A BÉCHET
de ritalie; cette solitude ne m'affaiblira pas, je vous en réponds.
Si même chose vous arrivait, je vous exhorterais à suivre mon exemple. Quel bonheur de passer un an en Italie ensemble ! Pensez-y et songez aux progrès intellectuels et moraux que nous pourrions faire tout en rétablissant notre santé.
Ma famille, nos compagnons de voyage, M. le curé, M. Favre, M*"®* Falconnet, Le Bossu, tous ceux qui vous ont connu conservent de vous un tendre souvenir et désireraient vous revoir ; ils Tespèrent, et moi aussi.
Il n'est pas dit que je n'irai pas au moment de votre départ vous embrasser encore une fois, afin de démentir le mauvais augure de l'adieu de Pontarlier.
Croiriez-vous que je n'ai pas encore repris la lettre à Damiron commencée avant votre voyage? Demandez-lui pardon pour moi, je suis comme vous.
Vous avez dû recevoir de moi un petit billet ; si Cousin passait, envoyez-le moi.
N'oubliez pas surtout notre voyage à Iverdun. Écrivez à Damiron le récit et copiez-moi cela.
La méthode est excellente, mettez aussi les souvenirs les plus intéressants du reste du voyage.
Adieu, adieu.
Th. JOUFFROY.
A Béchet^
31 octobre 1820.
Mon cher ami, j'ai passé bien près de toi et je ne t'ai pas vu; tu étais sans doute à Quingey le 14 du courant; — mais il était sept heures du matin et la voiture ne s'arrêtait pas ou presque pas ; — à Besançon j'ai vahiement tiré le cordon à ta porte ; la sonnette seule a répondu
1. Cette lettre est sans adresse, mais M. Dubois la croit écrite à M. Béchet, depuis conseiller à la Cour de Besançon, et le texte semble confirmer (îette éonjeotu^e.
et maintenant me voilà à Paris ; — adieu nos beaux projets; — il suffit d'en former pour tromper l'intention qui les fait prendre ; mais au moins je te dirai mes regrets et voilà pourquoi je broche ce peu de lignes.
Oui j'étouffe ! ce grand pays n'est point assez large pour moi; — point de vaste horizon, point d'arbres, point de nature, je suis à l'étroit dans ce grand pays — et je regrette mes montagnes ; — l'air me rend malade, la nourriture m'échauffe et le travail de deux cours m'achève ; — pourquoi donc suis-je ici ? — pourquoi y reslè-je ? ma santé, mon indépendance, mon bonheur sont autre part; je me sacrifie donc et à quoi? Si je le savais je te l'apprendrais — mais je l'ignore et si tu le découvres, tu me rendras service de me révéler cet étrange secret.
J'aime la fatalité dans ma destinée ; je m'y abandonne ;
— je ne veux pas déranger sa marche paisible par quelque acte subit de volonté ; — jusqu'ici je n'ai été pour rien dans ce qui m'est arrivé, le hasard a tenu les rênes de ma vie et je n'ose les lui reprendre ; — un hasard me fit aller à Lons-le-Saulnier, — un autre à Dijon, — un troisième plus inattendu que les deux autres à l'Ecole ;
— une misère me jeta dans la philosophie ; un caprice me plaça à Paris ; en tout, le contraire de ce que j'ai prévu est arrivé ; — je suis curieux de voir la suite de cette aventure et comme les paladins de l'Arioste, je laisse aller mon cheval et m'abandonne aux fées amies ou ennemies que ces affaires-là regardent. — M'en aller me semble meilleur ; — mais que sais-je ? et si je ne suis pas juge infaillible pourquoi prendre sur moi la responsabilité des conséquences? — voilà peut-être le secret que je te demandais — peut-être non. L'homme se comprend-il? il explique le monde et s'ignore.
Heureux ceux qui ont leur vie faite comme tu Tas. Ils savent au juste ce qu'ils seront et ce qu'ils ne seront pas, leur imagination s'assoupit, — leurs projets se déterminent et se bornent, leur activité ne s'élance pas de toutes parts poursuivant tout et n'atteignant rien; — forte parce qu'elle n'a qu'un but, douce et réglée parce qu'elle
est sûre d'arriver, elle s'arrange avec la paix et ne consume pas le corps qui Tenveloppe de son impétuosité vagabonde et de ses impuissants efforts.
Je remplis ma lettre de déclamations; mais qu importe si ces déclamations t'apprennent où j'en suis ; — ne va point pourtant t'imaginer que je succombe à de noires idées; — non, — je suis bien convaincu que toutes les destinées ont leur vice secret et que la plus brillante n'est qu'un plus riche manteau jeté sur la commune misère; j'accepte donc la mienne et luttant avec courage contre la maladie, l'ennui et le travail, peu inquiet de l'avenir, tranquille sur le passé, j'égaye de mon mieux le présent qui comme toutes choses a son bon côté.
A Damiron
25 novembre 1820'.
J'ai reçu votre lettre, mais je n'ai pas vu votre frère. Elle a été remise chez mon portier, moi absent, peutêtre par lui, peut-être par votre père; — je ne sais donc pas encore comment il va et j'irai incessamment à Bicêtre m'en informer ; — puisse-t-il retrouver la santé entre les bras de son père et vous guérir tous en se guérissant, car vous êtes tous malades de son mal et surtout votre bon père.
J'ai été deux fois à Bicêtre avec Dubois; — nous y avons couché à la Saint-Martin ; — et j'ai facilement remarqué que de loin en loin la pensée de son fils venait serrer son cœur. — Oh ! que la douleur est sublime dans l'âme d'un père qui ne sait pas pleurer ! mais pourquoi vous le rappeler? — peut-être cette pensée ne vous revient-elle que trop souvent.
1. Cette lettre ne porte pas la date de l'année; mais elle est évidemment de 1820.
àlÔ CORRESt>ONi)ANCE bE ttt. JOUFFROY
30 novembre.
J'ai été interrompu et cinq jours d'intervalle ont brisé ma pensée, — je ne la retrouve plus, — je suis prodigieusement occupé et je n'ai pu même finir cette petite lettre. Le Recteur a fait une ordonnance qui m'oblige de faire cinq leçons à Bourbon ; — avec les deux à T Ecole en voilà sept et je promène la moitié de ma vie ; ces courses réglées ne me déplaisent pas, — l'exercice est bon à la jeunesse, je me porte bien mieux qu'à votre départ; — mes deux cours vont bien, j'ai de bons élèves à l'Estrapade et à la Chaussée d'Antin. Le Recteur a fait une autre ordonnance qui nous oblige à faire argumenter les élèves sur les principales thèses de logique, de métaphysique et de morale; — j'ai donc arrangé mes matières sur ces trois titres et nous argumentons. Le Recteur ordonne aussi que nous portions les insignes de nos fonctions; — le dépôt général de ces insignes est au palais de l'Université; — sur ce point je suis encore en retard à mon grand regret; — mais dans huit jours j'aurai fait mes emplettes et le factionnaire des Tuileries me portera les armes. Le Recteur considérant que mon ami Trognon va professer à l'Athénée, institution qui admet comme professeur de morale Jouy le Minerinen, ordonne que nul professeur de l'Université ne puisse remplir hors de son sein, sans son autorisation, aucune fonction salariée publique ou particulière ; — et voilà Trognon fort embarrassé ; — son nom est affiché au coin de toutes les rues et dans tous les journaux ; — il s'est engagé, — l'Athénée compte sur lui, — mais d'autre côté l'ordonnance est là, — et cette ordonnance est pleine de sagesse et de prévoyance. — Trognon se console en songeant que son importance universitaire, littéraire et politique est assez grande pour avoir donné naissance à une ordonnance, mais il y a bien de la vanité dans cette manière de se consoler. Tout est relatif. L'attention est plus ou moins honorable selon les gens qui font atten-
tion, c'est comme le lièvre qui se glorifie d'avoir fait sauter la grenouille dans Teau.
Ceci est peut-être un peu énigmatique pour vous — que voulez-vous? Je suis aussi clair que je puis^ — la clarté n'est point mon fort depuis quelque temps; — j'attribue plutôt cela aux circonstances qu'à un changement organique dans la constitution de mon cerveau ; — aussi ne vous alarmez pas sur moi ; — j'espère que ces brouillards passeront.
Cousin est suspendu à la Faculté, mais continue à l'Ecole; il se porte mieux et c'est pour sa santé qu'on l'a suspendu à la Faculté ; — ce cours l'occupait trop et sa poitrine n'y aurait pas résisté ; — je suis charmé qu'il se repose un peu ; — il reprendra par la suite quand il se portera mieux ; — ainsi défendez le conseil royal si on l'accuse pour cette suspension ; — elle n'a eu d'autres motifs que la santé du suspendu et le désir que le Gouvernement éprouve de voir l'édition de Proclus avancer rapidement ; — ce travail est d'une si grande importance philosophique qu'on ne peut trop hâter son achèvement.
Croiriez-vous que le misérable Madier Montjau a eu l'audace de demander un conseil pour l'aider dans sa défense. Comme si lui qui est assez fort pour accuser ne l'était pas assez pour se défendre ! — Aussi la Cour lui a-t-elle refusé sa demande, — et elle a bien fait. — Duvergier le chef des troubles du mois de juin n'est pas moins audacieux; — il faut un brancard à ce monsieur pour venir de la prison à l'audience. Le Président lui a fort bien dit qu'un fauteuil suffisait et on l'apporte dans un fauteuil où il n'est déjà que trop bien; — je ne puis voir de sang-froid ces choses-là !
La Chambre des députés va s'assembler le 19: — nous verrons enfin une bonne Chambre et nous aurons de bonnes lois ; — tous les cœurs sont remplis d'espérance et de joie — la révolution expire et l'ordre triomphe.
L'enfant Royal se porte bien et en lui commence et s'ouvre pour la France un long avenir. Lisez là dessus notre excellente Quotidienne; — en vérité ce journal devient meilleur de jour en jour ; — la force des principes
y triomphe tous les jours avec plus d'éclat. Les abonnés croissent; — on vous en donnera Messieurs les libéraux ! Laissez-nous faire et vous verrez.
Là-dessus, mon cher, je vous embrasse de cœur et d'âme.
Th. Jouffroy.
A Damiron
Paris, le 3 décembre 4820.
