CCXX. — Au même. Évreux, le 30 mai
Mon frère, samedi soir, assemblée générale de la commune d'Évreux. On adopta la plantation de l'arbre de la
(i) Sobriquets de deux gardes nationaux de Bernay.
352 CORRESPONDANCE DE THOliAS UNDET
liberté décoré du bonnet rouge. Je fus obligé d'ouvrir l'assemblée : personne ne voulant prendre la parole, je fus nommé avec le maire et le commandant pour planter Tarbre. La cérémonie devait se fiiire lundi : j'alléguai mon voyage de Couches, et elle fut anticipée à dimanche. Elle eut lieu après le sermon que je fis à la cathédrale. Je ne sais si c'est la pluie qui refroidit les imaginations ébrolciennes, ou si la glace naturelle au climat n'a pas encore fondu au feu de la Constitution.
Lundi, grande fête à Couches. M. de Garambouville, commandant, a rendu toute la ville patriote, hors la municipalité. Je prêchai et célébrai le matin; le soir, l'arbre de la liberté fut planté, les drapeaux bénits, et je haranguai l'assemblée sur la place. Le caractère des Conchois est fortement prononcé : les haines y sont fortes et accentuées. Il m'a fallu trois heures de la discussion la plus vive, la plus animée pour ramener la municipalité au vœu de la garde nationale. M. Nouvel, maire, M. de Fougy, procureur de la commune, M. Echard, officier municipal, etc., ont soutenu l'assaut en combattant chacun à leur manière. J'ai emporté la place par la famine, par la constance des attaques ; ils ont cédé par lassitude ; ils ont assisté à la cérémonie. J'ai sauvé l'honneur de leur délibération, par le moyen de deux ou trois épingles avec lesquelles j'ai retroussé les rubans tricolores sur le bonnet, pour diminuer l'éclat du fond rouge que ces messieurs n'aiment pas.
Heureusement, le drapeau n'avait pas été déployé, et le drapeau est chargé d'ornements surmontés du bonnet rouge. Il fut déployé après la bénédiction. Ce fut la tête de Méduse. Les municipaux retrouvèrent à peine leurs jambes pour s'en retourner, les Conchois pour danser autour de l'arbre de la liberté. La femme d'un garde national s'est avisée de faire une fille ce jour-là, et j'en suis le parrain avec M"* de Garambouville, femme fort
aimable, chez laquelle est le rendez* vous des patriotes : grand dîner, grand souper, danse. Le mardi, dîner, visite à la femme en couche, escorte nombreuse à pied et à cheval, à mon départ comme à mon arrivée.
C'est une des fêtes les plus patriotiques que j'ai vues. Mais la municipalité sera longtemps un obstacle à la tranquillité de cette ville, dont l'esprit est bon. Je suis revenu hier au soir, excédé de fatigue, ayant laissé la promesse d'y retourner le premier dimanche de juillet, jour du rassemblement des bataillons du canton et de toutes les provinces qui viendront pour la confirmation.
Si la municipalité n'avait pas cédé, il eût été difficile d'empêcher qu'elle ne fût insultée : c'était un moment de crise.
Les ennemis de la Constitution ont toujours promis que la contre-révolution se ferait fort doucement, sans beaucoup d'effusion de sang. Est-ce pour acquitter cette promesse qu'on multiplie ces petits combats où nous sommes toujours inférieurs ? On espère, à la faveur de ces échecs, décourager la nation, enhardir les ennemis du dedans.
Hier au soir, à mon arrivée, on répandit des inquiétudes sur Texistence des troubles à Paris : ce matin, ces bruits courent encore. J'ignore ce qui en est et presque ce qu'on en dit ici.
Nos réfractaires devaient être consternés ; on me dit qu'ils sont furieux ici. Dimanche, en prêchant, j'invitai à ne pas les dénoncer légèrement. J'annonçai que, si ces messieurs voulaient se rassembler dans la plus vaste maison de la ville pour éviter les soupçons élevés contre eux, je m'offrais pour leur caution ; que je consentais à demeurer avec eux, pour leur prouver que les amis de la Constitution sont ausçi les amis de la religion et de l'humanité. Mon discours fit une sensation touchante et agréable aux auditeurs. Les réfractaires n'y étaient pas,
et ne me prendront .pas au mot Volontiers, je leur tiendrais parole (i).
Des habitants des Baux de Bseteuil vous présentent une requête, qu'ils sont venus à Couches m'engagrer à vous recommander : vous n'en avez pas besoin.
Si les troubles sont réels, je devrai restera Evreux ; sinon, je pars vendredi matin pour trois courses apostoliques, le Bec, Saint-Clair et Combon. J'arriverai ici la veille du Saint-Sacrement. Si vous m'écrivez avant cette époque, adressez à Bernay.