‹ Correspondance de Thomas Lindet pendant la constituante et la législativeChapitre 102 sur 217 · CIX. — Au même. Le 5 juillet J · texte numérisé non relu

CIX. — Au même. Le 5 juillet J

Mon frère, la formation des assemblées administratives doit inspirer de grandes inquiétudes : l'esprit public n'est pas formé ; on prend des gens sans expérience, et on leur donne pour conducteurs d'anciens agents, les plus encrassés de la rouille du vieux système. Si nous ne vous donnons pas un plan d'imposition qui mette les villes et les campagnes à Tabri d'une action et d'une réaction trop violentes, je crains bien le déchirement. Ce plan n'est pas prêt. L'impôt territorial des campagnes peut s'apprécier et porter sur des bases connues : mais comment travaillera-t-on les villes ? Peut-on calculer l'influence du système actuel sur le commerce, sur les manufactures, sur le luxe, sur la population des villes? Les riches propriétaires rechercheront-ils l'habitation des villes, dans lesquelles ils ne trouveront plus d'avantages, ou fuiront-ils les campagnes, dans lesquelles ils seront exposés à la grossièreté des habitants?

Les habitants de la campagne dominent donc aussi dans votre district? Je suis bien aise que vous n'en soyez pas exclu (i).

Nous sommes dans des circonstances trop périlleuses pour que ceux qui ont des lumières refusent de prêter leur lanterne aux pauvres administrateurs qui vont courir à tâtons dans des routes qu'ils ne connaissent

(i) R. Lindet avait été nommé administrateur, puis procureur syndic du district de Bernay, le i«' juillet 1790.

point. Dans d'autres temps, il faudra que les électeurs apprennent à mieux choisir, et que les hommes nuls ou incapables apprennent à s'abstenir de ce qui peut flatter leurs ambitions. Il faut les abandonner à eux-mêmes, mais le moment n'est pas venu.

[Il craint la guerre Au premier jour, le ministère nous

demandera de délibérer sur la réquisition de l'Espagne.]

Nous aurons bientôt une Constitution ; nous avons du blé ; tout peut aller avec la paix : mais mon avis est que la guerre emportera notre blé, notre Constitution, nos assignats, et que les ennemis du dedans nous occasionneront d'effroyables calamités

Je reviens à la guerre. Les ennemis de la Constitution la veulent : ils n'ont de ressource et d'espoir que dans la guerre : la noblesse la votera, le clergé, qui ne risque rien à la guerre, qui espère que les biens ecclésiastiques ne seront pas vendus pendant la guerre, la votera. L'Assemblée, qui n'était divisée qu'en deux grandes parties, l'est maintenant en trois. Les patriotes se sont divisés en deux sections : la plus faible dans ses opinions est la plus forte en nombre, et bientôt elle se rapprochera plus du parti de l'opposition que de celui avec lequel elle fait corps. Le décret de la guerre a été emporté par de grands efforts. Il en faudra, je crois, de plus grands encore pour nous garantir de la déclaration de la guerre. Je ne sais si on osera en faire la proposition avant la confédération. On inondera Paris de brochures, pendant le séjour des gardes nationaux des provinces, pour électriser l'esprit de ces nouveaux guerriers. Il est utile qu'on les prévienne des intérêts et du vœu général de la nation. On dit que Paris fait les décrets de l'Assemblée. Je souhaite qu'il fasse celui-là. (Papiers R. Lîndet.)

ex. — Aux officiers municipaux de Bernay.

Paris^ le 6 juillet 1790.

