CXXXV. — Aux mêmes. Paris^ le 77 novembre
[Il les remercie de l'intérêt qu'ils portent à sa santé*; il ne peut encore indiquer l'époque de son rétablissement absolu.
Il a dû interrompre sa correspondance, qu'il a toujours Regardée comme une de ses obligations les plus douces à remplir.]
L'aristocratie, qui croyait que les Parisiens se fatigueraient et que leur zèle était épuisé, se trouve loin de son compte. L'aftaire de M. Charles de Lameth a exalté le patriotisme et échauffé la haine contre les aristocrates; cette affaire va provoquer une loi bien essentielle contre la fureur des duels ( i ).
Le roi annonça hier à l'Assemblée nationale la nomination de M. du Portail au ministère de la guerre. Le garde de sceaux s'escrime de son mieux pour défendre le terrain. Il écrit des lettres justificatives à l'Assemblée, ou du moins, il demande à se justifier. Il écrit des lettres patriotiques à tous les officiers de la chancellerie : il quittera la place quand il ne pourra plus la défendre, et ne battra la chamade que quand il sera forcé dans ses retranchements. La blessure de M. de Lameth ne donne aucune inquiétude : le peuple paraît avoir renoncé au projet de raser la maison de M. de Castries, qu'il voulait par là rayer du nombre des citoyens actifs de cette ville. Le peuple, dans sa colère raisonnée, a respecté le tableau du roi et s'est abstenu d'aucun vol. Il a même fait justice de deux particuliers qui s'étaient laissés tenter par quelques effets ; ils ont été liés les mains derrière le dos et attachés dans la cour de l'hôtel, pendant le temps de l'opération, et ensuite conduits en prison.
L'Assemblée nationale discute, depuis plusieurs jours, la liberté de la cultufe du tabac... La liberté sera sûrement consacrée. On reprend aujourd'hui la Haute Cour nationale. (Arch. Bernay.)
(i) Une dcputation du b&taillon de Bonne-Nouvelle vint h la séance du i^ novembre, au soir, demander un décret contre les duels entre représentants. Moniteur, réimpression, VI, ^73.
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C XXXVI. — A R. Lindet, Le 22 novembre 1790.
Mon frère, vous avez dû voir par la lettre de M. du Portail qu'il y a quelque lieu de compter sur son patriotisme. Le comité autrichien n'a point été consulté pour sa nomination. On prétend que le roi a interrompu un de ces comités nocturnes qui se tenaient à Saint-Cloud, après qu'on Tavait pressé d'aller se coucher, et il ordonna le lendemain le retour à Paris.
M. Champion a enfin cédé au vœu public et à Tordre du roi...
Alexandre de Lameth vient d'être nommé président de l'Assemblée ( I ). L'aristocratie n'influence plus, je crois, sur la nomination des officiers. Vous aurez incessamment la constitution delà garde nationale. (Papiers R. Lindet.)
CXXXVIL — Aux officiers municipaux de Bernay^
Paris, le 24 novembre 1790.
Messieurs, un des premiers moments auxquels j'éprouve un grand soulagement dans ma manière d'exister depuis quelques semaines ne peut être plus heureusement et plus agréablement employé qu'à vous adresser mes félicitations les plus sincères, sur le choix de nos concitoyens pour la recomposition de la municipalité.
Le patriotisme et les lumières se propagent à l'égal parmi les citoyens de toutes les classes. L'exemple donné par les peuples a enfin gagné la cour. Les ministres, chargés de l'anathèmedu mépris public, ont enfin successivement disparu; ils sont remplacés par des ministres citoyens. On espère que M. de Fleurieu sera ami de la Révolution. M. du Portail s'en est déclaré l'admirateur ; sa
{\\ Alex. Lameth avait été nommé président le 20 novembre 1790.
lettre ne peut être celle d'un homme équivoque. La nomination de M. Duport du Tertre a été singulièrement applaudie; sa lettre de même : c'est une nouvelle sanction des décrets qui établissent l'égalité des hommes et qui attribuent au mérite seul le droit d'aspirer aux places.
Le dernier animal immonde sorti des étables d'Augias est remplacé par M. Pastoret, avantageusement connu par quelques ouvrages de législation ; sa nomination n'est pas encore connue officiellement, non plus que la retraite du sieur Guignard.
