CXXVI. — A R. Lindet. Le 28 septembre
L'hiver nous procure de l'inquiétude. Les travaux ne vont pas ; le commerce souffre de plus en plus. L'aristocratie se propose de fermer les cordons de sa bourse, de ne rien consommer et de forcer le peuple à redemander l'ancien régime. Les laboureurs travaillent à désespérer les artisans par la cherté des grains. La liberté du commerce des grains est une belle mesure, mais est-elle bien adaptée aux circonstances ?
Si on se hâte de vendre, les écus seront forcés de sortir; mais combien de gens insolvables vont se mettre sur les rangs pour acquérir ! (Papiers R. Lindet).
CXXVIL — Aux officiers municipaux de Bernay.
Le ^o septembre 1790.
Messieurs, la rencontre singulière de MM. Bamave et Cazalès, qui se présentèrent concurremment à la tribune pour se disputer la parole, fit mardi (i) une impression sur l'Assemblée qui se termina par des applaudissements réitérés, lorsque la victoire se décida une seconde fois pour le vainqueur du bois de Boulogne. La discussion fut fermée, et M. de Cazalès réduit au silence. Mercredi, ce
(1) Séance du 28 septembre. Moniteur, réimpression, V, 774.
228 CORRESPONDANCE DE THOMAS hlNDET
champion manqua de se faire une affaire en insultant le président; on voulut bien ne pas faire attention pour ne pas faire naître un nouvel incident dans une délibération déjà trop encombrée. M. Maury, répondant à l'objection faite aux contradicteurs des assignats : Que voulezvous mettre à la place des assignats? disait : Que voulezvous que je mette à la place de cette bête féroce qui nous dévore ? » La bête féroce qui va dévorer les huit cents frères est admise, puisqu*il n'a point voulu en introduire une plus douce. Cependant M. d'Éprémesnil s'est présenté le premier pour lire un projet de décret (i). Il a fait faire amende honorable à TAssemblée nationale, déclarer non avenus les décrets concernant les droits féodaux, le clergé, les ordres religieux, la noblesse, la justice. Il paie la dette de TEtat avec les 400 millions offerts par le clergé, la contribution des communautés religieuses qui composeront avec le roi, le supplément de cautionnement des gens de finances. L'Assemblée nationale doit-elle encore porter son décret au pied du trône, offrir ses respects à la reine et à la famille royale, prier les princes fugitifs de revenir, et inviter les seigneurs à les imiter, ordonner un Te Deum par tout le royaume pour célébrer la réunion des esprits? Cette motion a excité des ris et des mouvements d'indignation ; on Ta écoutée cependant jusqu'au bout. M. Charles de Lameth a fait celle d'envoyer M. d'Éprémesnil pour quinze jours à Charenton, et M. Alexandre de Lameth a fait celle de passer à Tordre du jour, en déclarant que l'Assemblée n'avait jugé digne que de mépris un projet enfanté par une imagination en délire. Cette motion a été décrétée, malgré l'opposition de ceux qui la croyaient sage(2). M. de Mirabeau en a tiré grand parti en taisant voir les obligations que l'Assemblée
(i) Séance du 29 septembre. Moniteur j réimpression, V. 779. Ce projet de décret est reproduit in extenso dans le Moniteur.
(2) Cela veut dire sans doute : malgré l'opposition de ceux qui croyaient sage la motion contraire.
avait à M. d'Eprémesnil qui avait bien voulu tirer le voile qui cachait les intentions de ceux qui ne voulaient pas d'assignats, et tracer le plan de la contre-révolution. Je crois qu*on a une autre obligation à Thonorable membre, celle d'avoir gagné au parti des assignats une partie des membres qui leur étaient opposés, et qui n'ont osé rester en si mauvaise compagnie. Le décret en faveur des assignats n'a eu qu'une majorité de 85 voix. Beaucoup de ceux qui avaient précédemment opiné contre les assignats ont voté pour leur admission ; plusieurs n'ont point opiné, d'où il suit évidemment, à ma manière de voir, que Taifaire était manquée, si la maladresse des ennemis du bien public ne servait pas plus efficacement que le zèle des diffameurs de la cause commune.