Messieurs, tous les citoyens de Paris se préparent à vous donner la fête la plus brillante. Le Champ de Mars» au milieu duquel sera élevé Tautel de la patrie, fournira de la place pour trois cent mille spectateurs. L'amphithéâtre est en terre et sera solide par conséquent. Les ouvriers, inspirés par la fainéantise, ou par quelque génie ennemi de la Constitution, gagnaient l'argent et refusaient le travail. Les citoyens et citoyennes de Paris ont donné l'exemple du plus grand zèle. Chaque district envoie des compagnies nombreuses, précédées de tambours, la pelle sur l'épaule : hommes et femmes, tout le monde travaille. Un arc de triomphe doit être la seule décoration. L'amphithéâtre, destiné au roi, à l'Assemblée nationale, etc., sera construit en bois du côté des bâtiments de TÉcole militaire. Cette confédération transformera tous les Français en guerriers. Cependant, je désire qu'elle ne contribue pas à leur inspirer le goût de la guerre. On essayera de profiter de leur enthousiasme. Nous sommes dans les circonstances les plus difficiles et les plus périlleuses. On veut la guerre.

Si nous avons la paix, le pain ne manquera pas, et il sera à bas prix. Les biens nationaux se vendront, les assignats circuleront et seront retirés, la Révolution sera consolidée. Si nous avons la guerre, le blé, l'argent, les assignats et la Constitution disparaîtront. Nos administniteurs novices ne s'entendront point; les malintentionnés jetteront la division entre eux. On trouvera dans l'intérieur des ennemis plus redoutables que ceux du dehors.

Pourquoi aurions-nous la guerre? pour empêcher que les Anglais n'aillent acheter des peaux à des sauvages que nous ne connaissons point? pour empêcher les

Anglais de naviguer dans les mers glaciales de TAmérique, parce que cela déplaît aux Espagnols?

Nous avons combattu, dans la dernière guerre, pour la liberté de l'Amérique et pour la libre navigation des mers. Il serait bien absurde qu'après avoir recouvré notre liberté propre, nous voulussions nous battre pour détruire une liberté que le despotisme avait achetée au prix de notre sang et de notre argent. Nous voudrions combattre pour les Espagnols qui nous haïssent, qui nous méprisent, qui viennent de donner des preuves de leurs mauvaises intentions envers la France, et cela parce qu'il leur plaît d'interdire aux Anglais l'entrée des mers qu'ils ne connaissent point, l'accès sur des côtes qui ne leur appartiennent point, le commerce avec des peuples qu'ils n'ont point subjugués, avec lesquels ils n'ont aucune relation. L'Espagne ne peut réclamer la propriété de ces contrées. Puisqu'elle ne les a pas encore dévastées, elle n'en a pas pris possession. L'Espagne réclame le pacte de famille : les rois ont pu se lier les uns aux autres, plus particulièrement, suivant leurs intérêts ; mais les peuples doivent se regarder comme faisant une même famille avec toutes les nations du globe, et la justice seule doit les décider à protéger celles qui sont opprimées. Elles doivent calculer avant tout si elles sont en état de protéger : car personne n'est tenu à l'impôt. Quel est l'intérêt de l'Espagne d'entraîner la France dans cette guerre? La cour d'Espagne veut sans doute distraire ses peuples du projet d'imiter les Français. Elle veut, à la faveur des mouvements de la guerre, mettre la cour de France à portée de reprendre son autorité. C'est la guerre des rois contre les peuples. On pourrait ajouter : c'est la guerre de la noblesse, du clergé, de la finance, de la magistrature, etc.

Si nous abandonnons l'Espagne, les forces combinées d'Angleterre et de Hollande détruiront cette puissance^ et nous n'aurons plus d'alliés.

... L'Espagne s'est ménagé l'alliance de la Russie, elle opposera une résistance considérable. On pourrait dire que son alliance nous a peu servi. Si l'Espagne est humiliée, si elle fait des pertes, pourquoi conclure que toutes les puissances se réuniront contre nous pour nous dépouiller, si nous sommes justes, lorsqu'on nous attaquera injustement? Les Français sentiront que c'est pour eux qu'ils combattent ; ils seront redoutables quand ils approuveront la guerre, quand elle ne sera pas le résultat des intrigues des cabinets et des courtisans. Nous n'aurons plus besoin d'alliés quand nous combattrons pour nos foyers. Les despotes qui nous entourent ne seront guère tentés de conduire leurs armées dans des pays où la raison et l'amour de la liberté sont devenus une épidémie générale.

