CXCII. — Au même. Paris^ le 4 septembre
Mon frère, la tonsure et trente-deux ans ne sont peutêtre pas un brevet de capacité : le besoin de prêtres est actuellement très embarrassant; mais quand vous aurez tenu la place six semaines, il se fera bien des miracles. Nous ne ferons probablement pas de loi contre les réfractaires. Si vous en faites une après votre arrivée ( i ), ils jugeront que tout est désespéré pour eux. Le roi aura de la peine à essayer son veto sur cette matière.
Le Corps législatif est plus aisé à composer que les corps administratifs. Si vous avez cent travailleurs, et le reste de gens de bon sens, tout ira bien... Nos administrations auront de la peine à se mettre en mouvement. Les administrateurs voudraient bien avoir des commis chargés de faire leur travail. La lenteur, la mauvaise volonté, et la résistance active ou passive de ces corps peuvent occasionner de grandes inquiétudes : la législature devra leur demander les états des impositions, et les exiger à lerme fixe, et tancer sévèrement les négligences.
Le plus grand embarras de la législature sera de surveiller les opérations de la monnaie et des assignats. Tout ce qui se fabrique de monnaie est accaparé, ainsi que tous les petits assignats. Le change de la monnaie et des assignats peut monter encore et devenir désespérant ; le papier-monnaie d'Amérique perdit prodigieusement, celui de France devait perdre fort peu. Heureux ceux qui feront tomber cet agiotage, qui devient effroyable! Je
(i) Robert Lindet, frère de Thomas, avait été élu député à TAssemblée législative par l'assemblée électorale de TEure, le 30 août 1791.
314 CORRESPONDANCE DE THOMAS LINDEr
crois que tous les petits assignats mis en émission sont vendus.
Il sera bien intéressant de surveiller de près la contrefaçon des assignats. Ce serait un terrible échec qu'une contrefaçon, non seulement par la perte qu'elle occasionnerait, mais par la défiance qu'elle inspirerait.
Vous avez à faire la loi sur les inscriptions des naissances, mariages et baptêmes ; avant de les attribuer aux municipalités, vous examinerez si elles n'ont pas assez à £a.ire, si vous leur donnerez cet excédent de travail sans traitement quelconque.
Je crois que nous vous laisserons intacte la question du divorce, et vous ferez bien de la léguer aussi à vos successeurs.
Je crains bien la révocation du décret du 1 5 mai pour les colonies. Vous aurez à traiter définitivement cette question et toutes celles qui regardent Torganisation de ces contrées. Tous les colons blancs sont des flibustiers aussi scélérats que les conquérants.
Vous raccorderez tous les décrets un peu disparates , vous réorganiserez des parties d'administration, vous aiu'ez eu Texpérience pour vous. Nous ne l'avions pas, et nous avons souvent commencé des parties sans savoir où cela nous conduirait.
Vous substituerez un code civil à toutes nos lois et coutumes bizarres.
Occupés à démolir et à rebâtir, nous n'avons pu veiller sur l'exécution d'aucunes parties. Cette surveillance générale, prompte et sévère, est le sûr garant du succès, mais presque partout les tribunaux conservent un levain de Tancienne gangrène.
Une députation a porté hier la Constitution au roi.
Il est probable que pour se réconcilier par une cérémonie extérieure et imposante avec le peuple, l'acceptation se fera au Champ de la Fédération, en présence des deux législatures. Il n'est pas à craindre que le pouvoir
exécutif gagne trop de popularité. Cependant j'aurais désiré que cela se fit tout simplement dans la salle des séances. Ce qui n'offre pas de danger aujourd'hui en offrira par la suite, si quelque prince sait tourner les tètes mobiles des Français. Les Parisiens feraient à mon ^gré une fort bonne chose, s'ils laissaient vide le Champ de la Fédération, le jour de la cérémonie. (Papiers R. Lindet.)