CLXXV. — Au même. Paris, le ^ juillet iJ9i
Mon frère, c'est sur nos frontières que se déploie l'énergie et l'amour de la liberté. Les soldats sont patriotes, et quand on serait parvenu à les gagner, la rapidité des mouvements de la garde nationale les aurait presque partout déconcertés. Les Allemands ne passeront pas sur nos terres : la vue d'un régiment de hulans a occasionné la montre de quarante mille gardes nationales vers Longwy. Les Brabançons payeraient bien cher le plaisir d'entendre tirer le premier coup de canon : si les 40,000 hommes qui les ont subjugués marchaient vers nous, il est constant qu'ils les suivraient de près... à bonnes intentions. Les paysans de Trêves et de Cologne trouvent que c'est une admirable découverte de ne pas payer la dîme. La Bretagne a eu aussi ses alertes, et sur le bruit d'une descente des Anglais près de Saint-Malo, 20,000 hommes bien armés sont accourus. On a eu bien de la peine à arrêter les autres. La Franche-Comté a
50,000 gardes nationales aussi exercées que les troupes de ligne.
Le même esprit a dicté toutes les adresses qui arrivent en foule. Voilà la souveraineté nationale bien reconnue.
Le pouvoir exécutif n'existe plus que dans la deuxième main. Le grand fonctionnaire est borné à boire, manger et dormir, fonctions dont il s'acquitte bien. Vous ne trouverez pas dans Paris le mot roi, reine, royal; jusqu'au malheureux roi de Siam qui a été banni de la rue à laquelle il avait donné son nom. Le jour de l'entrée de Louis XVI, Louis XV aurait fait la culbute, si des bras eussent suffi pour ébranler son colosse. Tous les jours, de nouvelles motions se font dans les clubs des places pour renverser toutes les statues. Ce langage est aisé à comprendre.
Malouet a dénoncé à l'Assemblée, et par conséquent fait lire à tout Paris et à toute la France, une affiche du plus intrépide républicain qui juge et motive son jugement (i). Il veut que Louis XVI soit désormais M. Louis de Bourbon, et que le mépris général garantisse la sûreté de sa personne. On a passé à Tordre du jour.
L'Assemblée nationale va toujours décrétant, recevant les adresses et les serments. L'opinion publique lui donne carte blanche, mais je crois qu'elle aura plus de peine à se décider que la France n'en aurait à accepter sa décision.
L'Assemblée nationale a toujours déconcerté les intrigants : la place de gouverneur de l'héritier présomptif de la couronne tentait quelqu'un de ses membres. On s'est hâté de prononcer l'exclusion. A quoi bon cette place si... mais...
Monsieur, dit-on, voudrait bien revenir en France : il voudrait un billet de garantie : qui le lui donnera?
(i) 11 s^agit de l'affiche d'Achille du Chastellet. Moniteur ^ réimpression, IX, 13, I^
... On n*apas eu tort de donner une semonce à tous 1^ ci-devant gentilshommes. Les désarmer était chose très prudente, dont on s*est avisé assez généralement, et ils sont fort mécontents de cet acte de défiance...
... Si vous avez à répondre à tous les ci-devant nobles chagrins, je vous plains. S'il fallait que vous les renvoyassiez contents, ce serait bien pis. (Papiers R. Lindet.)