A huit heures du soir, après l'appel nominal et onze heures de séance, fut rendu le décret qui ordonne que la dette non constituée de 1 Etat, et la ci-devant dette du clergé seront acquittées en assignats-monnaie sans intérêt; qu'il n'y en aurait en circulation que pour 1.200.000.000; qu'ils seront brûlés en rentrant à la caisse de l'Extraordinaire ; qu'il n'en sera fait de nouvelle fabrication et émission qu'en vertu d'un décret de l'Assemblée nationale, et ce, en proportion qui ne puisse excéder la valeur des biens nationaux, et de manière qu'il n'y en ait jamais pour plus de 1.200.000.000 en circulation.
Ce décret a été reçu avec de grands applaudissements de la capitale. Les Tuileries ont été remplies tout le jour d'une multitude immense, et je ne sais quelles motions elle aurait faite, si celle des assignais n'avait pas passé, surtout après le développement des principes de l'opposition. Ce décret exigera des articles de détail. Il y en aurait eu pour 200 millions de moins, si le parti de l'opposition, dans un moment de vertige, n'avait pas refusé de voter : l'amendement qui réduisait l'émission à un milliard, aurait eu une très grande majorité. Il faut avouer que cette opération est infiniment délicate; elle peut occa-
sionner un embarras dans le commerce. Les Ang-laîs ont, proportionnellement à leur num<^raîre,plusde papier que nous n'en n'aurons, mais ils ont Thabitude de cette espèce de négociation. Cependant bien des considérations doivent calmer les inquiétudes du commerce. Les assig-nats feront disparaître toutes les espèces de papiers qui alimentent l'agiotage sur la place. La portion d'assignats destinée à ce remplacement n'ajoutera rien à la circulation du papier dans le commerce. La partie destinée au remboursement des finances des offices ne tardera pas à se fondre dans la vente des biens nationaux, pourvu que les directions travaillent avec célérité. On verra s'exécuter promptement une infinité de ventes; les soumissions sont innombrables. Il était impossible de se tirer [d'affaire] autrement. Les quittances de finances auraient exigé un accroissement d'impôt pour payer les intérêts : on se serait moins pressé de se défaire des quittances de finances que des assignats. L'agiotage aurait plus bénéficié sur les quittances des finances. Comme l'a très bien dit M. Maury , et comme le soutiennent très bien ses adhérents, les assignats étaient la bête féroce qui devait les dévorer; ils n'ont donc plus d'espoir. L'opposition aux assignats n'était pas le seul motif de faire des efforts convulsifs, de semer des terreurs. Après cette affaire, venait à Tordre du jour celle du Châtelet. On a commencé aujourd'hui le rapport de la procédure (i). Je crois que l'aristocrciiie s'est encore enferrée. Le Châtelet s'est. permis de choisir les témoins qu'il a entendus; il a rejeté ceux dont les dépositions n'auraient pas été au but qu'il se proposait. Ce n'est partout que des dépositions absurdes, incohérentes, des faits ridicules ou impossibles ou prouvés faux, des ouï-dires, des contradictions. Cette trame mal ourdie manque par un autre côté. Les procès-ver-
i) Le rapport fut fait par Chabroud à cette bcance du jo septembre. Moniteur, réimpression, VI, 5.
baux de la municipalité de Versailles, le portefeuille de M. d'Estaing fournissent des pièces désagréables. M. de La Fayette s'attirera encore un nouvel orage. Les lettres de M. d'Estaing le compromettent furieusement. Lorsque les accusés se convertiront en accusateurs, la scène changera encore de face. Cette maudite affaire va nous faire perdre du temps ; les sottises des courtisans seront dévoilées; il n'y a pas beaucoup à gagner à ce jeu-là, mais la partie est liée.