C'est une belle chose pour nos politiques de voir toute l'Europe embrasée du Nord au Midi, de VEst à l'Ouest, de classer sur deux lignes toutes les puissances, la Russie, la maison d'Autriche, le Danemark, la France, l'Espagne contre la Turquie, la Suède, la Prusse, la Hollande, l'Angleterre, la Pologne. Une chose infiniment plus sage et plus heureuse est sans doute de laisser batailler ceux qui sont emportés par la rage des combats, et de continuer tranquillement à reprendre les forces qu'on a perdues et à réparer son épuisenient. La France perdra, dit-on, sa considération et son influence dans les affaires de TEurope, parce que quelque négociateur ne gagnera point des millions à fabriquer des traités, tandis que la nation perdrait des milliards et des flots de sang. N'influons jamais à ce prix.

La flotte combinée d'Angleterre et de Hollande est de cinquante vaisseaux : vingt-cinq vaisseaux de ligne et dix frégates anglais ; dix vaisseaux de ligne et cinq frégates hollandais. Cette puissance formidable va s'opposer à la jonction des escadres russes et espagnoles. Il est à craindre que les tête s françaises ne s'électrisent ; on s'effor-

cera de leur communiquer un enthousiasme guerrier; il est bon de les prévenir.

L'Assemblée nationale a craint les suites de ces mouvements brusques et rapides auxquels les Français se livrent quelquefois. La journée du 14 sera destinée à une fête, et non aux délibérations.

Ce décret sage a prévenu le danger d'une pétition qui pouvait être suggérée tendante à la guerre, d'une proclamation de Louis P\ empereur des Français, qui avait fomenté dans quelques cervelles; et MM. les noirs j c'està-dire ceux de la noblesse, du clergé et des communes qui se mettent au côté droit, ont été infiniment satisfaits de ce décret qui les a tirés d'inquiétude, relativement à la rétractation de la déclaration qu'ils craignaient qu'on exigeât au Champ de Mars. (Arch. Bernay.)

CXL — A R. Lindet. Le 8 juillet.

Mon frère, la guerre et tous ses fléaux s'éloignent de nos contrées. Nous avons l'espoir de n'être pas troublés, etc.

M. Necker a voulu faire le thaumaturge : il a entrepris de ressusciter les morts. Il a fait imprimer son avis au conseil en faveur de la noblesse et des armoiries ; il a fait imprimer le modèle de lettre qu'il proposait au roi d'écrire à l'Assemblée. On ne lui sait pas gré d'apprendre au public que c'est lui qui écrit les lettres du monarque.

L'abbé Maury fit contre lui une motion vigoureuse, il y a quelques jours. Hier, il fut appuyé par la dénonciation d'un particulier, M. Colmard, qui offre les preuves d'une réticence de 600,000^000(1). On voulait renvoyer la dénonciation au Comité des pensions, dont les membres sont renommés pour leur sévérité inflexible. Le parti qui de-

(1) Moniteur^ reimpression, V. 8i.

mandait le renvoi au Comité des finances l'a emporté ; le Comité financier ne trouvera pas la plus légère peccadille. Le Comité de constitution doit proposer aujourd'hui quelques amendements au décret de la suppression de la noblesse.

Chaque jour, 200,000 âmes sont sur le Champ de Mars ; tout s'y passe dans le plus grand ordre. On s'y rend par compagnies accompagnées d'instruments, hommes et femmes marchent la pelle sur l'épaule. Plusieurs corporations et plusieurs quartiers prennent des costumes et des drapeaux. On a vu, avec quelque effroi, le costume des bouchers ayant un drapeau avec cette inscription : Tombeau de V aristocratie. Si elle remue, les bouchers sont là. On construit un pont de bateaux vis-à-vis l'École militaire. (Papiers R. Lindet.)

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