand on y frappe trop fort. Voilà Thistoire de la douleur sensible : fatale elle vient, fatalement elle dure, fatalement elle s'en va; le temps tout seul la soigne et la guérit, et il la guérit inévitablement,
Il y en a qui s'en veulent de voir passer et s'évanouir en eux la douleur. L'objet le plus aimé, le plus adoré expire entre vos bras ; vous croyez le mal sensible de sa perte, éternel et infini : au bout de quelques années, que dis-je, de quelques misérables mois, il n'est déjà plus ou presque plus. Alors on s'accuse d'insensibilité, d'oubli, d'injustice ; on voudrait souffrir encore comme si la fatale douleur qui ne dépend pas de nous honorait ceux qui ne sont plus. J'ai passé par là : je me suis fait ces reproches, et j'en ai reconnu l'injustice.
Il est des regrets qui distinguent l'homme véritablement généreux de l'égoïste : ce sont ceux de la raison. Que la douleur soit ou ne soit pas, tant que votre mémoire conservera le souvenir de votre frère, de ses vertus, de ses qualités aimables ; tant que votre intelligence comprendra combien vous avez perdu en le perdant et combien la société avec vous ; tant que vous conserverez à cette image de celui qui n'est plus l'amitié, le respect, l'estime que vous lui portiez à lui-même, vous ne serez point infidèle à sa mémoire, vous l'honorerez comme elle doit l'être, vous accomplirez le devoir envers lui.
Voilà ce que vous devez chercher à conserver, ce que vous ne manquerez pas de conserver, et non pas la douleur qui ne sort pas de votre volonté et qui ne l'honore pas, qui est malgré vous et qui passera malgré vous.
Cherchez au contraire tous les moyens de la dissiper et d'aider au temps et pour cela, travaillez, promenezvous, causez, écrivez-nous, faites des projets pour l'avenir : c'est l'avenir qui console, parce que c'est l'avenir qui donne de l'activité et de l'occupation au cœur comme
à Tesprit ; le passé n'est rien, le présent est triste et insignifiant.
Je ne vous donne pas des conseils en Tair, je vous offre les leçons de ma triste expérience; je sais les honorables préjugés d'un cœur bien né, et comment, cédant à ces préjugés, on se tourmente à nourrir une douleur qui vous échappe ensuite malgré vous ; je vous donne mon avis sur ces préjugés, non que vous ne soupçonniez pas qu'ils sont des préjugés, mais afin de vous enhardir dans cette opinion, en vous montrant que moi, votre ami, moi, dont vous estimez le cœur et le jugement, je la partage pleinement : je sais assez comment les timidités de Tesprit disparaissent, quand on trouve le principe où Ton n'ose se fier, approuvé et entièrement adopté par un homme désintéressé et de bon sens, et c'est pourquoi je vous montre et vous dis ce que je pense.
Ensuite, j'ai éprouvé les remèdes qui conviennent à la douleur; je ne les cherchais pas ; ils me rencontraient, j'observais et je les reconnaissais à leurs effets. Je vous les offre afin que vous les cherchiez, en ajoutant que je les chercherais,, aussi si j'étais à votre place, et cela sans scrupule, aussitôt que j'en aurais la force. Car, encore une fois, ce n'est pas la souffrance, c'est le souvenir qui honore nos parents et nos amis des(;endus au tombeau.
Voyez Dubois : que n'a-t-il pas perdu en dix-huit mois ? Père, frère, épouse ; la douleur est déjà partie. Et moi, il y a à peine un an que je vis mourir mon père î plus de douleur! Ainsi elle passe rapidement, inévitablement; elle est méprisable; elle nuit beaucoup sans être bonne à rien : il faut l'ôter et la chasser si l'on peut.
Je n'écrirais pas ceci à un homme ordinaire. Il ne me comprendrait pas et me regarderait comme un égoïste : je vous l'écris à vous, parce que vous avez observé l'homme et, séparé en lui, ce qui est lui et ce qui n'est pas lui, ce qui est libre et grand et ce qui n'est que fatal et vil.
20 janvier 1820.
Nous sommes tous malades. Dubois au foie, Cousin à la tête, Pouillet partout un peu ; moi de même, la vie que nous menons est contre nature, on ne doit penser que pour agir et nous pensons par métier sans autre action que celle de penser ; le corps languit et s'use et bientôt Fàme succombe elle-même par la faiblesse du corps, ensuite les idées ennuient à la fin; à force de vivre avec elles et de les voir de près, leur beauté s'évanouit. Tout c*e qui avait paru grand, noble, fort ou fécond devient trivial et commun ; l'enthousiasme qui ne peut être inspiré que par une idée est tari à sa source et pour toujours. L'activité, qui ne reçoit d'impulsion que de l'enthousiasme à un degré quelconque, périt avec lui et nous ne sommes plus rien ; il faut de l'harmonie dans le développement de l'homme ; s'il cultive exclusivement une faculté, elle écrase les autres et finit par crever comme la grenouille. Nous voulons être exclusivement des êtres pensants et la pensée s'éblouit elle-même de fatigue et ne voit plus rien à force de toujours voir ; le corps périt en attendant, l'activité meurt dans son germe et on nous enterre plus sots que nous n'étions nés.
