‹ Correspondance de Thomas Lindet pendant la constituante et la législativeChapitre 33 sur 217 · XXIII. — Aux officiers municipaux de Bernay · texte numérisé non relu

XXIII. — Aux officiers municipaux de Bernay

Paris, le i8 janvier 1790.

Messieurs, j'ai reçu avec bien de la sensibilité les témoignages honorables de votre confiance (i), pendant le temps d'une administration sage et patriotique que le vœu de nos concitoyens vous a confiée. Mes sentiments vous étaient connus dès le temps qu'ils n'étaient pas encore ceux de toute la France, et je comptais sur le zèle et le dévouement pour le bien public dont vous étiez animés et que vous avez heureusement communiqués à tout ce qui vous environne. Il me restait un désir, que les circonstances ne me permettront pas d'exécuter, c'était de vous envoyer une carte de la nouvelle division des districts, qui est encore suspendue, et, d'après la nouvelle que vous me donnez que les décrets concernant les municipalités vous sont parvenus, ces nouveaux corps politiques seront organisés avant que je sois à portée de vous faire cet envoi. Du moins, il me reste l'espérance que vous voudrez bien agréer cette offrande patriotique, que je réaliserai entre les mains des officiers de la nouvelle municipalité de la ville de Bernay. Je ne puis imaginer un autre moyen d'exprimer à mes concitoyens le respect et l'admiration que m'ont inspirés leur fermeté et leur patriotisme.

Dans toute la correspondance que j'ai eu l'honneur d'entretenir avec vous, j'espère qu'il sera notoire que la franchise et la volonté du bien général nous ont dirigés, sans qu'il se soit mêlé aucune vue ni aucun intérêt partî-

(i) Cette lettre répond à celle du 16 janvier, adressée par les officiers municipaux de Bernay à Th. Lindet pour le remercier de ce qu'il avait fait pour la ville dans la question des districts, et lui signaler des assemblées nocturnes et le colportage d'écrits incendiaires, notamment un projet d'arrêté à prendre par tous les bailliages. Ils remarquent aussi que Tiatendant affecte de ne pas signer les lettres d'envoi, et qu'ils lui ont fait l'observation de cette inadvertance.

culîers. Lorsque nos idées ont été assurées sur la division du royaume, je ne vous ai point dissimulé que je me renfermais dans des vues modestes pour assurer une existence à la ville de Bernay, telle que sa position l'exigeait; je n'ai point évité la jalousie de vos voisins, et, si je n'avais pas compté sur votre équité, j'aurais pu craindre d'encourir votre blâme pour n'avoir pas porté plus haut vos prétentions.

Je ne suis point étonné des écrits incendiaires qui circulent dans vos environs. Je sais combien il existe d'ennemis de la Révolution, mais je ne les connais pas; il serait heureux que quelques-uns donnassent assez de prise sur eux pour servir d'exemple aux autres, mais les mauvais citoyens sont industrieux pour cacher leurs démarches, et ceux qui' feraient quelque imprudence sont peut-être plus à plaindre qu'à condamner pour avoir été trompés. Il est difficile d'atteindre les auteurs, et d'ailleurs, il est dans nos mœurs de ne pas ensanglanter la Révolution. Les ennemis de la liberté profitent de l'indulgence et la transforment en licence. Aujourd'hui, un député, sans doute désespéré que toutes les commotions tentées à Paris et dans les provinces ne réussissent pas, a tenté une motion infernale. M. Maury, défenseur du clergé et de ses 50,000 livres de rente, a pris le ton charitable pour le pauvre peuple de Paris, et proposé d'anéantir les aides et les entrées de Paris, et de substituer un impôt sur le luxe. On craignait de voir encore le peuple courir aux barrières. La cause a été bien plaidée; on a fait voir l'impossibilité d'éviter la banqueroute, si on supprime les entrées de Paris. On a démontré que l'impôt sur le luxe réduirait 200.000 ouvriers de Paris à la plus horrible misère. Le pauvre diable d'orateur et ses commettants ont été bien plus stupéfaits encore, lorsqu'on a opposé à la motion celle de réduire à 3,000 livres tous les gros bénéfices, et d'employer le reste au soulagement des pauvres pour lesquels il avait employé son éloquence,

mais auxquels il dispute sa bourse. Cette motion, qui accorde peut-être trop aux abbés et trop peu aux évéques, n'a pas eu de suite; elle est ajournée; il faudra qu'elle revienne. Vous pouvez juger combien on redouble d'efforts pour faire échouer les opérations de l'Assemblée au moment qui devient décisif.

Je ne crois pas que vous deviez accorder beaucoup d'importance à la nouvelle forme introduite par votre intendant; la mission de ces messieurs va expirer; leur signature est moins que jamais une condition légalement requise pour authentiquer les actes de législation. Cependant, si on vous envoie des décrets imprimés sans signatures à la main de la Chancellerie, cela pourrait donner lieu à des abus qu'il serait utile de prévenir. Dans ce moment, il n'y a pas d'altération dans les exemplaires qui vous ont été adressés; mais, en loi générale, il ne doit pas être permis d'envoyer des actes dont l'authenticité n'est pas garantie par une signature. Je vous prie donc de me faire savoir si cette formalité est remplie; quand elle ne le serait pas, cela ne doit pas vous empêcher de mettre la loi à exécution.

Nos magistrats de Rennes sont venus à la barre recevoir leur brevet d'incapacité. Une adresse de la ville de Rennes remercie l'Assemblée du décret prononcé contre ces magistrats, déclare que le discours de M. Le Chapelier contient vérité dans l'exposé des faits et des principes, et prie M. le président de lui faire les remerciements de la ville, qui a consigné son discours dans ses archives. — Voilà encore un violent échec pour l'aristocratie. (Arch. Bernay.)

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