‹ Correspondance de Thomas Lindet pendant la constituante et la législativeChapitre 176 sur 217 · CCI. — Au même. Évreux^ le 20 décembre · texte numérisé non relu

CCI. — Au même. Évreux^ le 20 décembre

Mon frère, la masse des assignats en circulation augf. mente. Cela ne fera pas tomber le prix de l'argent. Les bruits de guerre le renchérissent, bien des gens doivent accréditer ces bruits pour tirer parti de leur agiotage.

Il est impossible de ne pas créer de petits assignats : i"* pour faire disparaître cette masse énorme de billets de confiance qui infecte le commerce et qui finira par y donner une grande secousse; déjà les craintes se multiplient et les risques sont incalculables ; des sociétés peu accréditées font de grandes émissions, et ces billets sont contrefaits; 2"* la fabrication de la monnaie, du métal des cloches, ne se fait point et ne se fera que progressivement, et l'on sera toujours dans la disette.

On veut fatiguer le peuple, qui ne tardera pas à se lasser de voir de mauvais papier et pas un sol. Les directeurs des monnaies ont mieux aimé fabriquer les anciens sols que les nouveaux.

Quelques grandes manufactures fabriquent et ne vendent plus. Cet exemple sera peu suivi, à moins que la guerre n'éclate. Ce n'est pas une guerre régulière qu'il nous fallait, c'était une invasion prompte et rapide sur les territoires où il se faisait des rassemblements, après avoir semonce les puissances qui les protègent.

Les bruits de guerre vont entraver le commerce et les manufactures. Ils vont jeter la terreur et le découragement parmi les esprits faibles : ils vont diviser les meilleurs patriotes. Cette division dans les opinions encouragera les émigrés et leurs protecteurs internes et externes.

Quelle guerre que celle dirigée par les ennemis de la Constitution! Si la nation voulait la guerre, le gouvernement et les émigrés trembleraient et demanderaient la paix. La nation n'ose désirer la guerre, parce qu'elle ne se ferait pas pour elle, ni comme elle voudrait. Si on

faisait la guerre, la première place ennemie à prendre serait le château des...

La division des Feuillants et des Jacobins a été bien funeste à la fin de l'Assemblée constituante ; elle ne vous le sera pas moins.

Le décret concernant le payement aux émigrés sera sanctionné le plus tard possible : le décret des réfractaires ne le sera pas. On n'a osé le dire dans la visite qui vous a été faite, mais on a voulu préparer les esprits, opérer une grande commotion, inspirer la confiance, gagner du temps.

Je ne m'aviserai pas d'aller m'établir à l'évéché dans cette saison. Quelques maussades réparations ne m'y détermineront pas, n'ayant ni meubles ni provisions. Je retournerai passer janvier à Bernay; j'éviterai les visites que je ne rendrais pas, et je serai moins à charge à la maison de M"* Passot, que je crains d'ennuyer.

CCIL — Au même. Évreux, le 28 décembre ijçi.

Mon frère, les Carra, Marat, Desmoulins dorment-ils? C'est à eux à porter la terreur chez les despotes de l'Europe. Ce n'est pas de la part des peuples voisins qu'un peuple libre doit craindre la guerre. Les peuples envieront la sagesse, la liberté des Français, non pour les détruire, mais pour les acquérir; en se battant contre nous, ils formeront des vœux pour nous. Ce sont les maîtres des troupeaux d'hommes qui sont nos ennemis, c'est eux qui nous attaqueront, c'est contre eux qu'il faut se défendre. Il ferait bon les menacer sur leur trône. Il faudrait leur annoncer que si la France rencontre des Porsennas, elle produira des Scaevolas. Il faudrait les menacer d'un ordre de chevalerie destiné à les attaquer eux-mêmes, et publier que leur dévouement serait récompensé dans leur personne et dans celles de leurs veuves

et de leurs enfants. L'Assemblée nationale n*osera pas proposer une telle association ; mais si les journalistes, bien exaltés, parlaient de cette institution, elle n'aurait pas besoin d'exister pour produire un grand e£fet.

Les membres du nouveau directoire suivront, je crois, les errements de l'ancien ; ils se sont retirés du club des Amis de la Constitution.

Je suis totalement étranger aux habitants d'Évreux. Je suis forcé d'y rester pour faire quelques ordinations extraordinaires; je serai forcé de faire rapidement quelques prêtres, mais j'ai peu d'ordinants en état. Il Êiut prévenir les plaintes des campagnes, les manœuvres des insermentés, et remplir les places vides.

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