XXIX. — Aux officiers municipaux de Bernay
Le 4 février 1790.
[Il commence sa lettre en indiquant les mesures prises à la séance de la veille pour la réorganisation de la chambre des vacations de Rennes (i). La dénonciation au Châtelet a été ajournée.]
Aujourd'hui, jour mémorable aux bons citoyens, le roi a fait annoncer, par une lettre de sa main, écrite au président, qu'il se proposait de venir à l'Assemblée vers midi, et qu'il désirait y être reçu sans cérémonie. On n'a pas fait fermer la porte, sous prétexte de décorer la salle ; une députation a été au-devant du roi ; il est monté à la place du président, et le président s'est placé à sa droite, où un deuxième fauteuil était préparé. Sa Majesté était suivie du garde des sceaux, de M. Necker, etc., qui n'ont pas de place marquée comme aux anciens lits de justice. Pour éviter le cérémonial, le roi s'est tenu debout et a lu un discours plein de sensibilité, dans lequel il a peint les maux de la France, les dangers de l'anarchie et a fait une exhortation paternelle à ceux qui ont perdu leurs privilèges d'oublier ces souvenirs; il a dit des choses consolantes pour la noblesse et le clergé; il a rappelé qu'il a aussi des sacrifices à faire ; il a parlé de son amour pour son peuple et de l'amour du peuple pour lui ; il a témoigné une profonde sensibilité sur les attentats formés contre la propriété ou la sûreté personnelle ; il s'est engagé
(i) Séance du 4 février. Moniteur^ III. 297.
à maintenir la Constitution, dont il a fait Téloge; il a déclaré que ceux qui feraient des efforts pour la détruire seraient ses ennemis et ceux de la nation ; il a exhorté les partis à se réunir; il a annoncé que la reine, de concert avec lui, élèverait le dauphin dans l'amour de la liberté publique et de la nouvelle Constitution. Le roi a été vivement applaudi à son arrivée, pendant son discours et à son départ ; une députation Ta accompagné. La reine, reconduisant ses enfants, est venue au-devant du roi dans le jardin des Tuileries; elle a dit à MM. les députés qu'elle partageait les sentiments que le roi venait de témoigner à l'Assemblée nationale, et elle a répété ce que le roi avait dit de l'éducation du dauphin, dont elle a promis de feire le plus zélé défenseur de la liberté publique et de la Constitution.
Après le départ du roi, arrêté qu'une députation nombreuse ira ce soir lui porter, ainsi qu'à la reine, les remerciements de l'Assemblée. Diverses motions ont été proposées. Arrêté qu'une adresse sera envoyée dans les provinces avec la relation de ce qui s'est passé, pour apaiser les peuples irrités contre l'aristocratie aux abois, et pour dissiper tous les doutes qu'on s'efforcerait d'accréditer sur le concert qui règne entre le roi et la nation. Il est difficile de peindre les diverses impressions qu'ont éprouvées les membres du parti de l'opposition : quelquesuns d'entre eux ont proposé que le président se retirât sur-le-champ vers le roi, pour lui annoncer que, déterminés par ses conseils paternels, tous les esprits s'étaient réunis. Cette motion n'a pas eu un grand succès, mais on en a proposé une plus énergique, et il a été décrété qu'à l'instant tous les députés allaient prêter le serment civique à la tribune par appel nominal, que les absents ou les refusants ne seraient admis à voter qu'après avoir rempli cette auguste cérémonie. Pendant l'appel, le garde des sceaux est venu prendre place de député, et, à son rang d'appel, il est monté à la tribune et a
prêté le serment. Cette démarche lui rend un peu de popularité; elle a été très applaudie. MM. Bailly et de La Fayette n'ont pas manqué cette séance et ont été applaudis. On a applaudi, dans un autre sens, au serment de quelques membres de l'Assemblée, tels que Maury, Malouet, etc. M. d'Eprémesnil avait sans doute éprouvé quelque anxiété de conscience; il était sorti pour ne pas répondre à son appel, mais il est revenu ainsi que plusieurs autres. Le vicomte Mirabeau et plusieurs autres, notamment quelques membres de votre parlement agonisant, ont pris le temps de la réflexion. L'évêque de Perpignan est le seul qui, monté à la tribune, eût voulu faire des distinctions et prêter un serment conditionnel; il a été mal accueilli et a fini par prêter le serment pur et simple.
L'appel fini, les suppléants et députés extraordinaires ont fait demander à être admis au serment; toutes les galeries d'hommes et femmes ont levé la main et prêté le serment, et le procès-verbal fait mention du serment de tous les citoyens et citoyennes assistant aux tribunes.
De cette fois, je crois que le coup est mortel pour l'aristocratie : il n'est guère aisé qu'elle se relève de ce coup. Le roi a invité à quitter toutes les défiances et à se hâter de rendre du nerf au pouvoir exécutif. Cette partie du discours est assez adroite; dans le fait, je crois qu'il n'existe plus de risques du côté de la cour, mais il faudra prendre des mesures telles qu'elles puissent garantir du retour d'une maladie dont je crois qu'on ne guérit pas radicalement : de l'envie d'abuser du pouvoir. Le meilleur des rois peut être trompé. Le clergé et la noblesse ont juré sur l'autel de la patrie, mais comme c'est une divinité qu'ils ne connaissent guère, il convient de les tenir dans la nécessité de garder leurs serments. Je crois cependant qu'ils rendent les armes. Dès hier, le décret de Rennes n'éprouva pas de difficultés. Cela accélérera notre ouvrage. Sitôt que le discours sera imprimé, je vous l'en-
verrai : il y a quelques mots en faveur de la prétendue propriété de la noblesse et du clergé, mais cela est insinué légèrement.
Je joins ici une suite du rapport sur l'organisation du pouvoir judiciaire, qui a été lu mardi (i), et quelques exemplaires de feuilles que (François) Lindet m'a demandées ; je pourrai vous en envoyer encore, si vous le jugez convenable.
Paris est illuminé.
Une circonstance déprécie Théroïsme de M. de Favras. Le rapporteur l'ayant interpellé à l'Hôtel de Ville de déclarer le grand seigneur qui lui avait donné .2 400 livres, il demanda si, d'après cette déclaration, on suspendrait son supplice, et si elle donnerait lieu à une nouvelle instruction. Le magistrat s'étant tenu sur la négative : « Dans ce cas, dit le marquis, je mourrai avec mon secret. » Il est heureux qu'il l'ait emporté (Arch. Bemay).