Les circonstances ne sont point propres à ranimer nos âmes épuisées, on sème des dégoûts sur nos pas, on est absurde et on veut que nous le soyons, tout le poids de l'avilissement général et de l'abrutissement particulier de l'Université me pèse sur les épaules ; ma vie est un malaise, une impatience et un ennui continuels ; ô rêves d'une petite maison, de quelques champs et d'une aimable femme dans quelque montagne libre ne serez-vous jamais réalisés ? quoi ! je serais condamné à vivre dans cette ville de fumée et de boue, spectateur d'une corruption hideuse dans son élégance et d'un despotisme affreux dans son hypocrisie, débitant sept fois par semaine pour
de Targent des idées qui m'ennuient et qui ennuient les autres, des idées qu'un ignorant décoré, qu'un jésuite fourbe et bête soumet encore à une censure préalable, rapetisse encore et tâche de tourner à son profit et à celui de sa vile faction ; des idées qu'après-demain il faudra exprimer en latin afin qu'elles soient plus nulles encore, et que dans un mois je devrai traduire en syllogismes qu'on puisse se jeter mutuellement à la tête dans un absurde combat; et moi, âme fière et indépendante, je me soumettrai à ce joug ridicule, j'irai faire des visites et soutenir des conversations avec mes inquisiteurs, et je sourirai aimablement quand le mépris sera au fond de mon âme ; et à tous ses ennuis, à tout ce supplice, à toute cette vaine existence, je sacrifierai mon bonheur, ma liberté, ma santé et la vigueur de mon intelligence et les élans de mon imagination ! Car on s'abrutit et on se perd à vivre de la sorte ; je n'ai plus qu'à demi la faculté de penser, mon âme n'a plus de chaleur, mon imagination plus de puissance, je me sens mourir de toutes façons, l'indignation seule fermente, se nourrit et, se conserve en moi contre tout ce qui m'entoure et contre moi-même ; car enfin je n'ai qu'à vouloir et tout ce poids est secoué, qu'attends-je donc ? pourquoi hésiter et tarder? je veux que le Ciel m'écrase si j'y comprends rien.
Et cependant j'ai une explication, mais qui me fait honte ; l'exemple de mes amis qui souffrent comme moi et restent cependant, me domine. L'embarras d'un si grand changement de vie, la difficulté de me tirer à part dans mes montagnes et de me dépêtrer du tracas des affaires de famille, l'espérance d'un changement subit et de quelqu'heureuse chance d'activité et de gloire, la pensée des vexations d'opinion que j'éprouverais des petites autorités de mon pays, l'effroi de passer le Jura et de cesser d'être Français si je ne veux pas m'y soumettre et un certain goût pour la fatalité et un penchant à lui abandonner ma destinée, voilà, voilà les misérables obstacles qui empêtrent ma volonté et la côlifondent, et tout cela c'est de l'égoïsme, et voilà l'homme ou du
moins moi. Je suis désolé d'être ainsi et je suis forcé de me reconnaître tel.
N'y a-t-il donc plus rien en moi de noble, de ferme, de généreux, de dévoué ? Il y a encore en moi l'équité, c'està-dire la justice négative, c'est-à-dire encore la noninjustice, je suis encore un honnête homme, mais je ne sais si je vais au-delà.
Pourtant s'il fallait agir demain et mettre sa vie en péril pour une noble cause, j'en serais de grand cœur ; voilà encore du dévouement, mais il est un courage plus difficile qui me manque : jouer sa vie n'est rien, elle vaut si peu ; résister à une grande vexation n'est rien encore, mais soutenir le poids d'une situation insignifiante et la fatigue d'un malaise continuel, voilà où j'échoue ; ceci me passe et je n'y tiens pas.
Je vous abandonne tout ce fatras et toute cette confession. Ah ! si vous êtes malade d'âme, je le suis bien aussi, et cependant mon mal n'est pas incurable peut-être ; je sais bien ce qui le guérirait.
Adieu.
Th, Jouffroy.
A Damiroii
Paris, le 26 février 1820.
Mon cher ami, je vous ai écrit une lettre que vous n'avez pas reçue puisque vous mandez à Dubois que je ne vous écris pas; c'est la première lettre qu'on m'ait interceptée, et je ne vois pas à quoi bon, car elle ne contenait aucun renseignement utile à la police, et point d'opinions mauvaises, ni de diatribes contre personne, sauf quelques bagatelles sur ce bon abbé Nicolle, notre père à la manière de Saturne qui mangeait ses enfants ; voilà ma justification ; je ne viens pas réparer le dommage que la poste vous a causé, ce sera pour une autre fois, je viens vous proposer une affaire qui pourra peut-
être vous convenir autant qu'elle me convient à moimême.
Je fais cinq leçons à Bourbon et deux à FEcole par semaine ; ma santé est faible, tant de travaux l'épuisent et je veux, s'il est possible, la conserver ; j'ai donc proposé à votre père de vous abandonner Bourbon et cela tout de suite. Bourbon rapporte 8 francs la leçon, c'està-dire 40 francs par semaine, c'est environ 160 francs par mois, plus 400 francs d'agrégat.
Mais je voudrais en même temps compenser ce sacrifice que je fais à M. NicoUe par l'acquisition du titre de maître de conférences à l'Ecole que je mérite depuis un siècle et que je n'ai pas encore, attendu que je suis peu intrigant et peu souple.
Or, je ne doute pas que M. Nicolle qui me hait ne consentît volontiers à me nommer à l'Ecole pourvu que j'abandonnasse Bourbon, car il se réserve incessamment et in petto le plaisir de supprimer l'Ecole elle-même, en sorte qu'il lui importe peu que les philosophes y aient des places.