11 est vrai, cher ami, que Cousin ne fait plus son cours à la Faculté, pourquoi? Les journaux ont dit d'abord qu'il avait été suspendu, ensuite le Moniteur a publié que c'était pour sa santé et la continuation de son Proclus que le conseil lui avait permis de ne pas faire provisoirement^ et l'affiche de la Faculté annonce que l'ouverture de ce cours sera annoncée ultérieurement. Ainsi l'article du Journal officiel nous montre le conseil comme une autorité paternelle qui cède aux désirs de Cousin et l'affiche sans rien dire de faux favorise par une expression vague et perfide l'interprétation du Moniteur, Et tout cela est combiné pour donner à la persécution l'allure de la justice et même de la bonté ; on destitue l'homme que l'on craint, et on ne veut pas courir les risques de cet acte. Car, sachez que Cousin a demandé à professer ; qu'on lui a répondu qu'il professerait, qu'il a présenté un programme imprimé ne varietur^ qu'on a beaucoup approuvé ce programme ; qu'on l'a ainsi tenu en suspens depuis son retour et qu'enfin on lui a envoyé la défense expresse de paraître à la Faculté ; sachez aussi qu'il est si bien destitué qu'il ne touche plus un sou de cette place ; et cependant l'autorité dit et imprime que c'est lui qui a demandé à ne pas continuer à cause de sa poitrine et de sou Proclus; qu'ainsi on lui a accordé un congé, qu'ainsi il touche toujours son traitement et est au mieux avec le conseil; d'où il suit que Cousin est un lâche qui s'est arrangé avec le pouvoir, qui consent
à ne pas parler et à recevoir le prix de son silence ; qui se retire quand la circonstance devient périlleuse et dément par ses actes tout ce qu'il a professé ; d'où il suit que les philosophes sont des déclamateurs et des histrions, que la philosophie est de la poudre à jeter aux yeux ; que la vertu n'est qu'un masque, qu'il n'y a véritablement point d'hommes à qui on puisse se confier; que le plus court est de penser à soi, d'abandonner la pensée et une fermeté vertueuse imaginaire, de s'arranger avec le plus fort, de faire son chemin sous tous les régimes; d'obéir, de servir et de se taire; voilà la perfidie, l'hypocrisie de l'autorité dans cette affaire. Tels sont ses vues et ses moyens. Cousin essaye d'insérer un démenti à l'article du Moniteur^ dans quelque journal ; la censure s'y oppose; on le calomnie et ceux qui le calomnient ne veulent pas qu'il se justifie afin que leur calomnie subsiste et produise son effet.
Nous avons offert à Cousin de protester; il nous a répondu que n'étant pas nous-mêmes professeurs de Faculté cela ne nous regardait pas et que nous nous placerions dans une fausse position.
Il continue de faire à TEcole. Là si on le touche, nous paraîtrons.
Voilà ce que vous me demandiez. Adieu.
Th. JouFFnoY.
A M. Damiron; professeur au Collège royal
d' Angers
!"'• janvier 1821.
J'ai laissé à Dubois le triste office de vous apprendre la mort de votre frère, et le soin des premières consolations ; me voici maintenant ; écoutez-moi aussi : nous allâmes hier dimanche à Bicêtre nous deux, Dubois. Votre père qui a passé deux jours à Paris chez M. Pariset était de retour chez lui depuis le vendredi soir;
nous le trouvâmes assis auprès du feu dans le petit salon qui donne sur la cour des prisonniers (car Jean est mort dans le grand salon). 11 vint à nous et nous tint longtemps embrassés sans rien dire et sans que nous pussions rien dire non plus. C'était comme le jour de votre séparation, sauf les larmes ; nous nous assîmes en silence et à la fin je commençai à Texhorter au courage, lui représentant la tristesse de cette vie, la fatalité inexorable des choses, la nécessité de la résignation à la volonté de Dieu ; tout cela en paroles détachées et courtes ; car dans ces circonstances funestes, on ne peut discourir et chaque mot porte; alors il nous répéta d'une voix fracta dolore ce qu'il m'avait dit quinze jours auparavant et ce qui est profondément vrai, que la perte d'un père, d'une mère, d'un frère se supportait, mais que rien n'était amer comme la douleur d'un père qui perd son fils, et que la sienne ne finirait qu'avec lui. Je le crois aussi ; mais soyez sûr, mon ami, que le temps l'adoucira infiniment ; votre père a du courage, de l'activité, et surtout un profond amour pour les enfants qui lui restent ; les âmes fortes le sont aussi pour la résignation, les esprits actifs trouvent dans des occupations variées et continuelles des distractions assurées ; et les bons pères ne peuvent se détaclier de la vie quand ils ont des enfants à aimer, à diriger, à avancer ; le chagrin de votre père est profond, mais il est calme et raisonnable ; sa santé est bonne. Il vous faut attirer à vous toutes ses pensées et tous ses projets, car vous êtes la planche à laquelle il doit se rattacher; aussi je me mis à parler de vous et dès lors son abattement diminua et cessa par degrés ; nous convînmes qu'il fallait à tout prix vous ramener à Paris, dussiez-vous n'y trouver qu'une très médiocre place ; nous parlâmes de M. Corbières que Dubois connaît et qui est un homme juste ; nous trouvâmes en lui des espérances, nous dîmes beaucoup de choses de M. Nicolle ; ensuite nous passâmes à la politique générale ; votre père en parla avec un bon sens et une vigueur qui nous prouvèrent qu'il conserve toute son énergie et toute sa pensée ; nous allâmes ainsi jus-
A DâMIRON 315
qu'au dîner, retombant toujours de temps en temps sur le pauvre Jean et sur quelques particularités de sa mort; bref toute cette conversation nous parut avoir fait du bien à votre père ; il était tristement content de nous voir, de causer avec nous ; je pense que nous vous représentions alors à ses yeux et qu'à part cette raison nous étions dans ce moment ses plus tendres et ses meilleurs amis, et quelle douceur dans le malheur d'avoir des amis autour de soi ! Vos lettres arrivèrent, nous les lûmes toutes, mais à dîner et en commun ; tout ce qui était pour le pauvre Jean, surtout dans les lettres d'Auguste et d'Albert, nous déchirait; mais de suite après nous trouvions des mots si touchants, si naïvement comiques de ces bons enfants, que le sourire succédait aux larmes ; votre belle-mère surtout qui reçoit avec une grande vivacité toutes les impressions, bon cœur s'il en fut, pleurait et éclatait de rire tour à tour. La lettre d'Auguste est un petit chef-d'œuvre, et celle d'Albert est d'une vérité bizarre mais vraie. Tout cela fît beaucoup de bien ; l'amour paternel éclatait sur le visage de votre père et son cœur se rouvrait au bonheur et à l'espérance ; nous délibérâmes si vous deviez venir le consoler quelques jours ; il me chargea de vous écrire, que quelque vif plaisir qu'il pût se promettre de votre visite, il craignait qu'elle ne vous affaiblît tous deux et ne pouvait douter que la séparation qui la suivrait n'en balançât et au-delà les avantages; ce fut là notre avis à tous et au nom de tous je vous prie de ne pas venir ; votre père vous écrira dans quelques jours; il est encore trop affligé pour l'essayer ; il en est encore à se reconnaître et à s'arranger dans sa nouvelle situation ; son esprit cherche une assiette nouvelle, et de nouveaux principes pour une autre et toute récente condition ; quand il aura pris pied et se sentira affermi, il vous écrira; il m'a chargé de vous le dire ; votre belle-mère doit vous écrire aujourd'hui même ; elle vous donnera bien des détails sans doute, et cependant je veux vous en envoyer quelques-uns, ils sont tristes, mais ils auront leur douceur.
316 CORRESPONDANCE DE TH. JOLTiROV
Dans la nuit qui a précédé la mort de votre frère, Louette et la bonne le veillaient ; il appela celle-ci, il lui fit éteindre le feu et la chandelle et la fit asseoir à la ruelle du lit, lui défendant de le quitter ni d'avertir personne, et de temps en temps il l'appelait pour s'assurer qu'elle était là ; je ne doute pas qu'il ne sentît approcher la mort et que son dessein ne fut d'en éviter le spectacle à ceux qui l'aimaient ; mais il fût trompé, l'heure n'était pas venue; votre belle-mère entra à quatre heures du matin, elle fut bien surprise de ne trouver ni feu ni lumière ; elle s'approcha du lit et Jean lui dit qu'il l'avait ainsi voulu ; quand le jour vint il ne voulut pas qu'on ouvrit les jalousies et toujours, je pense, dans la même intention; il alla ainsi jusqu'à onze heures et demie, très faible, parlant très bas, mais calme et paraissant peu souffrir et ayant sa pleine et libre connaissance ; à cette heure votre père le quitta, Jean sentit qu'il ne le reverrait plus, il lui dit adieu deux fois d'une voix ferme et avec effort pour parler haut ; votre père sortit, et un moment après il perdit connaissance; aucun mouvement convulsif n'annonça la peine de mourir.
il s'éteignit insensiblement et à midi et demi il n'était plus. On emmena à Paris votre père et M. Grignon qui, depuis ce temps-là, est en proie aux attaques de nerfs.
Toute la maison de Bicêtre a pleuré votre frère et s'est empressée à honorer ses restes. Toute la compagnie de la garnison a accompagné son convoi jusqu'à Gentilly, où votre père a voulu qu'on l'enterrât.
Une chose bien remarquable et qui montre combien votre père et lui sont aimés et respectés dans la prison, c'est que pendant les deux jours de l'absence de votre père, les prisonniers, sentant les inquiétudes que la sûreté de la prison pouvait inspirer à sa femme et à luimême à cause de son éloignement, ne sont pas sortis dans la cour, n'ont reçu aucune visite au parloir et n'ont voulu faire faire aucune commission; l'ordre et la tranquillité la plus parfaite ont régné dans l'intérieur et pas un n'a encouru pendant ces deux jours la moindre peine : Je trouve cette délicatesse admirable en de tels
hommes, et c'est une belle gloire à votre père qu'un pareil attachement.
M. Pariset a composé un petit discours qui a été lu sur la tombe par M. Mendrot; votre belle-mère se pro pose de vous l'envoyer.
J'ai pensé que tous ces détails vous feraient plus de bien que de mal et que votre cœur les désirait, et c'est pourquoi je vous les ai donnés.
Lisez-les et pleurez, mais prenez courage! Comme vous le dites dans votre lettre, amassez de la force autour de votre âme pour qu'elle soutienne dignement ce grand malheur ; je n'ai rien à vous dire que vous ne sachiez : votre esprit comprend comment on doit recevoir et porter ce mal. Vous éprouverez que le cœur ne cède point d'abord à ces nobles principes de résignation et de philosophie, mais vous verrez aussi qu'ils ne sont point inutiles et contribuent à le calmer. Le travail, le mouvement, la méditation de la destinée humaine dans cette vie et au-delà, la considération des grandes misères de ce monde sont aussi de bons remèdes dont j'ai éprouvé l'efficacité dans une perte encore plus terrible que la vôtre.
