I LETTRES ÉCRITES
I. — Th. Lindet aux officiers municipaux de la I ville de Bernay. Versailles ^ 19 août 1789.
I II me semble, Messieurs, que votre mémoire a deux
objets : le premier, d'obtenir un dédommagement des
I sacrifices que vous avez faits pour approvisionner la ville
de subsistances (i); le second, d'inculper MM. Le Borgne
, et de Segonzac.
(1) L'approvisionnement de la halle de Bernay s'était fait facilement jusqu'au 18 juillet 1789, mais les prix y étaient toujours plus élevés que dans les autres marchés. Pressés par la nécessité, les habitants envoyèrent un député à Rouen (c'était Robert Lindet, frère de Thomas Lindet, curé de Sainte- Croix et député aux États généraux), pour solliciter des secours d*une nécessité indispensable. L'intendant refusa d'accorder des secours à une
Quant au premier objet, dans un moment où il n'existe aucuns fonds publics, où l'emprunt nouvellement ordonné n'est pas tout à fait au pair de la dépense, il me parait que la ville ne peut pas solliciter un secours illimité. Elle doit se borner : i* à demander la réduction du prix de ses traités au prix ordinaire des agents du gouvernement, savoir 396 mines de blé achetées à 28 livres à réduire à 20 livres, prix du gouvernement; 150 mines de seigle achetées ... livres, à réduire à ... livres; 2® demander qu*il lui soit tenu compte sur ses impositions de la perte évaluée à ... livres, résultant de la nécessité où Ton s'est trouvé de réduire le prix du pain à 2 sous, lorsque ... (i) vendait à un taux qui fait porter le prix du pain à 5 sous.
[Suivent quelques lignes peu lisibles dans lesquelles Lindet établit que cette perte était imposée à la ville par la nécessité
ville qui n'était pas de sa généralité, mais M. de Montaran, alors à Rouen, donna à Lindet une lettre de recommandation pour l'intendant, qui le mit en relation avec M. Le Borgne. Lindet acheta donc 108 mines de blé à M. Le Borgne pour le prix de 28 livres, et M. de Montaran lui accorda 150 mines de seigle payables au prix courant. Or, le blé se vendait à la halle de Rouen ao livres la mine, alors que le député de Bernay était obligé de Tacheter 28 livres, sans compter les frais de transport. D'un autre côté, M. de Segonzac, chargé de la vente des grains pour le gouvernement, ne voulait plus se contenter du prix courant pour le seigle qu'on avait voulu payer comptant.
Le 12 août, la ville de Bernay arrête une adresse à l'Assemblée nationale pour obtenir une remise sur le traité du blé fait avec M. Le Borgne, et sur le prix du seigle fourni par M. de Segonzac. Elle consent à payer le prix de la halle de Rouen, et prie TAssemblée de prendre en considération la détresse oîi elle est réduite par la cherté des grains, la chute de ses manufactures et l'anéantissement de son commerce. A ce mémoire en était joint un autre contenant des propositions propres à prévenir le monopole des grains. Ce dernier mémoire était également adressé au ministre des finances Necker et à M. de Pouddens, abbé de Bernay, en lui demandant des secours.
C'est au si^jet de ce mémoire que M. Th. Lindet écrit cette lettre aux officiers municipaux de Bernay. Le papier en est détérioré par l'humidité, et présente quelques lacunes — mots enlevés ou détruits avec le papier, ou même simplement effacés et illisibles.
(i) Ces points suspensifs et les suivants marquent la place de quelques mots que nous n'avons pas pu lire. Placés à la fin d'un paragraphe, ils indiquent la suppression d'un passage de peu d'intérêt historique.
CONSTITUANTE (iQ AOUT 1789) 3
d'arracher la population au désespoir, ruinée déjà par les désastres qu'elle a éprouvés et la chute de ses manufactures...]
Le deuxième objet du mémoire, ou Tobjet d'un deuxième mémoire, est Tinculpation de MM. Le Borgne et de Segonzac, même de M. de Montaran et de M. l'intendant. Il est très important de donner à cette partie tous les développements dont elle est susceptible. Il serait heureux que vous puissiez vous procurer des renseignements sur les traités semblables qui ont pu être faits par les villes aux marchés voisins. Il paraît indubitable que les 25 millions que le gouvernement a employés à acheter des subsistances de l'étranger n'ont servi qu'à alimenter l'avidité de quelques spéculateurs. Il serait heureux qu'on pût trouver le fil de ces sortes de négociations. D'après la lecture de votre mémoire, il me paraît qu'on ne peut se défendre de soupçonner une connivence que vous nommez; ce préjugé se confirmerait si vous pouviez indiquer quelques exemples analogues...
Je vais écrire à Nonancourt, dont les députés... à la fin du mois dernier et pour lesquels M. ... un ordre de délivrer 400 mines de blé à R. . .
C'est surtout cette seconde partie qui intéresse [la sécurité] nationale. Je désire que vous puissiez vous procurer quelques détails et que vous les présentiez... ... peut-être un peu d'adresse à parler de respect, de vénération, d'adhésion, de confiance, à nos seigneurs (1) de l'Assemblée nationale, qui sont eux-mêmes fort étonnés de la hauteur à laquelle les circonstances les ont élevés. Il n'y a guère de ville dans le royaume qui n'ait payé ce tribut; je ne mendie pas un hommage pour l'Assemblée, mais j'indique à ma patrie un moyen de donner faveur à ses justes réclamations.
(i) Les précédents mémoires, avant la recommandation de Th. Lindet, notamment celui du 12 août, étaient adressés à Nosseigneurs des États généraux.
Il ne sera pas inutile d'adresser à M. Necker et à M. Lambert le nouveau mémoire. Plus il aura de force, plus ils se hâteront de donner des ordres s'ils prennent quelque intérêt aux agents qui pourraient se trouver compromis.
Quant aux règles du commerce des grains, l'exportation a été défendue par l'Assemblée provisoirement : elle s'occupera bien certainement de cette branche de législation (i).
[Th. Lindet les entretient ensuite de l'intérêt pour la ville de Bernay, de ne point laisser passer entre les maios des particuliers la propriété des moulins dont elle désire la destruction, et qui dépendaient du domaine de l'abbaye de Bernay. Ils doivent saisir l'occasion dès qu'elle se présentera.]
J'irai sous quelques jours chez M. Necker et chez M. Lambert pour les engager à s'occuper de cette affaire. Je solliciterai le Comité des subsistances de renvoyer l'affaire au Comité des rapports, et comme les affaires particulières ne sont pas expédiées là très promptement, si vous pouvez vous procurer de nouvelles notes, vous ferez très prudemment de les adresser à l'Assemblée nationale, et si vous [le jugez à propos], de m'en donner avis. Si vous avez la complaisance de joindre la lettre sous l'enveloppe de l'Assemblée nationale, elle me sera remise au secrétariat... » (Arch. Bernay.)