Voici donc comment les protections puissantes qu'a votre père présenteraient la chose à M. Nicolle : elles diraient tenir de bonne source que je quitterais volontiers Bourbon si j'avais le titre à l'Ecole; elles présenteraient vos mérites à M. Nicolle, elles répondraient de vous et de vos opinions, elles peindraient la situation de votre père, le besoin qu'il a de vous, etc., finiraient par prier M. Nicolle de me nommer et de vous nommer en même temps, moi à FEcole, vous à Bourbon.
Là-dessus M. Nicolle me ferait venir et me demanderait si les intentions qu'on me prête sont les miennes ; je m'étonnerais qu'on les eût découvertes, je les avouerais cependant, on me demanderait des renseignements sur vous, j'en parlerais très froidement; M. Nicolle en coi>cluerait que nous ne sommes pas hommes du même acabit, ce qui vous vaudrait beaucoup dans son esprit, et peut-être commandé par les grands seigneurs qui vous auraient protégé et subjugué par le peu de bien que je dirais de vous, se laisserait-il aller.
Ne regardez pas cela comme un sacrifice que je vous fais, non, c'est chose toute simple ; mes deux places me fatiguent, j'en laisse une, et je suis assez heureux pour y trouver un moyen de vous ramener auprès de votre père ; en second lieu, si au bout de quelque temps je me trouvais malade, vous seriez là pour me remplacer à TEcole et vous auriez la bonté de me laisser une partie de mon traitement pour me soigner, service que je vous rendrai pareillement au cas contraire, voilà tout.
Il faut me répondre de suite, courrier par courrier, oui ou non, car je suis pressé de me décharger ; si vous dites oui, il faut que Taffaire réussisse ou échoue en quinze jours et si elle réussit que vous soyez ici au |er avril.
Gavinet^ et le proviseur soigneront vos frères, et l'année prochaine les bourses seront transférées à Paris. Votre père adopte pleinement ce projet .
Adieu.
Th. Jouffroy.
A M, Damiron'^
Vous avez fait une grande conquête, mon ami : la clarté. Vous n'y parveniez qu'à peine à l'Ecole ; elle éclate partout dans votre discours et c'est un grand point.
Non seulement votre style est clair, il est encore d'une énergique justesse, d'un bout à l'autre de votre composition. Vous êtes de l'école de M. Royer-Collard pour l'expression et le tour, mais vous n'avez pas sa concision : vous étendez et retournez votre pensée à la manière de Rousseau. Ces deux façons sont contradictoires : il faut ou sacrifier le style à la composition, ou la compo-
1. Élève distingué de l'Ecole, mort recteur de TAcadémie de Bordeaux.
2. Cette lettre sans date est certainement de 1820, et antérieure à celle qui porte la date du 1" mai.
29â CORRESPONDANCK DE TH. JODFFROY
sitîon au style; la composition de Rousseau exige un style moins précis ; le style de M. Royer-Collard exige une composition concise.
Je vous dirai que, sans savoir écrire moi-même, je m'ingère à régenter ceux qui écrivent : je tiens toujours Trognon en haleine ; je Tai tiré du style académique, mais il s'est précipité dans un autre excès : il écrit maintenant comme M. Guizot; je suis tout occupé à le le tirer de cet autre abîme et à le ramener à parler français. D'un autre côté, je prêche Dubois : il a le style de 93 ; je gourmande Perreau et je Taccuse de mollesse ; tout cela me gonfle un peu : je suis pédant et vous Tallez voir.
Le sujet de l'Académie présentait un écueil inévitable : c'est un sujet philosophique, et il faut le traiter académiquement; il y a contradiction. L'écrivain le plus habile parviendrait à peine à se tirer de là : à votre place, j'aurais choisi. J'aurais fait un mémoire de l'Académie de Berlin, ou un discours de l'Académie française. Prendre le premier parti, c'était renoncer à la couronne; exécuter le second n'était pas aisé pour un homme qui a des idées philosophiques. Comment se résoudre à ne pas traiter le sujet ou à le traiter en affaiblissant, en amoindrissant tout.
Vous avez pris un milieu : vous êtes philosophe dans la méthode et dans renonciation des résultats; vous êtes académicien dans les développements : de là deux modes de composition et deux styles. Tout vous échappe : vous êtes lourd sans être profond; vous êtes rhéteur sans être élégant et rapide ; à moins d'être Rousseau ou Pascal, il était impossible que cela ne fût pas ; ce n'est pas votre faute, c'est celle du parti que vous avez pris. Où prendriez-vous la chaleur et la grâce ? Vous suivez le développement d'une théorie philosophique. Comment seriez-vous profond? Vous osez à peine énoncer vos idées ; l'Académie veut des phrases et vous vous empressez de lui en donner ; vous avez dû souffrir en composant ce discours et je souffrais pour vous en le lisant.
Les idées sont très justes, mais superficielles pour un
philosophe qui voudrait une analyse poussée plus avant. Le style est excellent de justesse, de précision et de force, mais il manque de vie, de mouvement et de chaleur; l'académicien n'est pas satisfait. Encore une fois, comment faire autrement? J'admire que vous vous soyez mis dans une pareille gêne ; j'admire que votre courage n'ait pas défailli au milieu de l'entreprise.
Je soutiens qu'il y a dans votre discours tout le talent qu'un homme maître de son sujet et de sa langue pouvait y mettre, — je le soutiens envers et contre tous, — mais la composition n'en est pas moins vicieuse, et elle ne pouvait pas ne pas l'être.