Songez aussi quelquefois à vos amis et écrivez-leur; en répandant votre douleur dans leur sein, elle diminuera ; écrivez souvent à votre père ; parlez-lui de courage et de force : il en trouvera si vous en montrez ; votre vigueur lui offrira un appui sur lequel il se reposera et qui lui rendra la confiance et l'espoir.
Adieu, mon ami, je serais plus long si vous étiez une faible femme ou un autre homme : à vous, je n'ai rien à apprendre et à dire, sinon que je partage votre peine et compte sur votre courage. Nous retournerons voir votre père le 6 ; soyez sûr que nous le verrons souvent, car nous voyons que nous lui faisons du bien et nous l'aimons du fond du cœur.
Adieu encore une fois.
Th. JOUFFROY.
Embrassez bien pour moi ces deux chers petits. Cou-
sin a lu votre dernière lettre et vous remercie de toute son âme.
Tous vos amis prennent part à votre malheur, et surtout Trognon et Perreau.
A Damiron
Les Pontets, 9 octobre 1821.
Je vous écrirai peu de mots, mon cher et malheureux ami : ma douleur est profonde ; je pleure votre bon père et votre affliction et celle de votre sœur, et celle de votre frère ; j'ai toutes vos peines sur le cœur, mais il n'y a point de consolations, je le sais et vous le sentez : le temps, le travail, la multiplicité des occupations, voilà tout.
Votre situation est triste. Tout vous tombe sur les bras, mon bon ami, mais c'est un doux fardeau; une bonne sœur, un bon frère, deux âmes qui Taimaient comme vous et qui le pleurent avec vous ; l'union qui vous attachera les uns aux autres dans le sein d'un malheur commun, adoucira tout. Puisse le Ciel vous soutenir, vous fortifier, vous consoler! Mes vœux, mon cœur, tout moi-même est avec vous.
Ma santé se fortifie, mais j'ai résolu de la réparer entièrement : j'y vais consacrer une année; je me fais laboureur pour douze mois.
Vous verrez par la lettre ci-jointe mon projet. Vos offres me font présumer que vous l'agréerez : vous me suppléerez et vous me rendrez un grand service ; quant au traitement, vous verrez ce que vous voudrez m'en laisser : les décisions du Conseil royal ne feront rien sur cet article. Vous prendrez tout ce dont vous aurez besoin dans votre situation ; vous vous servirez du reste si vous le voulez, pour me le rendre quand vous voudrez, nous sommes amis ; vous entendez, point de façons entre nous.
Dubois viendra, j'espère : il sera Votre meilleur
DE DUBOIS A JOUFFROY 3i9
remède. Je ne sais qui de vous deux j'aime le mieux, mais je vous suis profondément attaché et cela ne finira qu'avec moi.
Adieu, ami ; tout, tout à vous plus que jamais. Recevez quelquefois mon père; donnez-lui de bons avis; causez avec lui ; embrassez bien pour moi votre sœur et votre frère; je suis presque de la famille. Encore une fois, adieu.
Th. JoUFFROY.
Allez voir M. Gueneau pour notre affaire. Menez cela chaudement et faites-la réussir à tout prix.
De Dtfbois à Jouffroy ^
Février 1822.
A celui que je crois encore mon meilleur ami,
Oùêtes-vous, cher Jouffroy ? Que devenez-vous? Votre souvenir m'attriste : pour toujours séparés peut-être, ne nous rapprocherons-nous jamais par ce doux commerce de lettres que nous nous étions promis? Notre amitié n'aura-t-elle duré qu'un jour ? Aurons-nous passé ensemble ces précieuses semaines de Suisse, ces ennuyeuses soirées de Paris, et ces quelques beaux jours de Saint-Cloud, pour ne plus nous dire un mot tendre, ne plus nous communiquer une généreuse pensée, ne plus nous encourager par un projet de dévouement à notre malheureux pays? Cher ami, je revenais ce matin de visiter la tombe de mon père et de mon frère ; j'avais craint que l'ouragan n'eût enlevé la croix qui la marque ; je m'étais effrayé de ne plus la reconnaître, de ne plus savoir où pleurer quand mon cœur songerait à ses pertes.
1. Cette lettre est sans date; mais elle est évideoiment postérieure à la mort de M. Damiron père, survenue en octobre 1821, puisqu'elle y fait allusion. La réponse de JoufiFroy étant du 17 février 1822, la lettre de Dubois est évidemment du commencement de ce mois.
320 CORRESPOiNDAiNCE DE TH. JOL'FFROY
Je m'occupais de ces deux amis si subitement enlevés, de cette autre amie que j'adoptais il y aura quatre ans le 2i; de Motte, que la mort vient de frapper, du père Damiron, que vous aurez pleuré avec son fils. Votre souvenir m'est apparu : il est comme mort pour moi, me suis-je dit, et mes pleurs, qui n'avaient point coulé, se sont pressés en abondance ; j'étais vraiment triste jusqu'à la mort. Je pensais bien que vous m'aimiez encore ; mais séparés par deux cents lieues, depuis six mois, et pas un mot d'amitié ! Vous ne savez pas quel mal vous me faites : je suis avec tout ce qui m'aime, comme vous êtes avec moi ; vous ne m'écrivez plus; je n'écris à personne. J'ai vraiment besoin de vous, de votre commerce, de vos attentions, mon ami. Malgré moi, je vous préfère à toutes mes amitiés, j'ai peine même à mettre Damiron votre égal, Damiron à qui je vous dois, Damiron qui fut l'ami de mon Hilaire. Tant de projets ont agité ma pauvre tête depuis six mois! Tant d'incertitudes l'agitent encore aujourd'hui ! Le choix d'un état, un mariage, le sacrifice de tous mes goûts à Tespoir de l'indépendance, la vie provinciale à substituer sans retour à la vie de Paris, la solitude et l'isolement aux plaisirs de notre amitié, à nos si vrais épanchements, les soucis de là famille et des affaires à nos rêves littéraires, le commerce à la gloire !
Je ne vous dis rien de tout cela aujourd'hui, je ne veux que vous rappeler à moi.
Sur la fin de ma promenade j'avais ouvert Bernardin de Saint-Pierre, je lisais le récit de ses promenades avec J.-J., de leurs conversations sur Dieu, sur l'immortalité ; de leurs rêves de bonheur public, de leurs causeries sur leurs parents, leur enfance, leur vie, de leurs admirations de la nature : nous aussi, pauvres jeunes gens inconnus, assis sur la pelouse de Saint-Cloud, sous la première verdure du printemps, ou sur la terrasse d'Orbe à l'ombre du vieil arbre des ruines, nous avons causé de Dieu, de l'avenir et de notre cœur.
Resterons-nous désormais étrangers? j'attends votre réponse.
M, Dubois^ Paul^ chez M, Bues, libraire à Rennes, en Bretagne,
n février 1822.
Cher ami, votre cœur a besoin du mien et le mien a besoin du vôtre ; comme vous, les circonstances m'ont rejeté dans mon pays, au milieu d'une vie toute étrangère à mes habitudes, à mes projets et peut-être à mes vœux. — Oh ! qu'une année apporte de changements à notre situation ! — qu'une année peut créer de regrets et flétrir d'illusions ! Au sein de mes montagnes couvertes de neige je m'écrie comme vous : où sont les semaines de Suisse, les promenades de Saint-Cloud et les soirées de Paris ; où sont les amis qui furent ; où sont ceux qui vivent encore? non mon cher Dubois, non rien ne remplace un ami, un véritable ami comme vous étiez et comme j'étais pour vous; au milieu de ma famille, entouré de soins bienveillants et d'attachements sincères, je pleure mon isolement de Paris parce que vous étiez là et que vous n'êtes pas ici. Ah! mille fois j'ai voulu vous écrire; et je ne sais quelle secrète répugnance m'arrêtait. Comment exprimer dignement des sentiments si profonds et si intimes? je croyais mieux faire de penser à vous que devons dire que j'y pensais; sans doute vous partagiez ce dégoût inexplicable de prendre la plume pour écrire ce que vous auriez voulu exprimer par un regard, par un serrement de main, par une heure d'abandon au coin du feu, et c'est pourquoi vous n'écriviez pas.
Ainsi, votre lettre m'a fait de la peine et du plaisir, mais infiniment plus de plaisir que de peine; ceci se comprend assez et vous lisez dans mon cœur. Mais si vous saviez où et quand je l'ai reçue, à Besançon où j'étais, chez M™* Marquiset, auprès de ce piano où vous avez passé de si doux moments, auprès de cette Sophie, dont la touchante figure exprime avant le temps tout ce
que rame d'une femme peut avoir de noble, de triste et de doux. J'étais là avec M. Weiss et Boucley; on venait de toucher votre air : Le bonheur que Ton espère, etc.
Tout ne parlait-il pas de vous à mon cœur dans ce mélancolique assemblage de circonstances? Ainsi, mettez-vous à ma place et dites-moi pourquoi je n'ai pas fondu en larmes en la lisant.
Mon ami, n'oubliez pas les sublimes jouissances du patriotisme, de la philosophie, des lettres et de l'amitié : n'oubliez pas la vanité de cette vie quand elle n'est pas consumée à agrandir son âme, à élever celles des autres, à réchauffer dans le commerce d'hommes dignes de vous les hautes pensées et les nobles sentiments. N'oubliez pas sa brièveté et le peu d'importance qu'on doit attacher à la situation matérielle dans laquelle nous la passerons. Oh ! je vous en supplie, avant de vous lier à Rennes, à une femme, ' à un établissement, songez à vous, songez à la patrie, à la gloire, à vous-même qui n'êtes pas fait pour vivre d'une vie commune. Prenez garde de vous tromper sur le bonheur, de prendre l'argent pour de l'indépendance, l'attachement d'une femme ordinaire pour une véritable amitié d'âme qui ne peut exister qu'entre intelligences qui s'entendent. Prenez garde que les secousses et les incertitudes que vous avez éprouvées et que vous ressentez encore ne vous inspirent pour le repos des désirs chimériques qui seront infailliblement trompés. Non ce n'est pas le repos qu'il vous faut non plus qu'à moi. J'en ai voulu essayer — il m'accable — nous en avions trop à Paris et c'était là ce qui nous ennuyait. Le repos d'une boutique! pour vous! Vous vous trompez, Dubois, vous n'êtes pas fait pour ce repos-là. C'est un repos vil pour une tête qui pense, pour une âme passionnée — ce n'est pas du repos — c'est im tourment insoutenable. Essayez-en, vous pourrez toujours le quitter. Mais pour Dieu ne vous mariez pas, car alors vous seriez lié au rocher. Il faudrait vous laisser dévorer sans fin et sans espoir. Vous avez eu une femme rare, vraiment incomparable, par qui allezvous la remplacer? Etes-vous sûr d'oublier la première?
