‹ Correspondance de Thomas Lindet pendant la constituante et la législativeChapitre 151 sur 217 · CLXIX. — Au même. Le 22 juin · texte numérisé non relu

CLXIX. — Au même. Le 22 juin

Louis XVI remontera-t-il sur le trône d'où il est descendu ?

Aura-t-il un successeur ?

Quel rôle pourrait jouer Louis-Philippe ?

La France ne sera-t-elle pas une République ?

Quand partirons-nous ?

Comment nous en tirerons-nous?

Et eris mihi magnus Apollo,

Veillez sur les campagnes qui avoisinent Broglie. On a travaillé les paysans : ils sont divisés; il y a des semences de guerre civile.

Vous ferez passer ma lettre à la municipalité. Je n'ai pas le temps de doubler les écritures.

Je n'ai pas passé toute la nuit : je ne sais encore ce qui s'est fait depuis deux heures : je ne sais si on a lu Tadresse aux Français, décrétée hier. Sans signature. (Papiers R. Lindet.)

CLXX. — A MM. les ojficiers municipaux de Bernay. Le 22 juin ijçi.

Messieurs et chers concitoyens, le serment militaire a été prêté avec enthousiasme par les députés militaires, au milieu des applaudissements et des bravos de l'Assemblée et des tribunes. Les membres de l'opposition, pour la plus grande partie, ont cédé à la voix de l'honneur et de la patrie. Il n'est resté que des Cazalès, des Foucauld. des Montlosier, des Juigné, des Virieu.

Je vous annonce avec la plus grande satisfaction que M. de Bonneville, de retour ici, a prêté le serment qui oblige à maintenir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale contre les ennemis du dedans et du dehors, à mourir plutôt que de souffrir l'envahissement du territoire français par des étrangers, et à n'obéir qu'à des ordres donnés en conséquence des décrets de l'Assemblée nationale.

Vous aurez une idée de la tranquillité qui règne dans Paris, quand vous lirez le procès-verbal de l'Assemblée nationale, toujours tenante et délibérante presque sans interruption, sur les matières qui étaient à l'ordre, et quand vous saurez que les adjudications des biens nationaux se sont faites avec la même tranquillité et le même avantage dans les enchères. J'ai vu des furieux humiliés, j'ai vu couler les larmes de quelques prêtres fanatiques. Était-ce le désespoir ou le repentir qui les arrachait? Je n'en sais rien ; mais les scélérats qui ont compté que le peuple nous égorgerait, les imbéciles qui ont espéré que la noblesse détruite voudrait renaître des cendres de nos

habitations, doivent être bien atterrés par le spectacle de cet empressement avec lequel les ci-devant nobles jurent de détendre la patrie, et de ce concert qui règne dans toutes les classes de la société I Nous pouvions jurer de défendre la patrie et la liberté des Français : nous pouvons jurer aujourd'hui que les Français seront libres, et qu'aucune puissance ne renversera Tédifice de la Constitution. Déjà, dans Paris, ont disparu toutes les inscriptions, enseignes, etc., qui avaient quelque trait au nom de roi, de reine, de régent.

Deux ci-devant nobles ont voulu jurer obéissance au roi, et Tun d'eux, après cette escobarderie faite à voix basse, allait signer au bureau, d'où il a été honteusement renvoyé. L'un d'eux a motivé son addition du décret qui déclare le roi inséparable de la nation. Ce n'est pas la nation qui se sépare d'un roi qui va se livrer entre les mains de ses ennemis pour l'opprimer. L'Assemblée nationale s'était laissé entraîner, il y a quelques jours, à une mesure qui pouvait devenir bien désastreuse, la suppression des ateliers de charité (i). Les ennemis de la Constitution avaient mis une grande chaleur pour la faire décréter; heureusement il n'y aura rien à craindre de cette multitude d'hommes si facile à séduire. L'insolence de nos ennemis augmentait depuis quelques jours, ils étaient plus discrets, mais ils menaçaient. Ils annonçaient révénement, les vengeances : on savait, dès la veille de la Pentecôte, ce projet d'enlèvement, on ne Ta pas prévenu. Plusieurs persévèrent dans leur fureur, et aujourd'hui un de ces scélérats ne craignait pas de dire à un patriote que, dans sept jours, il aurait un arrêt de mort dans sa poche. Quel fonds faire sur les serments de la noblesse quand elle a pressé le clergé de rétracter le sien ? Elle sera fidèle à son serment, si nous sommes les plus forts.

(i) Voir le dc^cret des i6 et 18 juin 1791.

CONSTITUANTE [il JUIN 1791) 283

Le roi est arrêté à Varennes ; les habitants ont sauvé la France des extrémités de la guerre civile et étrangère. Le courrier est arrivé à 10 heures. Le roi allait-il à Metz? ou sortait-il du royaume? problème qui n'est pas encore résolu. On dit qu'il a été ramené à Châlons, et déjà une armée de gardes nationales l'environne. M. de Bouille avait envoyé des dragons et des hussards pour escorter une voiture d'argent. L'escorte a fait naître des soupçons : les voyageurs n'ont pu faire la route sans descendre au cabaret. On a désarmé l'escorte, conduit l'officier en prison ; les soldats ont reçu les armes qu'on leur a rendues, pour escorter le roi dans l'autre sens. L'Assemblée nationale a nommé trois commissaires : MM. de La Tour Maubourg, Petion et Barnave, pour assurer le retour du roi et de la famille royale, avec pouvoir de donner tous les ordres pour les gardes nationales et les troupes de ligne. Ils sont chargés de faire arrêter M. de Bouille.

C'est demain l'anniversaire du célèbre lit de justice ( i ) ; demain le roi recevra de la part de l'Assemblée nationale une visite singulière. Si je puis avoir, avant la procession de Saint-Germain-l'Auxerrois, à laquelle l'Assemblée nationale assistera, l'Adresse aux Français imprimée (2), je la joindrai à la présente. Voilà nos ennemis encore une fois confondus par leur maladresse : l'indignation et le mépris du peuple sont au comble. On arrêtera les violences, mais que fera-t-on ? Il eût été malheureux que le roi eût été reçu dans Metz, et qu'il en eût fait sa place d'armes ;maisje ne sais quelle position serait la meilleure : celle où nous nous trouvons, et celle où nous nous trouverions s'il eût passé à l'étranger. On était fort inquiet de tous les preux paladins qui devaient l'escorter, se rallier autour de lui, et verser leur sang pour le rétablir; ils ont

(i) Thomas Lindet fait ici allusion à la séance royale du 3^ juin 1789. (2) CAssemblée nationale aux Français. Proclamation décrétée dans la séance du 23 Juin 1791. Imp. nationale, 1791, in-8. ~ Bibl. nat., Le *V*595*

passé le Rhin pour observer de là comment il se tirerait d'affaire. Je crois que si nous ne devons pas beaucoup compter sur les serments de pareilles gens, le roi ne doit pas plus compter sur leur courage et leur fidélité.

Quelle imprudence d*avoir fait faire au roi une déclaration aux Français grossièrement absurde, et de nous remettre son testament avant qu*il fût hors de notre monde !

Les circonstances invitent de plus en plus à la confiance, mais vous jugerez qu'il n'est pas moins nécessaire de veiller à la sûreté et à la tranquillité publiques; votre zèle et votre courage en sont les garants. (Arch. Bernay.)

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