Quel remède à cela ? Aucun. Le mal est à la racine ; mais laissez venir vos concurrents et je vous promets un curieux spectacle : de petits littérateurs qui n'auront pas entrevu le sujet et qui auront jeté le vague et les phrases à pleines mains ; des hommes de sens qui auront répété La Harpe, et quelques philosophes qui auront fait comme vous avec moins de talent.
Il faut donc envoyer votre ouvrage et comme il s'agit du prix, adoucir un peu la philosophie qui choquera les juges; j'ai mis des notes en marge, vis-à-vis les morceaux qu'il faut rendre plus élégants.
Voilà mon avis tout nu, — je ne le crois pas fait pour décourager, — le vice du sujet a produit tout le mal et vous ne pouviez y échapper ; le talent du philosophe et de l'écrivain subsiste tout entier, bien qu'il ne puisse se manifester qu'à demi.
Perreau, et j'espère Dubois, vous écriront leur avis ; votre père, à qui j'ai passé le manuscrit, vous mande de le lui renvoyer quand vous y aurez mis la dernière main; il le fera copier par un homme habile, sous ma surveillance immédiate, et nous le déposerons.
J'attends que M. Nicolle me fasse appeler pour notre affaire.
Il paraît très bien disposé.
Adieu çt tout à vous,
Xh, JovFFpoy,
A Damiron
Paris, le 1" mai 1820.
Je VOUS annonce, bon ami, que j'ai reçu votre discours ; il a infiniment gagné ; Texorde est un peu raide et malaisé, mais je ne vous renverrai pas de nouveau, je me permettrai d'en adoucir la tension et je ferai copier ; si rAcadémie sait apprécier un style énergique, ferme et précis, elle distinguera votre composition.
Votre affaire est manquée, j'ose espérer qu'elle réussira aux vacances, les obstacles ne viendront pas de moi au moins, mais je crois que NicoUe ne veut ni de vous, ni de votre ami ; nous sommes de l'Ecole, nous sommes élèves de Cousin ; il peut nous promettre beaucoup et nous charger de compliments, mais il trouvera moyen d'ajourner toutes nos prétentions, il faudra nous faire d'autres ressources et une indépendance.
Adieu, je vous promets une bonne lettre, incessamment.
Embrassez vos petits frères pour mpi.
Th. JOUFFROY.
A Damiron^
13 juillet.
Poverof îe ne vous écris pas et depuis l'œuvre oratoire rien de moi n'a troublé votre solitude ; que voulez-vous, je suis malade, non point alité, mais ambulant et ne faisant chose au monde, pas même une lettre ; mes pauvres nerfs me secouent terriblement, mon âme est bien ennuyée de son enveloppe cacochyme et Pouillet me promet que cela durera encore huit ans, après quoi je me porterai bien. Amen.
1. Sans date d'année, mais le texte la détermine, elle est certainement de 1820.
Votre bon père est comme moi, faible et nerveux des pieds à la tête ; votre retour lui sera bien utile : j'ai dîné avec lui l'autre jour, il a besoin de distraction et moi aussi, mais je vais courir le monde et lui reste ; vous lui tiendrez lieu de voyage.
Encore une fois la vie est triste, mais elle est courte et nous serons mieux dans la lune très probablement.
En attendant, les académiciens vont vous juger et peut-être monterez-vous au Capitole avant de monter si haut ; vous m'écrirez votre triomphe ; je vais chez moi attendre votre lettre et si je puis relever de mes infirmités nous nous verrons au mois d'octobre.
Cousin projette des volumes ; Platon complètement traduit ! pour moi je n'ai d'autre but qu'un peu de santé si je puis en attraper, après nous verrons; la gloire sent bien la fumée, qu'en dites-vous ? C'est encore moins que la vie, ô lune, lune ! ! ! Quando te aspiciam? ^
Trognon compile, mais entre deux publications il va venir en Suisse ; le public le saura et nous aurons un beau voyage de plus pour charmer les soirées d'hiver.
Perreau discourra cette année à Saint-Louis ; on s'attend à quelque chose de majestueux.
Dubois mange sa demi-solde à Rennes ; il médite une histoire de Bretagne, la préface est commencée et je me suis chargé de faire un article dans la Revue quand l'ouvrage aura paru ; je suis bien sûr de tenir ma parole.
Mancy furette et ne trouve rien, il est impossible de dire ce qu'il fait ni ce qu'il veut faire ; il a une sœur qui est un prodige de mérite quoique un peu bossue ; elle viendra l'an prochain pour tenir sa maison, il donnera probablement des soirées qui seront délicieuses.
Vernadé fait des enfants ; c'est un produit positif qui peut être soumis au calcul et que j'estime beaucoup, au moins cela s'appelle-t-il faire quelque chose ; au fond il n'y a que la nature qui produise, et comme dit M. de Bonald Tesprit se repliant sur lui-même ne peut rien engendrer parce qu'il n'a qu'un sexe.
A mesure que l'on avance, les illusions s'évanouissent
Tune après l'autre, on revient au bon sens qui consiste à labourer la terre pour manger et à faire des enfants pour perpétuer notre misérable race humaine.
La politique est une sottise, la société est à rebours, il y aurait trop à faire à la retourner, il faut supporter avec mépris l'injustice et Tinsolence de ceux qui gouvernent et les laisser nous conduire à la barbarie ; il est bon que la corruption de notre état social se purifie et que la race Européenne se renouvelle dans les bois dont elle est sortie.
Tout cela est bien triste, mais est-ce ma faute ! je suis plein de bile et je vois noir.