A DDBOIS 323
Voudriez-vous Toublier, et si vous ne le voulez pas ditesmoi, où cherchez- vous le bonheur? A quelles insupportables comparaisons allez-vous vous exposer ? Une femme triviale après celle que vous avez eue, une femme triviale pour une âme comme la vôtre, une vie passée avec elle, des devoirs sans gloire et sans bonheur, voilà où vous courez? Hilaire vous le permet-elle? Sa mémoire peut-elle autoriser une telle union ? Ah ! restez lui fidèle et pour elle et pour vous. Ne craignez pas Tindigence, Tindépendance est en nous, c'est la dépendance que vous allez embrasser. Secouez le joug des localités qui vous rend faible et qui vous entoure de prestiges. Venez, venez me joindre, venez, nous courrons le monde avec ou sans argent; nous donnerons carrière à cette ardeur de désirs et de pensées qui vous fatigue. Nous braverons ensemble la destinée, nous chercherons les dangers, la pauvreté, la misère sous des ciels étrangers, qu'importe la fin de cette vie ? Qu'importe la manière pourvu que nous ne soyons jamais attachés à un sol, à une maison, à des soins vulgaires. Peut-être aussi l'heure delà patrie sonnera, peut-être vivrons-nous encore pour l'entendre ! peut-être est-ce là qu'achèvera de se consumer l'impétuosité de nos passions ? Dites, Dubois, voudriez-vous alors être enchaîné? Voudriezvous ne pouvoir vous élancer avec nous dans la carrière? Il est impossible que vous le vouliez et cependant vous allez agir comme si vous y renonciez à jamais. Je ne vous écris pas ceci l'imagination montée pour un moment; c'a été ma pensée constante, réfléchie, méditée depuis que j'ai reçu votre lettre et que j'ai vu celle que vous écriviez à Boucley. Il faut tout vous dire, à moi aussi on a offert des femmes et de l'argent; les passions grossières ont été excitées. J'ai eu des illusions et des désirs, mais je suis si convaincu que la réalité dépouillée des voiles dont l'imagination l'enveloppe devient commune et rebutante que j'ai pu prendre le dessus et vaincre ces faiblesses. Mon bonheur à moi, n'est point de cette vie, le vôtre pas plus que le mien. Vous pouvez vous bâtir des chimères et être trompé, mais ce que je dis reste vrai,
nous dépassons par nos conceptions la beauté de tout ce qui est. Rien ne nous convient ici-bas qu'un développement large, libre, vigoureux de nos facultés intellectuelles et morales. C'est là notre horoscope, croyez-moi.
En voilà assez, je ne puis écrire davantage, écrivezmoi bientôt, je vous enverrai des détails sur mon voyage de Besançon qui vous feront plaisir; dans un mois je vais à Genève, je ne reverrai pas sans un profond sentiment de délaissement les lieux que nous avons vus ensemble; mais si alors j'ai pu apprendre que vous ne renonciez pas à vos amis, à votre patrie, à votre vraie destinée, je ne croirai pas vous avoir perdu, vous vivrez encore plein de vigueur et d'énergie à mes côtés.
Tout à vous.
M. Dubois, Paul, chez M. Bues, lihrane à Rennes
26 mars 1822.
Vous avez fait, comme j'aurais fait, mon cher ami, il vous faut des occupations philosophiques, ou point; une femme supérieure ou point; le métier et l'épouse qu'on allait vous donner n'étaient pas dignes de vous ; vous ne sauriez croire combien votre lettre m'a ravi sous ce rapport.
Elle ne m'a pas moins enchanté sous d'autres ; votre projet de venir nous voir et de voyager en Suisse me promet le plus doux, le plus vif plaisir; il faudra qu'il subisse quelques restrictions, mais il ne s'exécutera pas moins; je me suis mis à la tète d'un train d'agriculture pour passer le temps et parce que je n'ai pas trouvé de fermier convenable pour une partie de nos propriétés aux Pontets; il faut que je remplisse ma tâche; je ne puis donc, cet été, voyager cinq mois, mais j'aurai des moments de liberté assez longs.; nous commençons nos
labours à présent, ils seront finis vers le 30 avril et même avant; de là jusqu'aux fenaisons, c'est-à-dire au i®*" juillet, nous avons deux beaux mois qui sont à notre disposition, et nous les emploierons.
L'idée d'aller en Italie est doublement impraticable à cause du peu de temps que j'ai et parce que l'Autriche ne permet pas aux étrangers d'y circuler; ce dernier obstacle, cependant, ne m'arrêterait nullement, mais le premier est sacré parce que je suis responsable.
Deux mois dans les petits cantons au printemps et dans notre position seront délicieux et vous suffiront, j'espère; il faut, mon cher ami, que vous veniez, malgré mes restrictions ; songez au bonheur de revoir Besançon et les aimables amis que vous y avez; songez aussi à moi, à Lausanne, à la Suisse; d'ailleurs nous avons besoin de prendre un parti commun pour l'avenir, vous êtes destitué, je le serai bientôt ; réunissons-nous pour aviser à notre avenir, et que le lieu de notre réunion, le lieu où nous délibérerons soit un pays libre et beau. Là sous le ciel du printemps, au milieu des villages et des montagnes, nous aurons de bonnes inspirations, nous dresserons des plans généreux et indépendants, nous goûterons le bonheur pur de deux âmes élevées et de deux cœurs libres qui s'entendent sur leurs destinées et qui en parlent philosophiquement ; j'en ai la conviction profonde, là nous déciderons de notre sort et ces deux mois seront les plus beaux et les plus importants de notre vie ; vous viendrez donc, j'en suis sûr, écrivez-moi à l'avance pour m'indiquer le jour de votre arrivée à Besançon où j'irai vous trouver.
Adieu, cher ami.
Th. JOUFFROY.
N'oubliez pas de prendre chez Trognon ou chez mon frère Léon, à Paris, mon Ehbel ou manuel du voyageur en Suisse, vous l'apporterez avec vous; prenez des lettres à Paris le plus possible et un passe-port, j'en ai peu.
M, Dubois^ Paul^ chez M, Bues, libraire à Rennes
Les Pontets, le 9 avril 1822.
Mon cher ami, depuis ma dernière lettre j'en ai reçu de Besançon qui m'annoncent que je serai rappelé à Paris incessamment — j'ignore comment et pourquoi — mais on m'assure qu'il y a des lettres en route pour moi qui me forceront à partir. — M. Weiss l'a appris par Trognon, Béchet * par Pouillet; — Qu'est-ce que cela signifie? Je n'en sais rien et j'attends ; — mais si le cas était assez grave pour que l'honneur me commandât de retourner, cet honneur qui exige qu'on ne cède pas le terrain sans le défendre et par pure indolence, je partirai et alors votre arrivée ici serait un désappointement que je dois vous éviter ; — ne partez donc pas avant que je vous récrive ; — un mois plus tôt ou plus tard ne fera rien. Notre charmant projet ne s'exécutera pas moins. Je ne puis vous en dire davantage, je suis pressé.
Adieu, le meilleur de mes amis ; — ici ou à Paris j'ai la confiance que nous nous reverrons bientôt.
Tout à vous.
Th. JoUFFROY.
A Dubois
Le 30 mai 1822.
M. Ordinaire m'a fait les mêmes propositions qu'à vous ; j'ai répondu comme vous, manifestant mon inclination à vivre avec un tel homme, dans un tel pays et sous un régime libéral et libre, mais demandant à voir de près et à réfléchir encore s'il m'était permis d'aban-
i. Béchet, ami de Joufifroy, conseiller à la cour de Besançon.
donner mon poste à TEcolepour contenter mes goûts et peut-être mes intérêts à Hofwil.
Vers le 10 ou le 15 juin je vais à Berne et j'espère passer trois ou quatre jours chez M. de Fellenberg; j'examinerai et vous aurez^le résultat de mes observations.
Il est possible que cela nous convienne pour deux ou trois ans, jamais pour la vie, à moins que notre France ne s'oublie dans un avilissement indigne de nous.
Aller à Hofwil n'est point un calcul d'ambition; la carrière n'est ni large, ni longue, et, d'autre part, la position n'est pas assez élevée pour qu'on nous y aperçoive de bien loin. Paris nous y oubliera, et si au bout de quelques années nous revenons, on ne nous reconnaîtra pas. Le nom de M. de Fellenberg absorbe la gloire de tous les membres de son institut, mais nous ne sommes pas ambitieux et je crois qu'un peu de bonheur et de liberté vaut mieux que tant de gloire. Trognon est illustre à Paris, on n'en parle pas aux Pontets, ni dans les villages voisins.
Il n'y a point maintenant, pour nous, de grands chemins honorables à Paris ; nous sommes trop raides pour une main jésuitique. L'heure viendra peut-être, alors l'élan qui nous sera donné nous portera assez haut; en attendant un joli sentier sous de frais ombrages dans une solitude animée par l'amitié et les idées peut nous suffire, il faudra voir.
Je viens de faire un voyage à Morges avec ma mère, et j'arrive d'une jolie partie à Yverdun plus récente encore que mon voyage ; nous étions cinq cavaliers et nous avions six demoiselles, le tout sur trois chars-àbancs; nous avons débuté par Valorbe où nous avons été coucher. Le lendemain nous avons grimpé sur la dent de Vaullion, cette montagne blanche que l'on aperçoit depuis le sentier, terminant au nord-est le lac et la vallée de Joux. Le point de vue est presque aussi vaste et beaucoup plus original que celui de la Dole ; de là à Orbe et à Yverdun, d'où nous sommes revenus hier dîner chez Falconnet et coucher ici.