La députation de Saint-Domingue s'est présentée à la barre (i); elle a professé le patriotisme et l'attachement à la mère patrie, elle a fait la peinture de toutes les atrocités de l'assemblée coloniale. Les noirs ont pris beaucoup de plaisir dans les rapprochements qu'ils ont faits des scènes de Saint-Domingue avec celles de France. Il y a pour le moins cette différence que l'Assemblée nationale n'a proscrit aucunes tètes, qu'elle n'a approuvé, encore moins commandé, aucunes fureurs, et que le vœu dfe la nation ratifiait ses démarches. L'assemblée coloniale est désavouée parle peuple; les chefs militaires, M. de Peinier, M. Mauduit, M. de la Galissonnière sont proscrits par l'assemblée coloniale, mais le peuple les regarde comme ses libérateurs, et ils demandent l'exécution des décrets de l'Assemblée nationale. Les quatre-vingt-cinq membres de l'assemblée coloniale sont bientôt tous rendus à Paris ; ils seront entendus samedi ; le Comité colonial fera son rapport lundi. Vraisemblablement la paix intérieure sera rétablie. Il faut espérer que nous continuerons de l'avoir au dehors; nos voisins, tentés de devenir nos ennemis, seront étonnés en apprenant l'ex tinction de deux milliards de nos dettes. On n'a pas encore approfondi la question des petits assignats. Je crois que ceux de 100, 125, 150 livres pourront passer; il serait infiniment dangereux d'en faire au-dessous, à
(i) Séance du jeudi ;o septembre au soir. Moniteury réimpression, VI, 15,
moins qu'on n'ordonnât qu'ils seraient acquittés à bureau ouvert.
Je reprends l'aflFaire de Saint-Domingue, sur laquelle je n*ai fait qu'une partie des réflexions que je me proposais de vous communiquer, lorsque j'ai été interrompu. Les deux partis se prétendent patriotes ; les deux partis prétendent être les plus forts et avoir la majorité; les deux partis se reprochent la fusillade et le massacre du Portau-Prince. Il paraît étonnant que le parti protégé par les agents du pouvoir exécutif, dont quelques-uns sont accusés d'avoir des liaisons dans la maison d'Artois, d'avoir voyagé à Turin, etc., soit le meilleur; cependant, si l'assemblée coloniale était patriote serait-elle ici soutenue par les noirs} Si ses partisans étaient les plus nombreux, se serait-elle embarquée? Cette assemblée voulait bien reconnaître le roi de France : mais elle ne voulait pas de relations avec l'Assemblée nationale. Elle voulait être alliée et non membre de TÉtat. Il a été un moment où c'était un problème en France, si les colonies devaient être regardées comme parties intégrantes de la monarchie, ou si on devait leur laisser un régime tel qu'elles ne fussent unies à la mère patrie que par une confédération. Ce problème a été résolu; les députés des colonies ont été reçus à l'Assemblée nationale ; il est resté démontré que l'intérêt de la France était qu'elles fussent sur le pied d'une province et non d'un comtat. L'esclavage des nègres a été la seule occasion dont se sont servis quelques possesseurs de grandes habitations pour fomenter à Saint-Domingue la prétention à l'indépendance. (Arch. Bernay).
C XXVIII. — Aux mêmes. Paris, le 2 octobre ijço.
Permettez que je réunisse mes remerciements à ceux de mon frère pour les témoignages honorables de con-
fiance que vous lui avez donnés : il est heureux d'avoir pu les mériter et d'avoir pu y répondre (i). La jalousie, investie de tous les traits de la calomnie, n'altérera point chez lui le sentiment vertueux du plaisir qu'on éprouve quand on a servi son pays dans des places qu'on n'a point ambitionnées, dont on n'a rempli les fonctions qu*autant qu'on y était appelé par le vœu de ses concitoyens. Si mon frère a continué les travaux attachés à la place de maire, après vous avoir donné sa démission (2), c'est que vos désirs lui traçaient un nouveau devoir à remplir. Vous inspirerez toujours au chef de votre municipalité la sagesse, la prudence et le patriotisme qui ont entretenu la paix dans votre ville et qui vous ont rendu les pacificateurs de toute votre contrée. L'esprit qui anime votre assemblée est trop connu pour qu'on n'espère pas que rien ne l'altérera jamais...