J'admirerai tout quand je me porterai bien, sinon, bonsoir, malheur au monde !
« Bonne ou mauvaise santé Fait notre philosophie. »
Varney, quel homme! le nez rouge, Tœil avide, la main chaude, vingt-six ans, de la confiance, des épaules carrées et une constitution indélébile, voilà mon héros ! La philosophie a fait là une bien belle acquisition, il le sent et il coquette avec elle ; il prétend que le monde veut aussi Tavoir et qu'il est obligé de se partager un peu ; que faire ! on ne peut que prendre patience dans Tespoir de ne pas le perdre tout entier.
Je ne connais plus que Varney parmi nous qui soit encore jeune, les autres sont déjà à moitié flétris ; nous étions bien heureux à TEcole.
Adieu, mon cher ami, je m'ennuie loin de vous et de Dubois, écrivez-moi.
Je pars le 20 juillet.
Tout à vous.
Th. JouFFRoy,
A Dubois^ à Besançon
14 août 1820.
Cher ami, cette vie est une épreuve; c'est pourquoi elle est triste. La loi de ce premier monde est le malheur; nous sommes esclaves de cette loi ; ceux qui le savent se résignent et ne se bercent pas d'espérances prochaines, ceux qui ne le savent pas s'irritent du présent, pleurent le passé qui ne valait pas mieux mais qu'ils ont vu avec les yeux de l'imagination, et comptent sur l'avenir qui les trompera ; ceux-ci souffrent doublement et du mal réel et du mal qu'ils se font ; estimons-nous heureux, cher ami, de connaître la loi de la vie et sachons nous soumettre.
Votre lettre est profondément triste, elle convenait à son adresse, car je suis triste aussi ; vous êtes plus mal ; moi de même ; vous ne dormez pas, je passe des cinq heures au lit sans dormir ; dans ces longues insomnies le malheur de ceux qui me sont chers me poursuit autant que le mien; je songe à vos souffrances, à votre triste retour dans votre patrie ; à Pouillet attaqué à la fois de plusieurs affections graves ; à Cousin qui traîne en Italie un corps faible et usé de travail ; à Fribault qui n'est plus et que tant d'autres doivent suivre ; ainsi la mort choisit ses victimes ; elle a commencé par Loyson et Fribault, elle vous menace, mes chers amis, vous qui étiez faits pour honorer ce monde par vos vertus et vos talents. Mais tout cela est dans l'ordre ; il était aussi dans Tordre, que votre admirable frère mourût, mais celui-là nous apprend avec quel calme on doit supporter l'ordre et, comme vous le dites, sa dernière lettre est une belle leçon. Tel était Fribault dans les derniers jours que je passai avec lui : nous nous promenions du matin au soir dans les rues de Paris, nous déjeunions et nous dînions ensemble; nous ne nous quittions pas, nous sentions que nous ne devions pas nous revoir ; son mal l'oppressait et pous parlions de la mort, de cette vie, et de Tautre ç^veç
calme et suite ; ralternative qui épouvante le vulgaire lui était indifférente ; nous philosophions sur ces terribles matières comme s'il eut élé bien portant, et ces graves conversations semblaient lui adoucir Tattente de la mort et me consoler d'avance de sa perte ; je le reconduisis à la diligence, notre séparation fut tranquille et sérieuse, comme celle de Pontarlier ; en nous serrant fortement la main, nous nous comprîmes ; le rendez-vous était dans l'autre vie, et la mort ne nous a pas manqué.
Je compare cette dernière huitaine passée avec Fribault à la quinzaine où nous avons vécu ensemble et qui ne doit plus sortir ni de votre mémoire, ni de la mienne. Vous savez qu'elle fut triste aussi, nous riions quelquefois et même beaucoup, mais c'était un peu le rire d'inconscients : dans ces moments nous n'étions pas à nousmêmes, nous ne riions pas sur la Dole, ni sur la promenade de Lausanne, . ni à Clarens, ni au clair de la lune dans la voiture, ni à Yverdun à la vue de ce lac sans fin, ni entre ces deux vieilles tours à Orbe, ni sur le Zurchet, ni le soir dans notre chambre; même à Ferney dans cette petite promenade que nous fîmes, débarrassés un moment de nos compagnons de voyage, nous étions redevenus sérieux; nous le fûmes à Genève, sur l'esplanade Saint-Antoine ; nous le fûmes à Pontarlier sur le cours et à souper, et toujours quand nous avons été seuls nous avons été tristes. Nos moments de rire, je fais effort pour les rappeler, ils n'ont pas laissé de trace ; les autres vivent ineffaçables dans votre mémoire et dans la mienne. Ainsi donc ces jours passés ensemble ont été tristes, aussi ils nous ont unis intimement et cette union tacite et intime, la mort ni la vie n'y peuvent rien ; et soit que l'une ou l'autre nous sépare ou nous rapproche, nous nous aimerons dans cette vie et nous nous aimerons audelà ; vous l'avez dit à votre manière, je le redis à la mienne.