3*28 COhKlSSPOiNDAlSCË t)E tH. JOUfFftOY
Nous aimons tant Yverdun que je veux vous donner quelques détails qui augmenteront peut-être votre désir d'y revenir; — j'ai vu cette ville sous un nouvel aspect ; — vous vous souvenez que nous l'avions définie la ligne droite ou l'uniformité. La fegère brume qui remplissait l'atmosphère quand nous la visitâmes donnait à la perspective une monotonie que j'y retrouvai dans mon second voyage parce que la même cause reproduisait le même effet. Cette fois le rideau était levé ; l'air avait une pureté et une transparence admirable. La physionomie du pays était changée et pour ainsi dire rajeunie. Le lac allongé se voyait jusqu'au fond et ses rives et les villes nombreuses qui les couvrent se détachaient parfaitement de la surface de l'eau et se laissaient distinguer comme Meilleraie de Clarens Cette première bordure était enfermée dans une autre pleine de douceur et de majesté : — à gauche le pompeux Jura, au fond les rochers blancs de Neufchàtel, à droite les montagnes couvertes de bois du canton de Berne au-delà du lac Mo rat, et du canton de Fribourg en deçà formaient un demi-cercle d'une imposante beauté. C'est autre chose que le bassin du Léman, moins de grandiose, mais une grandeur plus harmonieuse et peut-être plus ravissante, que n'étiezvous là ! que n'y étiez-vous surtout lorsqu'au coucher du soleil nous nous mîmes dans une barque pour aller visiter Granson si gracieusement groupé au revers du Jura et pour ainsi dire suspendu sur le lac. La journée avait été brûlante, un orage se formait du côté de Fribourg, un autre vers le fond au-dessus de Neufchàtel. La nuit était venue et tandis que la lune reposait sur nos têtes et blanchissait d'une pâle lumière les vagues du lac, les éclairs sillonnaient les nuages obscurs devant nous et à notre droite. Deux tonnerres également lointains grondaient alternativement et semblaient psalmodier un hymne à la gloire du Créateur. Les rives sur lesquelles éclataient les deux orages étaient perdues dans une sombre nuit. Les deux autres rives éclairées par la lune laissaient voir Yverdun et ses beaux peupliers, Granson et son pâle château qui ressemble à un fantôme, et
A DDftois :^âd
une foule de villages épars sur la route de Neufchâtel. I/horizon par-dessus était encore rouge des feux mourants du crépuscule et les sommets arrondis du Jura le dessinaient admirablement ; nous avions trois rameurs qui faisaient voler la barque sur la face du lac; nous avançâmes d'abord en babillant; nos compagnes en robes blanches et en chapeaux de paille larges tremblaient à chaque mouvement et riaient de leurs frayeurs; mais bientôt la nature l'emporta et le sublime spectacle qui nous entourait suspendit tout autre sentiment. Frivoles jeunes filles, elles ne savaient pourquoi elles se taisaient ni d'où venaient ces soupirs involontaires. L'infinité de Dieu les tenait sous sa puissance et parlait à leurs cœurs ; au clair de la lune, on voyait le sentiment religieux de l'inconnu et du sublime faire vivre pour la première fois peut-être et leurs yeux et leurs figures, d'une vie exaltée et supérieure. Oh! quelles étaient belles alors et comme involontairement on les serrait contre son cœur! mais c'était une beauté qui ne leur appartenait pas, descendue d'en haut sur leurs fronts, éclair de vie dans la mort de leur existence. Dans une heure, ces traits rendus sublimes un moment, devaient retomber dans la triviale expression de pensées communes et de sentiments étroits, et je sentais là dans l'excès même de mon admiration et de mon bonheur la périssable valeur de tout ce que l'on peut admirer et aimer en ce monde.
Nous arrivâmes au pied du château de Granson mais nous ne descendîmes pas à terre. Les deux orages s'avançaient lentement et menaçaient de nous couvrir ; il nous fallait une heure pour regagner Yverdun et nous retournâmes la barque. Le silence continuait et n'était interrompu que par quelques mots et le bruit des rames.
Lonchampt couché sur le devant de la barque fumait sa pipe en regardant le ciel. Je ne sais pourquoi je me rappelai alors avoir lu qu'à bord des vaisseaux portugais qui doublèrent pour la première fois le cap de Bonne- Espérance, on célébra la messe au milieu de la nuit en vue de la mer des Indes inconnue jusque-là ; par une
alliance d'idées subite et inspirée par tout ce qui m'environnait, le chant du sanctus, sanctus se trouva dans mon cœur et sur mes lèvres ; je l'entonnai à demi-voix, mon voisin m'accompagna sur le même ton, peu à peu les sons s'élevèrent, tout le monde s'en mêla et les rives protestantes du lac d'Yverdun retentirent du sublime hosanna in excelsis lentement et solennellement exécuté par dix voix réunies. L'étonnement silencieux de nos rameurs pour qui et ces chants et cette langue étaient inconnus, nous excita. Le Gloria in eoDcelsis, le Lauda Sion, le Laudate Bominum omnes génies succédèrent. La gravité de ces chants catholiques au milieu de cette grande scène, l'idée qu'on les entendait du rivage et que la religion protestante n'avait rien qui put ainsi s'allier poétiquement à tout ce qu'il y a de poétique dans la nature et les sentiments de l'âme, ce mélange harmonieux de voix d'hommes et de femmes, cette langue latine si sonore, si pompeuse, inconnue à la population d'alentour, tout m'émut au plus haut point; sans doute il y avait une harmonie bien vraie entre ces chants, ce spectacle et ce pays, et peut-être arrive-t-il souvent que ces inspirations subites qui devinent ce que la réflexion n'aurait jamais inventé, sont ainsi le résultat nécessaire d'une position, d'un sentiment, d'une disposition d'esprit qui est en harmonie avec elles et qui les fait naître sans que nous nous en doutions.
A mesure que nous approchions du rivage un bruit lointain se fit entendre comme un accompagnement à nos chants. C'étaient de grands troupeaux de vaches qui profitaient de la fraîcheur de la nuit pour continuer leur marche vers les chalets de la montagne où elles passent l'été. Elles ont toutes, dans cette joyeuse circonstance, de grosses clochettes au cou et chaque pas qu'elles font produit un mélange de sons, les uns graves, les autres argentins qui les anime et leur fait supporter gaiment la fatigue du chemin; pendant la nuit rien n'est plus poétique que cette musique et toutes les idées qu'elle rappelle. C'est dans notre pays le signal des beaux jours que la montée des vaches aux chalets ; alors
les sommets du Jura sont couverts d'une herbe épaisse parsemée de fleurs aromatiques qui embaument l'air; sur une étendue de vingt-cinq lieues vous n'entendez pendant huit jours sur les deux flancs de cette longue chaîne que le bruit des clochettes, le mugissement des vaches et les cris des pâtres qui les conduisent; arrivés à leur destination, ils célèbrent des fêtes, les feux sont rallumés dans ces maisons abandonnées, les chaudières sont de nouveau suspendues, le lait parfumé coule à grands flots et la source de nos richesses est ouverte ; à tout cela se rattache l'idée de mœurs simples et d'une vie pastorale, riante et paisible comme les montagnes qui en sont le théâtre. Mais il faut être du pays pour sentir tout ce que cette époque a de charmant ; aussi le bruit lointain qui approchait et qui semblait environner le lac depuis Yverdun à Granson eut-il la puissance de nous ramener aux idées de ce monde. La gaité revint, on oublia la lune, les orages, le lac et les chants religieux, on babilla, on chanta des chansons, on sauta sur la rive, on alla voir passer les troupeaux et puis se coucher, mais pendant toute la nuit ils traversèrent la ville et quand nous nous éveillions nous croyons être sur le lac balancés sur les vagues et prêtant l'oreille au son lointain des clochettes.
Que de vie dans une soirée, mon cher ami ! — encore une fois que n'étiez-vous là, nous aurions senti ensemble aussi vivement qu'à Lausanne! — Que de fois j'ai pensé à vous dans ces lieux que j'ai visités pour la première fois avec vous, sur cette terrasse d'Orbe, sur le bord de ce lac d'Yverdun, en face de cette gothique maison de Peztalozzi, asile de la philanthropie et du génie. Pouillet hoche de la tête quand on lui parle de moi qui néglige mon avancement. Ah ! je ne suis pas encore assez raisonnable pour ne songer qu'à faire un chemin ou à garder une place ; j'ai pour ces deux choses, je ne dirai pas une profonde indifférence, mais un commencement de dégoût; la vie est là où l'âme s'élève et prend de l'énergie, l'ennui la tue ; et l'ennui naît de la contrainte et de la monotonie dans les occupations, il me faut
33*2 CORRESPONDANCE DÉ TH. JOUPFROt
quelque chose de plus naturel, de plus libre, de plus varié, de plus large que Paris et cependant j'y retournerai pour voir; mais les chaînes sont rompues et désormais je ne regarderai plus cette demeure comme celle où je dois vivre et mourir.
J'ai vu Peztalozzi de loin, il est toujours le même ; je n'ai pas eu le courage de l'aller voir, je craignais qu'on nous eût tout-à-fait oubliés ce qui est très probable et rien ne m'eût été plus désagréable que de recommencer une connaissance là où nous avions cru fonder une amitié et un souvenir éternels.
Adieu, cher ami, je suis las d'écrire, j'espère que vous recevrez plusieurs lettres de moi dans le cours de mon voyage; j'irai seul, mais je serai avec vous en vous écrivant.
Th. JOUFFROY.
A Boucley
Pontets, 18 juillet 1822'.
