‹ Correspondance de Thomas Lindet pendant la constituante et la législativeChapitre 116 sur 217 · CXXV. — Aux officiers municipaux de Bernay · texte numérisé non relu

CXXV. — Aux officiers municipaux de Bernay

Paris, le 26 septembre ijço.

Les régisseurs généraux ont promis de répondre, dans le courant de la semaine prochaine, à votre mémoire sur les droits de la vente du poisson. Si toutes les villes de la ci-devant province de Normandie avaient le même esprit qui anime les habitants de Bernay, le patriotisme normand ne serait point un problème, et Ton ne supposerait

(i) Sur la demande de Chabroud, rapporteur, cette afTaire fut renvoyée à la première séance du matin qui suivrait la décision sur les assignats. Chabroud justifia sa demande en disant que les séances du soir sont ordinairement plus tumultueuses que celles du matin, et que cette question devait donner lieu à des débats importants. Séance du 22 septembre. Moniteur, réimpression, V, 716.

pas à Rouen le foyer d'une nouvelle contre-révolution. Elle aura le même succès des autres projets, mais elle a le malheureux effet d'indisposer contre les habitants d'un pays qu'on regarde comme enchaîné, et non comme attaché à la Constitution. Il est probable que la ville de Rouen se lavera du soupçon. Il est encore vraisemblable que les terreurs ont été exagérées, dans un moment ou il s'agit du plus grand intérêt, où l'on joue la Constitution à pair ou à non. L'émission de deux milliards d'assignats a épouvanté les esprits timorés (i),les agioteurs préfèrent des quittances de finances, les zélateurs de l'ancien régime ne veulent ni l'une ni l'autre, ils espèrent encore que les biens ne seront pas vendus, quand on n'aura pas mis dans la main des acheteurs la monnaie destinée à les payer.

M. Du Pont (2), soi-disant ami du peuple, pérora bien près de trois heures, en sortant de la salle: il voulut encore faire l'orateur dans un club des Tuileries, et persuada que les diffameurs [sic) des assignats trompaient le peuple et voulaient faire vendre le pain 24 sous la livre. Le peuple, qui n'est point l'ami de M. Du Pont, parla de le mettre à la lanterne, et, sans le veto des gardes nationales, la motion aurait pu être décrétée, sanctionnée et exécutée sur-le-champ.

M. l'abbé Maury a fait ajourner semblable motion faite sur son compte par une plaisanterie qui fît rire les motionnaires. Quand on rit, on ne pend pas les gens « Eh^ Messieurs^ dit Tapôtre, quand vous me mettriez à la lanterne^ y verrie^-vous plus clair? Cette saillie lui valut mieux qu'un coup de pistolet. La question des assignats sera encore discutée aujourd'hui : elle ne sera point encore décrétée aujourd'hui. Je crois qu'elle passera demain. M. de Montesquieu et surtout M. de Beaumetz ont

(i) Voir séance du 24 septembre. Moniteur^ réimpression, V, 7^1 et suiv. (2) Séance du 25 septembre. Discours de Du Pont (de Nemours). Moniteur^ réimpression, V, 74J.

parlé supérieurement sur cette matière, elle est apaisée, mais on craint encore le moment de la décision. Le nombre des partisans des assignats s'est fort accru, mais on a tellement redouté de succomber que les plus ardents défenseurs ont pris des conclusions mitigées. On n*osera mettre en délibération la proposition pure et simple. Il est très probable qu'on fera un mélange d'assignats et de quittances de finances, ce qui produira une opération très compliquée et très irrégulière; fort heureux si on peut faire passer l'émission, au moins successive, de la totalité des assignats nécessaires au remboursement de la dette exigible, et si on n'est pas forcé de retrancher de gros articles de la dette exigible.

Après cette question, on doit en traiter une qui est le dernier effort de l'aristocratie. La procédure du Châtelet est un assemblage monstrueux* des dispositions les plus absurdes. Les témoins ont vu ce qu'ils ont voulu voir, ont entendu ce qu'ils ont voulu entendre ; leur intention est bien marquée, mais ils ont oublié qu*un roman doit avoir au moins la vraisemblance. Il y a des dépositions si ridiculement fausses qu'on ne peut s'empêcher de hausser les épaules en lisant les prouesses de M. de Mirabeau, le sabre nu sous le bras, de M"' Theroigne, parcourant les rangs du régiment de Flandre, une corbeille à la main et distribuant ses pistaches. La femmeAndelle(i)raviearair d'une somnambulîste magnétisée par M. de Clermont cidevant tonsuré ; le curé qui dit son bréviaire dans un cabinet obscur est un visionnaire.

L'espèce des timorés et le style de leurs dépositions prouvent que le but de cette redoutable information était de faire demeurer constant, par un acte juridique, que la sanction ou l'acceptation des décrets constitutionnels et des droits de l'homme avait été arrachée par un mouve-

{i; « Mï'« Anne-Marguerite Andelle, ouvrière en linge. » Moniteur^ réimpression, t. VI, p. 7.

ment populaire ; que la Cour a été enlevée et amenée à Paris contre son gré ; de compromettre ceux qu'on regardait comme les auteurs de la Révolution. Et comme Tesprit dominant de la Cour était fort ridicule et fort inconséquent, toute cette procédure a dû être extravagante. Je crois qu'elle sera jugée telle, après avoir fait perdre un temps précieux (Arch. Bernay.)

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