Voilà d'étranges changements. L'aristocratie dont l'insolence était vraiment menaçante, il y a un mois, porte aujourd'hui l'oreille basse. Ses actions perdent furieusement sur la place. Néanmoins l'épiscopat, au désespoir, proteste et publie ses protestations contre la constitution civile du clergé. On m'avertit que M. Ferron (i) fit mettre hier à la diligence un paquet d'imprimés, suivant les apparences, fort incendiaires, qu'il adresse à ses ci-devant diocésains. Ses laquais en étaient effrayés, et ils l'auraient dénoncé à la municipalité de Paris, s'ils avaient eu un exemplaire de cet écrit. La municipalité de Lisieux ne voudra pas demeurer eu arrière : voilà un combat qui s'engage à outrance ; la charité pastorale n'obtiendra pas un beau triomphe. (Arch. Bernay.)
CXXXVin. — Aux mêmes, Paris y le 27 novembre ijço.
Messieurs, rien de plus attendrissant que la scène de M. Duport- Du tertre (2) arrivant à l'Hôtel de ville au moment où la municipalité délibérait pour députer vers
(i) Jules-Basile Ferron de la Ferronays, évèque insermenté de Lisieux.
(2) Dans un post-scriptum à sa lettre à Robert Lindet, datée du aa novembre (voir plus haut, n» CXXXVI.) Th. Lindet s'exprime ainsi sur Duport : « M. Duport-Dutertre, ci-devant logé à un quatrième, va occuper la chancellerie ; d*avocat devenu lieutenant du maire de la municipalité de Paris,
lui et le complimenter. Ce magistrat retient le loyer de son ancien appartement, et il est prêt à y rentrer, si la fortune l'ordonne. Lorsqu'on lui a montré le piédestal disposé à recevoir sa statue, il a fait sentir modestement la nécessité d'attendre s'il la méritera.
M. Guignard est toujours là, et son successeur, que je vous avais annoncé, n'a encore que le vœu public.
Nous voilà hors d'inquiétude du côté de l'Angleterre. Cette puissance désarme. Le traité avec l'Espagne est conclu, et M. de Montmorin s'est empressé d'acquitter sa dette envers l'Assemblée nationale, en la félicitant de ce que, par sa prudence, elle a conservé un allié et maintenu la paix. Ce ministre sera patriote malgré lui.
Les Anglais étaient la seule puissance à redouter.
Les cercles d'Allemagne n'offriront qu'un jeu de saltimbanques.
Le clergé préparait une autre espèce de guerre. Une assemblée extraordinaire tenue hier tend à se procurer la paix de ce côté : on propose d'obliger les ci-devant seigneurs évèques à jurer dans leur cathédrale, au conspect de tout le peuple, leur soumission aux décrets sanctionnés, notamment à la constitution civile du clergé, à peine de déchéance de leurs bénéfices, qui seront vacants par le défaut de cette formalité; et, en cas de contravention, leur procès sera fait et parfait.
Les électeurs de Paris ont choisi leurs premiers juges dans l'Assemblée : MM. Freteau, Merlin, Dupont, Target, Thouret et Treilhard, voilà les six premiers. Les élections de la capitale sont lentes et tardives, mais elles sont dirigées par des vues patriotiques, M. Le Peletier de Saint-Fargeau est un des juges.
il vient d'être nommé garde des sceaux. L'office de chancelier est supprimé. M. Duport est un excellent citoyen : il a la voix publique; sa probité est connue ainsi que son patriotisme; voilà son éloge; Tavenir le justifiera ou le démentira. L'insolence de nos aristocrates a perdu 80 pour 100 sur la place depuis quelques jours. »
CONSTITUANTE (l" DÉCEMBRE lygo) 245
Le Brabant sera forcé de se soumettre; mais l'Empereur, qui n'aime pas la guerre, las de la faire à ses sujets, voudra- t-îl l'entreprendre contre nous? Ces armées formidables dont on fait peur sont un peu fantastiques : l'exagération avait ainsi multiplié les flottes anglaises. Tout va être en paix, excepté le clergé, auquel son obstination peut préparer une espèce de persécution, qui exposera quelquefois les ecclésiastiques les plus dévoués à leur patrie à être regardés comme des personnes suspectes.
^Assemblée a adopté des mesuras sévères pour venir à bout de la résistance du clergé (1). (Arch. Bemay.)