Je ne sais plus ni ce que vous pensez ni ce que vous faites, mon cher Boucley. — Besançon et Paris semblent s'être donné le mot pour me négliger ; peut-être, me croyiez- vous dans les montagnes du canton de Berne, et dans cette persuasion gardiez-vous le silence ; je suis encore ici ; je fais mes foins et je ne partirai que le 29 de ce mois; je serai de retour le 15 août; la compagnie de Falconnet et l'agrément d'avoir un cheval et un char-à-bancs à ma disposition ont décidé ce retard. D'ailleurs mon premier projet s'est agrandi et nous pousserons probablement jusqu'au Righi vers les lacs du centre de la Suisse, lieux célèbres dans l'histoire et magnifiques aux yeux ; pourquoi vos occupations ne vous laissent-elles pas la liberté de venir, nous avons une
1. Cette lettre est sans date d'année; mais Jouffroy s'y donne vingt-six ans, ce qui en fixe la date à 1822.
A BOUCLEY 333
troisième place sur notre voiture; nous cherchons un compagnon qui sente et qui pense comme nous et non s ne savons où le prendre ; si M. Weiss pouvait et voulait Têtre? faites lui la proposition; mais vous autres gens méthodiques qui vivez de règle et de scrupules vous n'oseriez vous faire libres quinze jours pour saisir un de ces rayons de bonheur qui luisent si rarement sur nos pauvres destinées; attachés à votre banc, vous ramez avec une ferveur que Tennui ne saurait affaiblir et que le besoin de liberté et de changement ne vient jamais troubler; dois-je vous féliciter d'une persévérance qui fait honneur à votre dévouement et à votre résignation ou vous plaindre d'un asservissement qui retranche de votre vie ces moments d'exaltation que font naître le changement de situation, la nouveauté des sensations, et l'intime sentiment d'une pleine et large indépendance ? Pour moi, j'ai un plaisir infini à rompre tout à coup la direction de ma destinée, et à me faire subitement une autre vie ; les inconvénients matériels qui peuvent en résulter sont comme autant de motifs puissants qui m'y poussent et redoublent le charme qui m'attire; j'aime à les mépriser, à les dédaigner, à les fouler aux pieds, à les offrir en sacrifice à la dignité de ma liberté. L'usage de mon libre vouloir est pour moi ce qu'il y a de plus doux et de plus noble, rien ne m'élève tant, rien ne me ravit plus délicieusement : c'est comme un triomphe de l'àme sur le corps ; c'est comme un dédain de la vie et de ses chaînes et de ses vils intérêts et de ses ridicules ambitions ; je le sens aux nobles pensées, aux généreux sentiments qui s'élèvent alors en moi ; mon intelligence s'élance plus haut, mon imagination enfante de plus beaux rêves, mon cœur s'enflamme de plus ravissantes amours, je me possède mieux, j'appartiens moins aux choses et je jouis de me sentir à moi, pleinement à moi, uniquement à moi; à moi, c'est-à-dire au beau, au vrai, au bon dont j'émane et que je réfléchis avec d'autant plus de pureté et de plénitude que je suis plus dégagé des entraves du corps et que par la force de ma liberté j'ai mépi*isé de plus haut les bassesses de la terre.
Dans les vingt-six années qae j'ai vécu, ma mémoire ne distingue rien que deux ou trois époques d'enthousiasme où je me suis senti et compris. Le reste se perd dans la boue et n'a point laissé de traces; dans ces intervalles de lumière je me vois à une hauteur qui m'étonne. Je ne suis plus le même : amour de la vérité, vue de la vérité, conception profonde du beau, dévouement à la vertu, facilité et largeur d'intelligence, désintéressement absolu, mépris de tout ce qui est trivial, commun, égoïste, tels sont les Iraits qui composent le moi d'alors; mais le moi ordinaire, le moi de tous les jours, le moi qui m'ennuie et qui me pèse, ce moi là est un animal lourd, passionné, faible, peureux, lent à concevoir, paresseux à admirer, tremblant devant les hommes, les obstacles, la maladie et la mort ; intéressé, calculant comme un marchand dans sa boutique, mangeant, digérant, dormant, ennuyé de lui-même, des autres et de la terre, se sauvant à peine des lâches inclinations de son corps, et plutôt encore par honte que par vertu; je ne finirais pas si je voulais dire tout ce qu'il y a de mauvais et de sot. Contradiction bizarre mais naturelle! Je la comprends sans cesser de l'admirer, je la comprends si bien que je sais quelles causes créent tout-à-coup un homme nouveau dans l'homme ancien, et font retomber ensuite le nouvel homme dans sa primitive bassesse. Ouvrez-moi une nouvelle voie, de nouvelles perspectives, de nouveaux motifs d'action, je m'élance, je m'élève, je grandis, je suis moi. Pourquoi ? Parce que mon intelligence fortement occupée, mon imagination vivement ébranlée ravissent mon âme à la domination du corps; mais bientôt le nouveau se laisse connaître, il devient commun, trivial; dès qu'il s'est laissé pénétrer, il ennuie, et l'âme retombe aux mains de la matière, la volonté n'a plus de motifs nobles, elle s'endort et ne va plus ; je perds ainsi la possession de moi-même et je redeviens le mauvais moi.
M. Dubois, Paul, chez M, Bues, libraire à Rennes
22 août 1822.
J'ai voyagé, mon cher ami — mais j'ai éprouvé qu'on ne peut, au milieu de la fatigue et delà hâte d'un voyage, trouver le temps et la tranquillité d'âme suffisants pour le raconter; — d'ailleurs j'avais deux compagnons qui m'empêchaient de sentir, Falconnet et un autre de moindre trempe encore sous ce rapport ; cependant j'ai vu et senti passablement et un jour je vous dirai tout au coin du feu ; — en attendant qu'il vous suffise de savoir que nous avons vu le val de Moutiers, Travers, Neuchâtel, Bienne, le Lauterbrunnen, Le Grindelwald, Fribourg, Morat et Yverdun. J'arrive en courant à Hofwil — en allant nous y passâmes — je vis M. de Villevieille à qui M. Ordinaire m'avait adressé et qui paraît être le sousdirecteur des instituts; — nous causâmes longtemps mais pas de nos affaires parce que mes compagnons étaient là; il fut convenu qu'en revenant des Alpes j'irais passer deux ou trois jours chez M. de Fellenberg pour causer ensemble des nombreuses affaires que nous avions à traiter. Mais en revenant je tombe malade, je suis si impuissant de corps et d'âme que je me trouve forcé d'envoyer mes excuses avec instantes prières de m'écrire chez moi sur tout ce que nous avions à discuter ; — je ne suis pas plutôt à Fribourg que ma crise nerveuse cesse ; me voilà guéri, mais il était trop tard ; — j'attends donc une lettre — il n'y a que huit jours que je suis de retour; je suis convaincu qu'on m'écrira ; si la lettre est digne de nous, je pourrai bien retourner à Hofwil avant d'aller à Paris. Je tiens beaucoup à voir si cela peut vous convenir dès à présent et à moi dans un an car c'est le terme extrême que je mets à mon existence universitaire d'après toutes les probabilités.
Du reste Hofwil présente un aspect magnifique : ce sont des édifices à n'en pas finir dont quelques-uns res-
semblent à des palais ; quant au fond des choses, hâtezvous de vous procurer à la librairie de Paschoud, rue de Seine, Touvrage intitulé: Des Instituts (THofwil par le comte L. de V, qui est précisément mon Villevieille. Cet ouvrage vous donnera d'Hofwil les idées les plus exactes, et vous serez assurément confondu qu'on ait poussé jusque-là la grande affaire de l'Education. Du reste vous trouverez dans le tout un brin d'aristocratie tout juste comme dans M"* de Staël, moins encore.
Je suis pressé ; au mois d'octobre je serai à Paris, je vous écrirai d'ici là. Adieu.
Th. JoUFFUOY.
A Damiron
22 août 1822.
Pauvre ami ! Les temps ont bien changé. Ces lettres si longues et si fréquentes, si douces à lire, et qu'il faisait si bon écrire, larges et faciles épanchements d'une imagination échauffée par l'amitié et toute pleine de verve et de jeunesse, ces bonnes lettres ont passé; l'amitié n'a pas moins d'énergie, mais l'imagination n'a plus d'images à son service, ses trésors sont comme épuisés ; c'est un champ de fleurs où l'orage a tout flétri : nous avons tous deux subi le même sort, nous avons perdu ce que nous aimions le plus au monde ; nos deux pères sont morts entre nos bras et nous ont laissé des enfants à conduire et des affaires à gouverner; du sein des spéculations philosophiques, mondç de liberté et de paix, ramenés tout à coup à des calculs d'argent et à des discussions d'intérêt, la douleur, les soucis, l'ennui des affaires, et par-dessus tout la connaissance forcée que nous avons faite avec les hommes, ont dissipé nos illusions, flétri nos espérances et terminé notre jeunesse : nous voilà vieux à vingt-six ans, vieux d'une vieillesse qui n'est point venue peu à peu, mais subitement, d'une
vieillesse que rien n'avait préparée et qui nous a surpris, désarmés et sans force contre elle.
Voilà pourquoi nous avons plié jusqu'à terre sous le coup et presque rompu ; voilà pourquoi nous nous trouvons si froissés que nous semblons avoir perdu toute vie intellectuelle et toute énergie sensible ; il faut attendre le secours du temps qui nous relèvera peut-être, ou nous accordera le repos sans fin où viennent s'endormir toutes les agitations humaines.
Vous menez une vie qui est pénible, mon cher ami ; mais consolez-vous : car vous exercez avec courage les devoirs les plus sacrés et les plus honorables ; par vous vivent et dorment en paix ces enfants que votre père vous a légués; vous ne manquez point à ses plus chères espérances, vous consacrez votre jeunesse et votre peine à suivre sa dernière pensée, vous marchez encore à sa voix ; honneur à votre dévouement, mon ami ! je sens profondément tout ce qu'il vous coûte, mais, nous le savions d'avance, l'exercice du devoir est laborieux ; malheur à celui qui est appelé à le remplir dans ses grandes et pénibles applications, sa vie est amère, mais, fût-elle cachée dans les entrailles de la terre, loin des yeux des hommes, elle est glorieuse, elle est auguste, et l'autre vie ne lui manquera pas.
Ma tâche a été moins forte que la vôtre ; le Ciel m'a gardé ma mère, et c'est une consolation dont vous concevez tout le prix ; mon père nous a laissé une fortune qui sans être grande nous met à l'abri du besoin ; mon frère Auguste a une place qui vaut mieux que la mienne et qu'il exerce à la maison, ce qui assure un appui permanent à ma mère. Léon est en bon chemin ; de mes deux sœurs, l'une ne tardera pas, je pense, à se marier, ' l'autre a quatorze ans et n'est plus une enfant; nos affaires sont en bon train, nos dettes acquittées laissent tous nos revenus libres et ils suffiront; je retournerai donc à Paris, l'âme libre de toute inquiétude sous ce rapport; reste ma santé qui est toujours assez faible; quant à ma place, il y a longtemps que j'en ai fait le sacrifice dans mon cœur ; une destitution ne pourra ni me sur-
prendre ni m'aflliger, voilà ma situation; ce qu'elle a de bon, mon ami, est à votre service dans toutes les circonstances possibles.
M. Weiss, bibliothécaire de Besançon, vous remettra cette lettre; c'est le meilleur des hommes et l'un des plus savants; excellent patriote, plein de modestie, d'esprit et de bonhomie, vous éprouverez l'un pour l'autre une infaillible sympathie ; voyez-le donc le plus
possible.
Embrassez pour moi votre frère, et rappelez-moi au
ouvenir de votre sœur.
Th. Jouffroy.
A Dubois
Les Pontets, 10 septembre 1822.