Je le pensais en vous quittant à Pontarlier; aussi j'étouffais en partant; un brouillard froid se traînait entre les rochers et le long du Doubs et me pénétrait jusqu'aux os ; à travers ce voile grisâtre je découvrais les formes
indécises des montagnes, des sapins et des maisons qui passaient devant moi comme des fantômes ; Teau du ruisseau qui borde la route se plaignait derrière moi ; je voulais avancer, mon cheval, comme les coursiers d'Hippolyte, baissait la tête et refusait d'aller ; plus loin, en levant les yeux, j'allai voir la tranquille et menaçante prison de Mirabeau assise sur son rocher et enveloppée de brumes ; je ne pus retenir mes larmes et je ne pus trouver pourquoi je pleurais sinon cette séparation et tout ce lugubre spectacle, et cette froidure qui me tenait ramassé dans ma voiture ; alors j'eus comme vous de tristes pressentiments, je sautai par terre, je marchai vivement et comme si j'eusse été plus fort contre le mal dans cette nouvelle position, j'appelai mes croyances à mon 'Secours et les opposant à tout ce qui pouvait arriver de plus triste je retrouvai la raison et le courage ; et comme si cette conjuration morale eût eu quelque pouvoir sur la nature, les enchantements qui m'environnaient disparurent, le ruisseau avec son onde plaintive n'était plus là, le soleil s'élevait avec pompe et force derrière la montagne et devant lui s'était évanoui la froidure avec le brouillard. Je tournai la tête pour chercher le château de Joux et je m'étonnai de ne plus le retrouver. J'étais au-dessus de la montagne : à mes pieds les deux lacs, cinq ou six villages sur les bords, les cheminées qui fumaient, les chants des faucheurs qui parvenaient à mon oreille sans que mes yeux les vissent et dans le lointain le Zurchet et la place de mon village ; alors, mes idées plus riantes m'offrirent de plus douces images. Je vous vis sur la route de Besançon avec M™® de Leley, allant bien et causant ; vous repreniez vos cours, rafraîchi par le repos et le voyage ; vous alliez en Bretagne, vous vous y formiez une douce et sûre indépendance, vous reveniez à Besançon bien portant et au bout de l'année nous recommencions notre beau voyage; folle et variable imagination il fallut l'arrêter encore dans cet autre excès et par la volonté rendre à la raison un empire aussi promptement perdu que conquis ; voilà le bonheur de ce monde, des illusions qui durent une heure et qui font
pitié ; des ombres qu'on ne peut saisir ; des rêves qui échappent; des hypothèses vaines prises à part et qui s'anéantissent par leur seule contradiction ; — vous vous plaignez de votre faiblesse, — accusez plutôt la nature humaine, partout faible parce que partout elle est vouée au malheur ; vous vous en voulez de ne plus retrouver de sentiments pour écrire à vos amis ; veuillezen donc à cette fatale sensibilité, empire infortuné de la nécessité et du changement, où tout varie incessamment sans que la volonté y puisse rien. Ah ! si Thomme était là, que d'hommes nous serions du berceau à la mort ! nous ne durerions pas : quelque chose succéderait à quelque chose toutes les minutes et dans cette rapide et infinie succession tout se rencontrerait sauf Tunité ! L'homme, Tunité n'est pas là, parce que là rien ne. persiste ; l'homme est dans la volonté libre et intelligente ; c'est là qu'il doit se réfugier et se défendant des entraînements de la sensibilité la regarder varier sans se croire compromis par des variations qu'il ne peut ni commencer, ni diriger, ni arrêter, ni suspendre.
C'est là qu'est la source du mal ici-bas — c'est par là que Dieu nous a constitués dans un état d'épreuves ; — en donnant à notre volonté l'empire absolu des actions, il nous a laissé maîtres du bien et du mal moral ; — en lui ôtant tout pouvoir sur la sensibilité, il s'est réservé la dispensation absolue du bonheur et du malheur ; — en montant cette sensibilité pour souffrir et non pour jouir et en nous plaçant dans un monde arrangé pour l'attaquer et la blesser sans cesse, il a opéré la dispensation et nous a déclaré qu'il voulait que nous fussions malheureux; — en nous douant d'une raison capable de s'élever au-delà de ce monde et en manifestant à cette raison l'immortalité de l'âme, — la nécessité de mériter le bonheur pour en jouir et la manière de le mériter, il a justifié et expliqué ses décrets; il nous a forcés à le reconnaître bon et juste, bien qu'il nous fît souffrir, et a placé devant nos yeux en nous montrant l'avenir, une consolation et un encouragement pour cette vie avec Vine espérance certaine pour l'autre ou plutôt pour le§
autres. Voilà toute la position humaine. Qu'on est fort en s'y plaçant! et comme le courage revient quand on s'y remet! alors quelle vanité que le mal! quelle vanité que les arrangements pour l'éviter! quelle joie que la mort ! quelle confiance en ce qui la suit ! quelle curiosité, quelle impatience à se précipiter dans ce pays nouveau et fortuné ! mais l'effroi physique de la mort et le devoir de subir l'épreuve sont là pour réprimer le suicide et prévenir le dépeuplement de la terre ; — sans quoi les âmes amoureuses du trépas jetteraient leurs enveloppes, et déserteraient ce misérable monde.
C'est au sein de ces pensées consolantes que je me réfugie et que se réfugiait votre frère et que vous savez vous réfugier vous même. Et tout cela n'empêche pas de s'attrister et de pleurer ! — car il est doux de se laisser aller par moments à la pente sensible et de se promener avec le genre humain dans cette vallée de larmes peuplée de sentiments tendres et de douces affections, et décorée par l'imagination de larges et sombres peintures ; c'est le repos de la volonté, c'est le délassement de l'intelligence ; la fatigue de la pensée et de l'action vous y entraîne ; — la paresse vous y retient ; — elle vous y endormira et vous y corrompra, si vous cédez, ou trop longtemps ou trop souvent, à cet attrait mélancolique qui cache, sous la douleur, un plaisir secret et intime et vous séduit d'autant plus infailliblement qu'il a moins l'air d'une séduction.
