‹ Correspondance de Thomas Lindet pendant la constituante et la législativeChapitre 134 sur 217 · CLII. — Alix mêmes, Paris, le 29 janvier iJ9i · texte numérisé non relu

CLII. — Alix mêmes, Paris, le 29 janvier iJ9i

Messieurs, j'ai fait enregistrer votre soumission. L'humanité ne pouvait souffrir plus longtemps qu'on entassât les malheureux dans vos horribles prisons. Le despotisme comptait les hommes pour rien, mais vous savez respecter les droits de la nature. Les citoyens béniront, même dans les fers, la révolution qui adoucit leur traitement...

La loterie pour le tribunal de cassation a été tirée hier (i). Quatre Normands y figureront pour l'installation : ils seront fournis par le département de Seine- Inférieure, de l'Eure, du Calvados, de la Manche. Celui de Rouen sera nommé probablement dès demain dans l'assemblée qui se tient pour la nomination de l'évêque.

Demain, on procède à Paris à la nomination de sept curés : Saint-Sulpice, Saint-Roch, la Madeleine, Saint- Gervais, Saint-Paul, Sainte-Marguerite et Saint-Germain-l'Auxerrois. Le parti de l'opposition jouit de son reste : il jette les hauts cris, il intrigue, il inquiète, il fait des aumônes, des libelles; il est soupçonné de fomenter des insurrections pour la contrebande; il menace tantôt de la guerre civile, tantôt de la guerre avec les étrangers.

M. de Montmorin a envoyé à l'Assemblée copie de la lettre de Léopold au roi. La lettre du ministre est très patriotique : elle fait croire que c'est l'empereur, le chef du corps germanique, qui parle, mais que Léopold pense différemment. On croit que la maison de Wurtemberg et l'évêque de Spire seront bientôt d'accord sur les indemnités. Les membres du corps germanique qui ne voudront pas de conciliation n'effrayeront pas. Les dangers qui

(i) Il s'agissait de tirer au sort les 42 départements qui enverraient chacun un membre au tribunal de cassation. Moniteur^ réimpression, VII, 247.

26o CORRESPONDANCE DE THOMAS LINDET

nous menacent ont été évalués par M. de Mirabeau, d*une manière fort rassurante. L'Assemblée vient de décréter la distribution de 100,000 fusils aux gardes nationales: 250,000 resteront dans les arsenaux pour le rechange en cas de guerre. Le roi est prêt de porter au complet Tinfanterie, la cavalerie, et l'armée de ligne qui occupera les départements frontières, et de les garnir d'artillerie, tentes, et de toutes les munitions nécessaires pour une guerre défensive. Une deuxième armée auxiliaire formera 100,000 hommes. La gendarmerie nationale et les volontaires des gardes nationales o&iront encore une masse imposante. Cela sert de réponse à nos aristocrates et à leurs protections prétendues.

[Il leur donne ensuite, sur leur demande, connaissance des objets du culte : ostensoir, exposition, sièges, tapis, qu'il serait heureux de voir la fabrique de Sainte-Croix acheter dans la vente du mobilier dès moines de Tabbaye de Bernay. Il continue sa lettre en ces termes :]

Je suis fâché, mais non étonné, de ce que vous me faites l'honneur de m'écrire relativement aux dispositions des directeurs des religieuses et des religieuses elles-mêmes ou demi-religieuses. Je souhaite que vous parveniez à les convertir ou à les contenir.

Les ecclésiastiques destinés à ces fonctions par nos prélats étaient d'ordinaire des gens bornés, des âmes serviles, qui cherchaient des aventures pour faire penser à eux, et qui soupiraient après les grâces et les bénédictions du Seigneur. Ils sont persuadés que la résistance aux lois, dont ils ne connaissent point la justice, leur rendra la haute protection de ceux devant lesquels ils rampaient, et, en tout cas, ils espèrent qu'ils figureront dans les légendes de quelque pieux radoteur, s'il s'en trouve encore de nos jours. Ils sont soutenus dans leur opiniâtreté par les mêmçs religieuses auxquelles ils ont tant recommandé l'obéissance passive, qu'enfin elles

exigent d'eux l'exemple de l'aveugle soumission aux supérieurs spirituels. Il semble que plus on aflFecte de soumission à la puissance spirituelle, plus on réclame l'indépendance de la puissance temporelle ; plus on parle de l'humilité devant Dieu, plus on s'enorgueillît devant les hommes ; plus on affecte la pauvreté et le détachement des biens du monde, plus on veut les posséder : c'est apparemment pour en éviter aux autres les embarras et les dangers.

Les femmes qui ont choisi le ciel pour partage croient que la terre doit être étonnée de ce qu'elles veulent bien s'abaisser à lui rendre quelques services ; mais il faut avouer qu'en général on serait servi beaucoup mieux par les gens d'ici-bas.

Une communauté forme une espèce de petite république : chacune aspire à commander et à s'affranchir de l'autorité présente, en réclamant une autorité éloignée. Toutes les imaginations y forment des systèmes de gouvernement, et, ne pouvant se gouverner elles-mêmes, elles veulent gouverner le monde.

Les chefs ambitieux ou fanatiques de ces corps électrîsent tous les membres disséminés dans un vaste État, et prétendent donner à l'instant une commotion générale. Ces individus doivent d'autant plus être surveillés qu'ils approchent plus de la classe des citoyens la moins instruite, qu'ils menacent souvent de refuser leur service à des gens qui n'en peuvent obtenir d'autres, qu'ils approchent encore d'une classe de citoyens plus aisée, mais plus faible et plus tranquille, et qu'ils s'insinuent dans les esprits par l'empressement, l'assiduité et la loquacité, de manière à gagner la confiance et un certain ascendant qui leur assure quelquefois une puissante protection pour empêcher de réformer les abus.

Je doute que l'Assemblée nationale puisse régler et organiser entièrement ce qui concerne l'éducation et les secours ; mais ce que je crois, c'est que les congrégations

et communautés^ du moins pour la plupart, prouveront à la législature prochaine que leur régime et leur esprit est (^iV) inconciliable avec celui d'une société d'hommes raisonnables, et qu'elles ne peuvent être chargées desoins si intéressants, si on ne les en décharge pas immédiatement, ce qui serait mieux.

La fausse dévotion est un terrible fléau pour les hommes. Autant la religion rend l'homme charitable^ sensible, affable, désintéressé, généreux, autant l'hypocrisie le rend dur, intraitable, capricieux, inaccessible^ avare, insensible, etc.

Je connais dans votre ville une personne vraiment vertueuse, solidement religieuse, qui servirait bien de modèle aux personnes destinées à secourir les pauvres : elle seule a rendu aux pauvres du pays plus de services que toutes les sœurs grises, noires ou blanches qui ont existé et qui existeront dans votre ville. Je n'ai qu'un reproche à lui faire, de n'avoir pas fourni une élève qui lui ressemble. Peut-être réparera-t-elle ce péché d'omission. Elle mérite d'y être invitée. Je n'ai pas besoin de la nommer.

[Dans le post-scriptuin, il exprime son étonnement de l'arrogance des préposés à la perception des aides au moment où l'on attend avec tant d'impatience leur réforme ou leur anéantissement.] (Arch. Bernay.)

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