Mon cher ami, je vous ai écrit en revenant de Berne ; ma lettre ne vous a pas trouvé à Rennes, elle vous disait qu'en allant dans les Alpes avec deux amis, j'avais passé à Hofwil, que j'y avais été bien reçu et que j'avais promis à mon retour d'y séjourner trois à quatre jours pour causer et des projets de M. de Fellenberg et du secours que nous pourrions lui prêter ; qu'une attaque de nerfs m'avait empêché de tenir parole ; que j'avais écrit des excuses avec prière qu'on me demandât par lettre tous les renseignements qu'on m'eût demandés de vive voix et qu'on m'annonçât la nature du dessein formé et celle de la part qu'on désirait que nous y prissions.
J'ai reçu de M. de Ville vieille, comte français qui demeure chez M. de Fellenberg et qui est là comme son second, une lettre extrêmement polie et convenable, où après m'avoir témoigné les regrets que ma mésaventure leur a causés, il m'expose ce qui suit :
« On voudrait, dans la vue de contribuer à la réforme de l'éducation en France, y fonder quelque chose de très analogue aux instituts d'Hofvirill, si cela était possible, mais aujourd'hui c'est une chose impraticable... Lors-
qu^on est forcé de reculer Texécution d'uQ projet utile, on se dédommage un peu en préparant de loin cette exécution : et lorsqu'on ne peut pas se flatter d'aller vite, il est clair qu'on ne saurait commencer trop tôt. La première chose à faire c'est de traduire Hofwill de V allemand en français; aujourd'hui, cela doit se faire sans doute par un personnel et par des moyens français, mais hors de la France et en dehors des difficultés qu'on y trouverait à chaque pas, »
« M. de Fellenberg verrait avec plaisir s'élever en Suisse à côté d'Hofwill une branche française des instituts d'Hofwil. yy
« Il offrirait à cet établissement fait en vue de la France des facilités inappréciables : 1° par le logement convenable qu'il a tout prêt ; 2° par sa direction administrative ; 3° par sa responsabilité générale vis-à-vis du gouvernement de Berne qui embrasserait la branche française de l'institut, comme les autres ; il ne reçoit aucun appui du gouvernement de Berne, mais ce gouvernement a pour principe de laisser, faire ce qui n'est pas défendu par les lois. »
« Que devrait fournir la France pour commencer? 1® Un capital médiocre, dont il ne fau^ pas s'embarrasser parce que nous aurions de singulières facilités à le trouver.
2® Quatre ou cinq hommes très distingués qui se voueraient du fond du cœur à une besogne difficile (ceci est plus difficile à trouver : une expatriation, même dont on entrevoit le terme, coûte toujours beaucoup à un Français).
3° Quinze ou vingt élèves français, très jeunes, pour former le noyau de l'établissement. »
« Les circonstances actuelles paraissent favorables pour la réunion des professeurs et des élèves, etc.. »
« C'est ainsi que nous formerions une pépinière où nous trouverions infailliblement à l'époque opportune tous les moyens de fonder en France des établissements semblables à celui d'Hofwil. »
Voilà le projet, mon cher ami, ensuite M. de Ville-
vieille me fait sentir combien il désirerait pouvoir conférer avec moi là-dessus, et il me pose la question suivante :
« Avez-vous ou n'avez-vous pas le temps nécessaire pour venir prochainement passer quelques jours avec nous à Hofwil ? quelques heures de conversation rendent plus qu'une très longue correspondance; si vous êtes cependant forcé de répondre négativement, j'écrirai en en prenant le temps le volume nécessaire, je vous l'enverrai et vous voudrez bien y réfléchir et y répondre. »
Il m'a paru que la chose était trop importante et pour vous et pour moi pour que je dusse me refuser au sacrifice d'un nouveau voyage; — j'ai donc répondu Oui et je partirai dans une dizaine de jours.
En attendant, mon cher ami, je vous conjure de faire deux choses :
1® De ne point prendre de parti décisif avant que nous ayons tiré au clair cette affaire-ci ;
2° D'acheter chez Paschoud, rue de Seine, un livre intitulé des Instituts (T Hofwil par le Comte L. D. Y, qui est justement M. de Villevieille. Ce livre vous donnera une idée complète et étendue de ce qu'est Hofwil et donnera matière à vos réflexions en attendant ma lettre.
Je serai à Paris dans le milieu d'octobre ; j'attends une réponse de M. de Mussy ; — je lui ai mandé que j'étais prêt à retourner ; — ne pouvez-vous gagner là quelque argent un mois ou deux, m'attendre et nous donner le temps de discuter ensemble sur l'avenir ; — songez à l'importance de ce retard ; — de mon côté je ferai tout pour précipiter mon retour.
Ne dites mot à personne de tout ceci ; — je n'aime déjà pas à le confier à la poste, je redoute les difficultés qu'une découverte prématurée de ses projets pourrait susciter à M. de Fellenberg.
Que de choses j'ai à vous dire de mon voyage, que d'autres je vais encore recueillir ! Ah ! attendez-moi.
L'état de vos affaires avec l'Université me fait de la peine à cause de la gêne d'argent où il vous place; —
pour le reste et j'entends par là vôtre exclusion de l'Université, ce n'est rien : — quel homme d'honneur blâmera ce que vous avez lait et si vous avez bien fait, qu'y a-t-il d'étrange ou de mauvais dans les conséquences ? D'une autre part quel homme d'honneur peut songer désormais à demeurer longtemps dans l'Université ? Il ne sacrifiera pas ses principes et alors on le saura et il sera exclus, ou si par hasard on ne le sait pas, les choses en seront bientôt au point qu'il sera obligé de demander sa démission pour se soustraire à la terrible et honteuse solidarité du système de servitude et -d'abrutissement que suit l'Université. Ainsi vous n'êtes pas isolé dans votre position. Tout ce qu'il y a de braves gens va s'y trouver ou s'y trouve, — vous aurez bientôt bonne compagnie. Tant pis pour qui vous trouve fou comme vous dites. Car votre folie a consisté à faire ce que vous deviez au détriment de vos intérêts. Méprisez, mon ami, cette bassesse du vulgaire qui applaudit d'abord à une action généreuse et qui ensuite quand le moment de l'exaltation est passé, commence à se savoir bon gré d'avoir été plus prudent, se félicite de l'argent et de l'aisance qu'il a su conserver par sa bonne conduite et regarde en pitié ce qu'il admirait tout à l'heure.
C'est là le cours des petites âmes qui fourmillent à Paris plus qu'ailleurs et dans la carrière des places particulièrement. 11 n'y a rien là de nouveau ni d'étonnant. Ce qu'il y aurait d'imprévu et de singulier dans tout cela, c'est qu'un homme qui a fait avec joie et simplicité et comme une chose naturelle le sacrifice de ses intérêts à son honneur, succombât à la vaine opinion de ceux qui ne le valentpas, se décourageât de soi-même et dans son abattement renonçât à sa vocation, à sa destinée, à ce qui fut son but et à ce qui est encore l'objet de son inclination, comme pour se dérober à la compassion insultante il est vrai, mais sotte et méprisable de ses anciens compagnons moins courageux, moins fermes, et par conséquent moins honorables que lui. C'est aussi là ce que j'espère que vous ne ferez pas à moins que votre santé ne vous y oblige, — la dignité pour vous, et
VOUS le sentez mieux que moi, la dignité, dis-je, consiste maintenant à ne pas changer de religion, à persévérer dans ce culte des lettres et des idées qui vous charma dès votre berceau et qui fera un jour votre gloire ; à puiser dans Thonorable abaissement où il vous a fait tomber un nouvel amour pour lui, une nouvelle énergie pour défendre et rendre triomphants ses autels menacés et insultés par les barbares : — attendons courageusement de meilleurs temps, mon cher ami ; et quelle que soit la détresse et la misère apparente de notre position ; songeons que le rang ne fait pas Thomme, mais le caractère, et qu'au pis aller les vanités et les joies de ce monde sont aussi misérables qu'est courte la vie que nous y passons ; — j'admire le courage actif qui ose et qui attaque ; mais je Tai peu, — il en est un autre qui est passif et qui résiste, qui reste à son poste et à son affaire quoiqu'il arrive ; je le connais un peu plus et je tâche d'en faire usage ; — il est de tous les jours celui-là ; — avec lui et une grande indifférence pour le bonheur en ce monde, nous traverserons ces mauvais jours, n'en doutez pas ; — il y a dans notre condition des consolations pour le cœur, c'est le sentiment de n'avoir plié sous aucune indignité ; — il y en a même pour l'amourpropre, c'est de considérer la faiblesse humaine, d'en prendre pitié, d'en rire un peu dans son taudis et d'apprécier après l'avoir connu le hochet que tous ces acteurs se disputent sur la scène du monde, et la peine qu'ils se donnent pour être méprisés, hués et siffles ; — avec cela et quelques lectures de Tacite, on passe le temps, le temps, qui coule pour tous, qui emporte et fait justice de tout.
Pardonnez à Pouillet ce qu'il a dit : vous qui avez encore plus de cœur que d'esprit, vous ne vous êtes jamais laissé aller peut-être à sacrifier ce que vous aimiez, ce que vous estimiez au plaisir d'un bon mot; — vous savez assez que je n'ai pas le même témoignage à me rendre ; — et si j'ai succombé à pareille tentation, malgré une vive et solide amitié, jugez donc de Pouillet qui a t-ant d'esprit que ceux qui ne le connaissent pascroi-
raient qu'il en fait métier. Et rendez-lui la justice de croire qu'il estime votre conduite au fond de Pâme et qu'il ne la blâme que sous le rapport de Thabileté, espèce de science où chacun a son système et Pouillet des prétentions par-dessus.
Ce que vous me dites de Cousin me fait beaucoup de peine. Si les événements ne viennent pas le ressusciter je crains qu'il ne succombe ; où est donc son énergie ? Son courage serait-il de nature à ne pas convenir dans les temps d'oppression ? faut-il que je change les idées que je m'étais faites de lui ? tombe-t-il donc au niveau du vulgaire lui qui le surpassait de si haut ? Ami, je ne me fais pas, je ne me ferai jamais à le considérer comme un homme ordinaire ; il peut avoir son côté faible ; mais il est éminent par tant d'autres ! Oh ! qui peut sortir intact de toutes les épreuves ? les événements trahissent les caractères — ils abaissent ici, ils élèvent là ; — c'est le déluge qui porte les coquillages sur le haut des montagnes et qui jette au fond des mers les rochers élevés ; — il y en a qui ne tombent pas parce qu'ils étaient à terre ; mais ceux qui dominaient par-dessus tout s'ils baissent un peu, s'ils plient la tête, c'est qu'ils étaient près des orages, c'est que les yeux les observaient, c'est que leur grandeur occupait le monde et ne pouvait fléchir secrètement ; — or, le monde qui hait tout ce qui est grand se hâte de remarquer de tels abaissements ; il les proclame, il en jouit — et voilà ce qui est amer pour celui qui est tombé. Il s'indigne de tant de bassesse, — il s'indigne d'être abandonné, — et confondant tout dans un même mépris, il fuit même ses amis fidèles ; il se fait une solitude profonde qui lui sert comme de rempart contre les hommes ; — là, tourmenté de sa force qui n'a plus d'application possible, dégoûté de l'emploi qu'il en a fait et qui ne lui a valu que l'ingratitude, humilié du passé et méprisant l'avenir, il abdique une supériorité inutile et se complaît tristement dans le dédain de toute espérance, et dans le renoncement à toute activité.
