CXCIX. — À R. Lindet. Paris ^ le 4 octobre
Mon frère, vos collègues vont vite en besogne; ils ont promptement vérifié les élections, sauf quelques-unes contestées. Plusieurs contestations ont été jugées; ils se sont constitués dimanche, j'ignore ce qu'ils ont fait hier.
Si vous arrivez ici dimanche matin, vous êtes invité à dîner chez un compatriote
L'abbé Fauchet a été élu, malgré les dénonciations, décrets de prise de corps, rapports à l'Assemblée nationale, adresse du département du Calvados, etc. Son élection a été confirmée sans difficulté. On avait furieusement travaillé pour écarter certaines gens de votre législature. On vous a bridés, entravés. Je ne sais comment vous vous en tirerez avec le pouvoir exécutif. Je crois que toute l'adresse de ses conseillers ne suffira pas pour l'enhardir
(i) Toutes les lettres qui suivent font partie des papiers de Robert Lindet.
à VOUS résister trop vigoureusement, mais il est croyable qu'ils essaieront leur crédit. Avez- vous fait toutes vos dispositions pour un voyage de long cours ? Vous ètes-vous mis sans gite et sans pied-à-terre à Bemay?
Je crois qu'à votre retour vous serez moins embarrassé que moi : vous serez au commencement de l'été et vous aurez une maison de campagne. J'espère qu'alors je pourrai vous offrir un pied-à-terre à la ville.
Maintenant, je logerai à la grâce de Dieu, sous les auspices de l'amitié (i).
Nos administrateurs d'Évreux prétendent que c'est ma faute si je ne suis pas logé : je devais accepter leur plan de convertir l'évêché en séminaire et prendre le doyenné pour logement. La conversion de l'évêché en séminaire était une belle spéculation : j'imagine qu'on avait calculé ce que cela devait rapporter.
Je crois que je ne vous écrirai plus.
Je suis dans un état semblable à celui d'un homme échappé à un naufrage. Stupeur et lassitude, voilà ce qui est écrit sur le front de presque tous les ci-devant députés. Riçn de plus singulier que notre rencontre. Rien de plus singulier que ma destination à voyager et à mener une vie errante.
Je vous verrai avec plaisir, et moi j'irai je ne sais où, faire je ne sais quoi.
Le roi bien décidément, je croîs, ne veut pas être de notre religion. Il lui en a coûté furieusement des lampions pour faire oublier qu'il n'allait pas au Te Deum. Je crois qu'il n'acceptera pas la présentation d'un ouvrage apostolique et d'une lettre au pape que nous avons faite avant de nous quitter, nous évêques ci-devant constitutionnels, aujourd'hui hors la Constitution.
(I) En effet, le département n'avait point encore fourni de logement à révêque de l'Eure. Les administrateurs voulaient le forcer à convertir l'évêché en séminaire, ce à quoi Th. Lindet refusait de consentir. Il logea donc à Evreux chez des amis, M. cl M«» Passot, qui se montrèrent toujours d'un dévouement inébranlable pour les deux frères Lindet.
J*ai bien peur que les affaires du clergé ne reviennent encore échauffer quelques esprits à présent qu*il est bien dépouillé. Quand vous voudrez lui ôter quelque chose, observez que vous lui enlèverez la peau.
Je vous attends.
ce. — Au même. Evreux^ le ij octobre 1791.
Mon frère, vous voilà donc législateur, et sans doute assermenté et exerçant vos fonctions. Vous ne serez pas étonné de ce que l'opinion des Parisiens n'est pas encore bien établie sur le compte de votre législature et de ce que la législature elle-même n'a pas encore une marche bien ferme. Les Comités vont donner occasion de mettre plus d'ordre dans les discussions, et beaucoup de gens, trop empressés de parler, apprendront à se taire.
On vous proposera des règlements contre les réfractaires. Le nouveau clergé a à se défendre contre une classe qui voudrait que l'ancien et le nouveau s'entredétruisissent, contre les courtisans qui voudraient rétablir l'ancien, et contre l'ancien clergé qui jouera la religion pour rattraper ses biens. J'ai conseillé à plusieurs évèques, vos collègues, de ne pas solliciter de décrets, de demander la question préalable, de dire : « La loi est faite contre les perturbateurs du repos public. »
On sollicite promptement les règlements pour constater les mariages, baptêmes et sépultures. Cette loi autorisera indirectement les mariages des prêtres. Elle aura un terrible effet : elle n'en aurait pas, si le prêtre qui se marie était censé abdiquer ses fonctions. Votre loi ne prononcera pas, et les tribunaux jugeront comme ils voudront. Je vous parle beaucoup de matières ecclésiastiques, et vous ne voulez pas de Comité ecclésiastique.
Nos évêques ont présenté au roi notre ouvrage constitutionnel : je craignais que le roi n'en voulût pas entendre
parler. Je suis fâché que cet ouvrage ne soit pas mieux limé. Les anciens gardes françaises regrettent de quitter Paris, et les Parisiens regrettent de les voir partir. Ni les uns ni les autres n'ont tort, à mon avis. Dire aux Parisiens d'avoir confiance, lorsque les émigrants désertent, lorsque mille circonstances annoncent qu'on voudrai t. bien les leurrer, c'est dire à un malade : « N'ayez pas la fièvre. » Cependant, je crois que la maladresse de nos ennemis est un préservatif spécifique contre leurs mauvaises intentions.
Je vous exhorte à vous ménager : ne vous impatientez pas d'entendre les bruits, les clameurs et de voir quelques explosions dans l'Assemblée. Ne vous épuisez pas sous prétexte de rétablir l'ordre. Réservez-vous pour des questions qui en valent la peine. Ne vous usez pas pour des motions qui sont le patrimoine de la médiocrité. On ne pardonne pas à celui qui paraît trop souvent sur la scène, et d'ailleurs, vous n'y tiendriez pas.
J'ai eu bien du regret de ne pas vous voir et de ne pas passer quelques moments avec vous à Paris.
Voici quelques notes sur les personnes qui peuvent vous être utiles, dont plusieurs iront vous voir...
Si vous faites connaissance avec l'évèque de Lyon, vous lui parlerez de moi. L'évèque de Limoges est un homme aimable, modéré. Le vieux évèque de Pamiers est original, pétulant, mais très accommodant. Bayeux et Amiens seront les plus ardents : j'ai oublié de faire connaissance de ce dernier.
L'ex-capucin M. Chabot, vicaire de M. Grégoire, évêque de Blois, veut qu'on parle de lui. Dieu sait quand vous le ferez taire. Je. me tais pour vous souhaiter le bonsoir. On a regretté ici ( i) de ne pas vous avoir retenu plus longtemps.
(i) Chez M. et M»» Passot, à Évreux.