16 août 1820.
Je ne sais où m'auraient entraîné mes pensées si je n'avais été interrompu. Je reprends aujourd'hui pénétré des mêmes idées, mais avec la volonté d'y résister et de vous parler de mon second voyage d'Yverdun.
Le frère de M. Favre, ancien colonel, étant venu dans ce pays, on arrangea une course en Suisse ; — nous allâmes donc quatre débarquer chez Falconnet et, par une pluie battante, nous nous rendîmes en quatre heures
le lendemain à Yverdun ; — nos chevaux allaient bien comme vous voyez.
Boire, jouer, faire des farces et chercher de jolis yeux tel était Tesprit de mes compagnons de voyage. J'en excepte Falconnet, homme facile qui fait des farces avec les farceurs^ mais qui comprend les choses sérieuses. Il ne lui a manqué que TEcole Normale ; — il est digne d'être formé et je voudrais le voir plus souvent tête-àtête.
Nous passâmes le reste du jour à Yverdun et la matinée du lendemain ; — nous nous divertîmes largement, mais je songeais à vous et à Peztalozzi et cette joie m'oppressait ; — ces Messieurs voulaient voir l'institution, et moi je ne voulais pas la revoir avec eux.
Je leur dis donc que je devais à l'accueil que m'avait fait M. Peztalozzi une visite particulière ; que j'allais faire d'abord cette visite, que je demanderais la permission de les y conduire et que je reviendrais les prendre.
J'arrivai, je demandai M. Smith ; — il vint; ma figure lui parut de connaissance, — vous êtes Bernois^ me dit-il : — non pas, lui dis-je; — ah! Monsieur est ministre à Yverdun ! — J'avoue que cette douce méprise m'affecta péniblement, je lui rappelai les deux professeurs de l'Université de France et alors il me retrouva — et me quittant aussitôt : « Je vais vous envoyer M. Peztalozzi. »
J'attendis un quart d'heure celui-ci dans la salle des Portraits. Il arriva enfin. 11 était prévenu ; il ne fut donc point embarrassé de savoir qui j'étais, il ne m'embrassa point — nous nous assîmes. Il avait l'air extrêmement préoccupé ; je compris qu'il venait de travailler ; peu à peu il se dépêtra de ses idées et revint à moi ; — je lui rappelai la demande qu'il avait faite d'un jeune homme ; je lui dis que vous vous en occupiez, il parut ou s'en souvenir à peine ou n'y attacher plus une grande importance, autre chose l'occupait en ce moment.
C'était une méthode pour enseigner les langues aux enfants et dont l'idée fondamentale est qu'il faut commencer par les mots et finir par la syntaxe ; il me l'exposa avec beaucoup de feu ; — il me fit observer que les enfants
qui commencent à parler, ne sont occupés qu'à retenir les mots qui désignent les objets et les actes et s'embarrassent peu de la construction ; qu'avec les mots et sans construire ils se font très bien comprendre ; — la syntaxe n'est presque rien pour le but, me dit-il dans son langage concis et énergique, — c'est la forme, le mot est la matière. Ensuite il me raconta comment il fallait s'y prendre pour enseigner les mots, — sa manière n'est pas neuve ; — il rassemble les mots d'une syllabe et les partage en séries qui comprennent chacune tous ceux qui ont le même son — found, bound, sound me disait- il avec feu et il m'enfilait ainsi une longue suite de mots allemands, de même pour les mots de deux, trois, quatre, cinq syllabes jusqu'à la fm. Tel fut un des objets de notre conversation.
Je le ramenai sur Smith et sa sœur ; — il appelle celleci : La fem,me incomparable — elle a la force d'un père, la bonté' d'une mère et la capacité d'un maître, 11 me raconta comment sans Smith il se ruinait et anéantissait lui-même tout moyen de justifier son système en le réalisant. Je veux le bien, disait-il, ye ne sais pas le faire. Je suis un enfant, un vieillard imbécile. Je n'ai pas la méfiance nécessaire pour administrer ; — Je suis trop bon ; — on me volait ; pour Smith rien n'est bon', ni mauvais — il regarde ; — sans lui f aurais passe' pour un homme qui a voulu beaucoup et qui n'a rien fait, pour un pauvre bon vieillard fou ; — et il ajoutait les larmes aux yeux : c'est un miracle qu'un faible vieillard ait trouva si subitement un si ferme appui.
Ensuite nous parlâmes politique, on annonçait alors la révolution de Naples, il me demanda des détails sur la manière dont elle s'était opérée et sur les hommes qui l'avaient faite, — je n'en avais point et il en savait bien plus que moi ; — mais c'est le propre des hommes forts de ne pas se perdre en récits au profit des autres, ils attirent toujours à eux et recueillent partout des faits et des opinions pour se former de justes idées sur un événement et sur la sensation qu'il a produite, — il me demanda si le gouvernement de Naples était méchant ; —
je pense, lui dis-je, qu'il n'opprimait pas et vexait le moins possible; il cherchait à faire aimer le pouvoir absolu en ne le poussant pas à Texcès et à étouffer les lumières afin qu'on ne conçut pas mieux ; — ce dernier point le frappa : mal indirect^ s'écria-t-il, le pire de tous !