Il faut aux âmes qui en sont là des consolations toutes
particulières, — de radmiration, de Testime, une vraie et ardente amitié. Cousin a semblé vous commander Téloignement. C'est qu'il est malade de cette maladie que je viens de peindre ; — mais que ses amis véritables ne se rebutent pas ; qu'ils supportent ces apparences repoussantes pour le sauver; que leurs soins, leur estime, délicatement manifestés, lui rendent peu à peu la confiance d'être beaucoup pour eux et l'espérance de redevenir utile, et tôt ou tard il reprendra son énergie et redeviendra ce qu'il était ; — il mérite de nous cet effort d'amitié ; — car que ne lui devons-nous pas ? il nous a élevés à penser; — il nous a appris à goûter ce qui est noble, grand, vertueux ; — il nous a tirés des chemins vulgaires où nousaurions traîné sans lui; — il a fait de nous des âmes et nous n'aurions guère été que des esprits.
Je suis las d'écrire. Adieu, mille choses à MM. Weiss, Trognon, Damiron, ceux auprès de qui on est si à l'aise, et avec lesquels l'amitié est si facile et si aimable. Adieu.
M. Dubois, ancien professeur de littérature, rue du Four, Saint-Honoré^ n** 11, « Paris
Les Pontets, le 17 juillet 1824.
Mon bon ami,j aireçu successivement vos deux billets et le dernier m'a bien rassuré sur votre santé; je vous félicite d'être entre les mains et à la table de M"® Mourcet; je sais toute l'efficacité de son régime et combien il vous convient ainsi que la bonne vie de famille qu'on trouve chez elle ; c'est une femme d'une loyauté et d'une chaleur de cœur bien rares et vous êtes digne de l'apprécier, mais je ne vous tiens pas quitte d'un autre traitement que vous devez subir aux Pontets ; le voyage a fait disparaître non pas ma susceptibilité d'irritation mais mon irritation et j'espère qu'il fera sur vous le même effet ; on aura ici bien de la joie à vous voir et du plaisir
à VOUS posséder ; j'espère que mes affaires ne me rappeleront pas à Paris avant la fin de septembre ; nous repartirons ensemble, je passerai trois jours à la campagne de mon cousin près de Besançon, vous les passerez à Besançon ; vous pourrez donc en venant de Châtillon ne pas vous y arrêter et venir droit aux Pontets par Dôle et Salins où je vous irai chercher; arrangez-moi tout cela.
J'ai bien de la joie que vous vous trouviez bien dans mon appartement ; il faudra prier M°*® Mourcet de vous louer quelque chose tout près pour le mois d'octobre. Ces Messieurs de Paris partent aujourd'hui après quatre jours de repos; je les conduis jusqu'au pont de la vallée de Joux, je les monte sur la dent de Vallorbe et je reviens près de ma mère qui est malade, mais non dangereusement; elle vous dit bien des choses, ainsi que mon frère, ma sœur, mon oncle, mon grand^père qui n'a pas perdu la mémoire au point de vous avoir oublié mais que vous trouverez bien changé.
La campagne est admirable : à présent nos abeilles font des essaims, c'est le beau moment, mais votre présence réchauffera le soleil de septembre et nous tiendra lieu des agréments du mois de juillet. Falconnet qui est de notre voyage me fait vous dire mille choses.
Je poursuis la revision de ma traduction, j'ai terminé la première partie, cela ne me paraît pas mal. Quant aux nouvelles nous oublions tout à fait le monde politique; point de journaux et point de causeries dans ce goût-là, on n'y pense plus ici ; — nos curés sont bien moins turbulents que je ne m'attendais à les trouver; — ils sont heureux de leur influence et des bons dîners qu'ils font et cela les rend humains et pacifiques, d'ailleurs ils ne trouveraient pas à guerroyer, faute d'ennemis.
Adieu, mon cher ami, remettez à M""* Mourcet la lettre ci-incluse : je suis fâché que l'affaire qu'elle croyait traiter dans ce ppys ait manqué; — je voudrais pour tout au monde avoir pu lui être utile.
Th. JOUFFROY.
M. Dubois, me du Four, Saint-Honoré , rf 11, « Paris
16 août 1824.
Vous m'avez appris une bonne nouvelle pour la littérature et pour vous, mon cher ami : —vous voilà gouverneur d'un journal et par conséquent riche, car il prendra : et voilà notre critique littéraire en bonnes mains ; vous la sortirez de l'ornière sans la dépopulariser et vous prêcherez la liberté littéraire en bon français; deux choses qui ont besoin Tune de l'autre et qui attendaient depuis longtemps : — soyez purement littéraire et ne descendez pas aux misérables allusions politiques ; — cela sent la prison et MM. Jay et Jouy, deux boutiques de mauvais goût et également usées aux yeux du public. Vous avez une belle mission à remplir, honorable, lucrative et sans péril, celle de révolutionner la littérature. Ce n'est pas moi qui vous l'apprends; mais je vous le dis pour vous donner confiance en vous-même, — vous allez, le premier, chez nous attaquer les règles avec le bon sens et le bon goût qui ne font qu'un et qui ne peuvent appartenir qu'à la jeunesse : car en tout la génération précédente est frappée d'aveuglement et de discrédit : également incapable, blasée comme elle est de sentir juste ; sceptique et immorale comme les temps l'ont faite, de parler franc ; passée et flétrie par les scandales de trente années, d'obtenir confiance et d'échapper au ridicule ; — l'influence que vous pouvez acquérir sur l'avenir de la littérature française est immense, soyez en convaincu, — et la mesure de cette influence sera celle de votre gloire ; il ne vous faut que des hommes dignes de vous et dès que vous aurez levé le drapeau il en paraîtra. — Quand les charlatans occupent la tribune le bon sens se tait et semble mort : il s'ignore ou ne croit pas en soi; — mais qu'un homme parle vrai, franc et clair, dans un jour il conquiert le monde, parce qu'il a révélé aux uns le secret de leurs croyances et aux autres celui dç leur force.
Votre proposition du Salon qui va s'ouvrir ne me va pas du tout: non seulement parce que j'ignore le métier de la peinture et qu'il faut en savoir la langue pour exprimer même ce qui n'en est pas, mais encore parce que je n'ai point de principes arrêtés sur le beau, et que je ne sais pas écrire vaguement; — une autre raison c'est que je n'écris pas assez facilement pour un journal si fréquent ; — une autre encore c'est que je ne puis être à Paris assez tôt : ma mère ne l'entend pas ainsi, et comme elle est souffrante je ne veux pas l'affliger; — d'ailleurs j'ai mes articles de Londres, et j'aime mieux écrire les choses que je sais bien, que celles que je sais mal.
Je vais essayer un second article : ce sera un coup d'œil sur l'état actuel de la philosophie en France; je suis ici sans ressources ; bien des choses me manquent, j'espère pourtant assez dire, et dire assez vrai, pour être clair et juste. Veuillez voir M. Varaigne rue Saint-Honoré, n** 370, et le prier instamment de ma part de faire tirer à mes frais cinquante exemplaires de mon premier article — lorsque Ton imprimera le numéro : car je ne suis pas du premier. C'est pour mes amis et j'en ai beaucoup dans ce pays à qui les seize pages apprendront bien des choses et donneront confiance.
Je vais à Besançon dans une dizaine de jours ; c'est là que j'écrirai mon article suivant toute apparence; je me fouetterai le sang en prêchant et je rédigerai ce que j'aurai dit; j'ai promis cinq à six jours à Weiss qui partira immédiatement après pour Paris et vous aurez de mes nouvelles ; je partirai moi-même vers le milieu de septembre.
Ma traduction avance : je n'en ai plus qu'un tiers à revoir. C'est un bon livre, parce qu'il est de bon sens ; j'espère qu'il paraîtra au i" janvier. Si on le lit, bien des gens s'étonneront que la philosophie soit une chose si simple et si ressemblante à toutes les sciences de faits. Que ce livre fasse un peu de bruit et il produira beaucoup d'effet ; je compte gur vous auprès de la confrérie des journalistes,
Tout le monde ici regrette plus que moi que vous n'ayez pas fait le voyage des Pontets, et se rappelle à votre souvenir. Je fais mes foins en revoyant ma traduction ; mais ma pensée est souvent à Paris, dans le petit cercle de mes amis, et particulièrement auprès de vous et de M"® Mourcet, où Ton est si bien. Mes plus tendres compliments à toutes ces dames, à M. Favre, à Damiron , Trognon, M. Guizot, Cousin, etc.
Tout à vous.
A Dubois
Je suis tout à fait revenu à votre avis sur l'affaire de TAthénée. Je pense que nous ne devons rien négliger pour nous emparer de cette tribune abandonnée et qui pourrait être offerte à d'autres et acceptée. Il faut donc, je crois, que vous voyiez Dunoyer et lui montiez bien la tête. On ne sait à quel saint se rendre à l'Athénée ; on sera donc facile et c'est à nous a dicter les conditions ; il faut qu'elles soient honorables en argent à notre égard ; mais il faut aussi que dans l'intérêt même de notre but et par justice, les nôtres soient bonnes pour rétablissement ; ainsi je ne vois pas que nous puissions nous dispenser d'une leçon par semaine ; à quinze jours d'intervalle des leçons ne font pas suite et l'on ne conquiert pas son auditoire ; mais aussi cela vaudrait bien deux mille francs, comme l'avait proposé Pouillet.
Envoyez-moi, je vous prie, par M. Napoléon, vos résumés de physiologie ; j'en ai un besoin pressant dans ma convalescence ; si vous avez Stanhope, Voutier, id, ; si vous ne vous servez plus des chants grecs de M. Fauriel, id; si vous avec un roman amusant sur votre table, id.
C'est aujourd'hui que vous aviez promis à ces dames