II. — Aux mêmes. Le 8 octobre 178c
Messieurs, j'ai l'honneur de vous envoyer deux décrets et une adresse de l'Assemblée nationale. Je n'ai
(i) Th. Lindet devait faire connaître son opinion sur le commerce des grains, dans un mémoire intitulé : Opinion de M. L..., député du bailliage d'E..,, sur le commerce des grains. Cette opinion est suivie d'un projet de décret défendant Texportation des grains jusqu'au i*^ novembre 1790, la maintenant ensuite à perpétuité, sauf la faculté au Conseil du roi de la suspendre pour trois mois, et laissant la circulation des grains libre dans le royaume (Bibl. nat., Le^li??)-
point le temps de vous faire aucunes observations particulières, ni de répondre à la dernière letti:e dont vous m'avez honoré, et que je reçois dans ce moment. Je comptais faire imprimer la lettre que je vous ai adressée (i); je n'étais pas inquiet de celui qui aurait pu se trouver compromis; la faction du clergé n'aurait pu se défendre contre la vérité; mais les événements ont tout changé. Le clergé se trouve chargé de Texécration publique et exposé aux plus grands dangers, et les meilleurs citoyens peuvent être punis pour Thabit qu'ils portent; en conséquence, je dois garder le silence et ne pas fournir un nouvel aliment à la discorde.
Je n'ai pas besoin de vous dire que, dans la position des affaires, il est impossible qu'on s'occupe des réclamations les plus justes. Vos mémoires attendront un temps plus calme, excepté ceux que le cours des questions à traiter pourra amener.
Il faut que nous prévoyions les cruelles suites des fêtes militaires des... gardes du corps (2), avec le régiment de Flandre. Ce régiment [avait] adopté le système national. Les gardes du corps ont [depuis] ajouté aux folies bacchiques des derniers jours de la semaine, des attaques et des imprudences bien malheureuses. Lundi dernier et mardi matin, dix ou douze ont expié leur faute et je n'ai pu découvrir encore ce que ceux de notre voisinage sont devenus. Les soixante districts de Paris envoyèrent chacun 500 hommes, et chaque détachement était suivi d'une escouade plus redoutable que les troupes régulières. C'était une foule de gens mal minés, mal vêtus, armés de bâtons ferrés, de piques, de croissants, de faux, de broches. La milice bourgeoise de Versailles avait mis 300 hommes sur pied et prévint la suite de la Cour qui
(i) Nous n'avons pas trouvé cette lettre.
(2) Sur les derniers jours de septembre et les premiers jours d'octobre, on peut consulter les documents publiés par Bûchez et Roux, t. III, septembre-octobre 178Q. Le repas donné par les gardes du corps aux officiers de la garnison de Versailles est du ;o septembre.
serait partie avant l'arrivée de Tarmée de Paris. La prudence des Suisses et de la milice de Versailles prévint d'horribles malheurs : on voulait faire jouer l'artillerie pour détruire les gardes dans un moment où ils étaient dans la cour Royale : on aurait culbuté le château et les habitants.
J*ai déjà écrit le départ du roi et de la famille royale : ils furent conduits à l'Hôtel-de-Ville, on les ramena aux Tuileries au milieu des acclamations.
Lundi, une multitude de femmes qui étaient arrivées avec 4 pièces d'artillerie inondèrent notre salle : le désordre fut grand, on bâtit le décret des grains que... moins pour les renvoyer, elles restèrent. L'Assemblée se sépara: elle fut convoquée à i heure après minuit... les femmes y étaient encore : elles embrassèrent l'évéque de Langres, qui présidait, et un grand nombre de députés... Elles avaient un orateur, mais elles ne tardèrent pas à [partir]. L'acceptation du roi, que vous trouverez dans les pièces jointes, paraîtra-t-elle libre à toute la nation? Le roi est à Paris. On avait menacé de venir chercher l'Assemblée nationale le lendemain sous la même escorte, et cette escorte même ne sauverait pas le clergé de la fureur qu'on a inspirée aux Parisiens. Si elle n'était pas si générale, si elle ne violait pas la liberté des représentants des provinces, si on discernait les gens suspects, je ne sais si l'Assemblée pourrait se dispenser de se transporter ou d'être transportée à Paris.
Je ne puis vous dire encore toutes mes arrière-pensées. Le]clergé et la religion recevront ici le coup mortel par la faute, je ne crains pas de le dire, des députés de cette classe, dont la stupidité et l'intrigue sont également accusées. Paris sera-t-il libre comme Rome avec ses prétoriens, comme Constantinople avec ses janissaires? Quel sera le sort des provinces? Je l'ignore, mais la crise actuelle le décidera : il est encore possible qu'elle prenne une tournure heureuse...
Une députation de la municipalité de Versailles s'est présentée aujourd'hui à l'Assemblée, pour la prier de continuer son séjour et de procurer le retour du roi. La milice de Paris arrêta hier 300 hommes qui voulaient venir démolir le château de Versailles.
On brûla hier à Paris Teffigie de l'archevêque, sur le compte duquel on fit courir le bruit ridicule et extravagant de payer des meuniers pour ne pas moudre.
Depuis l'arrivée du roi à Paris, le pain, dit-on, y est en abondance : voilà un problème.
Cette lettre ne doit pas rester dans vos archives. C'est le prix de la confiance avec laquelle je vous l'adresse en vous priant d'en dérober à ma famille les détails qui pourraient l'inquiéter...
L'intervalle entre les services est fort court, et on ne peut se dispenser de converser avec quelqu'un, ce qui fait perdre tout le temps. La tranquillité de votre ville doit être l'ouvrage de votre sagesse dans un moment où la France entière est... et où personne n'a les moyens de la sauver. » (Arch. Bernay.)