— il aime beaucoup les Italiens et les Espagnols, — parce qu'ils ont de V action ; — les Allemands peuple spéculatif
— qui ne sait pas faire ; — il se réjouit dans l'espérance de voir les peuples de l'Europe arriver successivement à la liberté ; — mais il faut préparer les révolutions au lieu de les presser] — il a comme Cousin, confiance en ce qui est infaillible ; — un demi-siècle plus tôt ou plus tard — peu lui importe. 11 travaille au grand œuvre en formant des hommes, — ouvrier faible et lent mais qui va toujours.
Il s'occupa aussi de moi ; — il fut charmé d'apprendre que j'habitais si près de lui et avec cette vivacité qu'il met à tout : firai voies voir^ me dit-il ; je lui donnai des détails sur la manière de parvenir chez moi ; — firai^ firai Je vous trouverai bien; — puis il fallut lui promettre d'aller passer huit jours à Yverdun au mois de septembre pour apprendre à bien connaître sa méthode ; — il désire vivement être connu en France où M, Julien Va défiguré"^
— je voudrais être son homme, mais ce n'est pas en huit jours que je le deviendrai.
Il insista beaucoup pour qu'à mon retour à Paris j'allasse voir, de sa part. M"® Mendelssohn, la fille du célèbre philosophe allemand qui dirige l'éducation des enfants du général Sébastiani. Il a une profonde estime pour cette personne qui s'intéresse beaucoup au succès et à la propagation de sa méthode.
Dans tout le cours de cette conversation de plus d'une heure et que je ne vous rends qu'en partie à cause de ma mauvaise mémoire, j'ai retrouvé M. Peztalozzi sans diminution et sans mécompte et c'est beaucoup après l'enthousiasme de notre première visite. M. Pestalozzi me ramena à M. Smith, auquel il recommanda de faire voir quelques exercices à mes compagnons de voyage quand je les amènerais ; — je courus les chercher ; — je
ne pus les rejoindre ; — ils me cherchaient aussi, — ils allèrent sans moi et ne virent rien ; — j'allais les chercher à rinstitution comme ils en sortaient ; il fallut dîner et partir sans voir Smith et causer avec lui, ce qui m'a laissé beaucoup de regrets, mais je me dédommagerai en septembre.
Voilà mon voyage, mon ami; je rends simplement les faits que je me rappelle, sans vous parler des sentiments qu'ils ont fait naître en moi et que vous devinerez aisément.
Falconnet nous mena dans quelques maisons de la ville, où nous trouvâmes des gens fort aimables; je passerai là, au mois de septembre, une huitaine fort agréable, mais je vous regretterai. Ah ! si vous étiez de moitié dans cette huitaine, mais vous serez en Bretagne, l'espace nous séparera et le temps qui porte la mort.
18 août 1820.
Il est bientôt temps de fermer cette lettre, et cependant j'ai beaucoup de choses encore à vous dire, — deux mots d'abord des élections : — les quatre que vous avez nommés refusant, on ne voit dans cet arrondissement que le général Michaud, homme sûr, mais extrême qui, dans un moment de mauvaise humeur, irait proposer la république à la tribune aussi librement qu'un amendement au budget; on lui a écrit pour savoir s'il accepterait ; il répondra oui par devoir, mais dans le fond du cœur, il préfère la vie privée.
Le général Morand, dont vous connaissez l'histoire : on présume qu'il est solide, mais on n'en est point assuré ; Saint-Cyr allait le mettre en activité, Latour- Maubourg l'a, je crois, laissé là ; s'adresser pour savoir s'il accepterait et quels seraient ses principes au colonel Maire, rue des Granges, maison Debrey, son beau-frère; au colonel Alexis Morand, son frère, même adresse ; à l'avocat Demesmay, à Besançon, son beau- frère aussi, je
crois, tous trois libéraux sincères. On pensait à M. Bouvier : si sa nomination est sûre ailleurs — bon ; — sinon, il faut le porter ; nul ne réunirait mieux les voix dans cette partie du département.
Si on pouvait espérer qu'un homme presque inconnu, mais dont nous répondrions, réunit les voix libérales, on proposerait M. Vincent de Jouque, ce grand original qui voulait se faire scier en quatre. C'est une conscience incorruptible, des principes inébranlables. Un tel choix honorerait le département et prouverait son bon sens ; accepterait-il ? C'est ce que je ne puis encore vous dire, mais je le saurai.
Voilà tout : si on vous parlait d'un certain M. Loiseau, avocat à la Cour de cassation, gardez-vous bien de vous y arrêter; — il aspire, — il grossirait les rangs du centre.
Il faut que les électeurs libéraux de Besançon rendent aux autres le service de surveiller la formation du quart des plus imposés ; voilà l'inquiétude des électeurs de ce pays. Conjurez ces Messieurs de ne rien épargner pour prévenir tout passe-droit et toute fraude. M. de la Chadehède^ ne sent pas bon.
J'ai, mon ami, un conseil à vous donner ; si votre santé n'est point parfaitement rétablie à la rentrée, abandonnez tout. L'avenir aura besoin de nous, ne nous sacrifions pas à un présent où, jeunes encore, nous ne pouvons faire tout le bien que nous ferons plus tard : — ceci m*apparaîi. comme un devoir; — réfléchissez-y profondément.
Nous pouvons vivre mal et méchamment, sans place, cela suffit; profitons-en pour nous fortifier physiquement et moralement, et attendons.
C'est un dessein arrêté dans mon esprit, — j'irai en octobre tenter de nouveau mon cours ; — si je remarque que ma santé s'affaiblisse, je reviendrai, et comme l'air de nos montagnes ne vaut rien l'hiver aux maux de nerfs et de poitrine, j'irai m'établir dans quelque coin