..• J'ai l'honneur de vous adresser le rapport de l'affaire de la procédure du Châtelet : elle vient d'être jugée. Après le rapport, la discussion a été courte. Hier, M. de Bonnay (3) voulut faire l'oraison funèbre des gardes du corps : elle provoqua de faibles applaudissements et des huées vigoureuses. Il trouva que le rapport était un modèle de plaidoyer en faveur de grands criminels. M. de Mirabeau Tinterpella de donner les preuves qu'il avait, dans sa conscience et dans son esprit, de l'existence
(1] Robert Lindet avait été nommé procureur syndic du district, le i*!" juillet 1790. Ces fonctions étaient incompatibles avec celles de maire de la ville.
(2) Thomas Lindet répond ici à la lettre du 29 septembre que lui avaient adressée les officiers municipaux de Bernay : « Nous avons différé, lui disaient-ils, le plus qu'il nous a été possible, les nouvelles élections, mais elles sont devenues indispensables. Vous n'ignorez pas probablement que des ennemis du bien public se sont fait un prétexte de notre retard pour calomnier M. votre frère, qu'ils inculpaient de vouloir accaparer toutes les places. Dans notre opinion, nous lui ôtcrons le titre, mais lui conserverons les fonctions de maire. » (Arch. Bernay.)
(^) Bonnay (Charles-François, marquis de), député de la noblesse de Nevers. Le Moniteur, réimpression, VI, 26, donne un résume de son dis> cours.
de ces grands criminels. L'ex-lieutenant des gardes du corps confessa son insuffisance et amenda sa proposition. Peu de champions ont comparu. Aujourd'hui, M. Maury a monté à la tribune et a perdu la tête. Jamais il n'a si mal défendu son parti. Mirabeau a foudroyé ses adversaires (i); il les a plus effrayés encore par ses réticences que par ses raisonnements et ses explications. Il leur a promis la réserve pour aujourd'hui, seulement. Il a terminé un discours très court par une allusion terrible au discours du Châtelet à la barre : « Le voilà donc dévoilé ce secret plein d'horreur... Il est dans les intrigues des dénonciateurs, dans le style des déposants, dans le cœur des juges, tel qu'il sera buriné dans Vhis-toire par la plus juste et implacable vengeance. » Après lui, M. de Biron a pris la parole : il a parlé de M. d'Orléans et de lui-même avec une noble simplicité. Les applaudissements ont été prodigués aux deux orateurs. La tribune est restée vacante pour la première fois : la confusion a condamné au plus morne silence tous les acteurs de cette infâme comédie. Comme on tirait grand avantage de cette désertion, M. Montlosier est venu apprendre qu'il n'était pas saisi de toute la force du raisonnement, ce qu'on a cru très aisément. Il a demandé l'ajournement, parce qu'il a un travail tout prêt, mais dont il n'était pas porteur. Pendant ce temps, une grande partie des noirs s'est dérobée au triomphe de leurs adversaires, et on a décrété qu'il n'y a lieu à accusation. Voilà deux grandes déroutes dans la même semaine; je crois cependant que bien des gens se félicitent d en être quittes à si bon marché. Pour l'afiFaire du Châtelet, on craignait des inculpations bien plus imposantes; bien des gens vont être soulagés et diront: « Ce n'était que cela! »
Déjà l'absurde calomnie publie que la procédure
^1} Cf. Le discours de Mirabeau^ Moniteur^ réimpression, VI, jo.
CONSTITUANTE (lO OCTOBRE I790) 235
imprimée n'est pas véritable ; Targent a été prodigué pour en fabriquer une nouvelle et la substituer. L'effronterie et la lâcheté sont les compagnes inséparables de ces grandes querelles, et jadis on croyait que l'honneur était l'idole de certaines classes de citoyens. Cela était vrai, mais les admirateurs se moquaient de leur idole. (Arch. Bernay).