‹ Correspondance de Thomas Lindet pendant la constituante et la législativeChapitre 39 sur 217 · XXX. — A R. Lindet. Le 5 février jygo · texte numérisé non relu

XXX. — A R. Lindet. Le 5 février jygo

Mon frère, recevez mon compliment sur les marques d'estime et de confiance que vous recevez de vos concitoyens. Je souhaite qu'ils vous en donnent bientôt de plus solides, en vous procurant un emploi lucratif parmi ceux dont il faudra bientôt s'occuper.

Je crois qu'on nommera trois commissaires pour chaque département, pour diriger les opérations : ils seront à la nomination du roi. Si cela a lieu, comme il est probable, j'espère que vous serez adjoint à M. le duc de Bouillon et à M. Letellier, d'Évreux. Je vous recommanderai, au nom de M. Buzot, mon collègue, une confiance et un concert avec M. Letellier, son ami, dont il me dit du bien.

Un mémoire adressé par des fermiers de Tévêque

(x) Il s'agit du rapport de Thouret, lu dans la séance du 2 février 1790.

d'Évreux, de l'abbé de Foy et de Tabbé Roger, contre la suppression des dîmes, et qui contient une sortie contre les députés, m'engage à vous demander, de mon côté, si vous pourriez nous procurer une adresse signée de bien des gens de campagne, qui applaudirait à Tabolition de la dime, sans cependant parler du remboursement ni du non-remboursement, et qui désavouerait les réclamations faites au nom des habitants des campagnes, pour la conservation de la dîme. Il serait bon qu'il yen eût un grand nombre et que cela fût prompt. MM. Buzot, etc.^ s'en procureront, et nous dénoncerons le mémoire.

Le décret qu'on vient de rendre relativement au clergé vous préparera de Touvrage (i ) : tous les bénéficiaires sont obligés à donner dans le mois du jour de la publication du décret, une déclaration du nombre de leurs bénéfices, de leurs pensions de quelque nature qu'elles soient, même l'ordre de Malte, de Saint-Lazare et les chanoinesses. Ces déclarations doivent être faites à peine de déchoir des bénéfices ou pensions non déclarés, devant la municipalité des villes les plus à portée du lieu de la résidence des bénéficiers, et les municipalités les enverront à l'Assemblée nationale...

... On vient de décréter provisoirement la vente des établissements du même ordre, qui se trouvent multipliés dans les mêmes villes (2). Voilà donc les biens du clergé mis en vente. La vente est ajournée jusqu'à ce qu'on ait statué sur les religieux et sur les droits féodaux.

[Il raconte plaisamment les efforts de M. Dulongchamp pour obtenir, à Orbec, le siège du tribunal du district de Lisieux, ses déboires, ses espérances et son succès; puis les efforts de Lisieux pour obtenir d'être le chef-lieu du département au lieu et place de Caen.]

L'ambition démesurée de cette ville, son âpreté et son

(i) C'est le décret du $ février 1790.

(2) C'est l'objet du même décret du 5 février 1790.

peu de patriotisme méritaient bien ce traitement, et c'est ce qui a fait gagner la cause d'Orbec, que le Comité condamnait hautement et même avec chaleur ; mais la Normandie a fourni quelques députés qui ont eu pitié d*Orbec et trouvé juste de ne punir Lisieux, qui, d'ailleurs, sera toujours le centre d'un commerce actif. Lisieux fera bifen de trouver d'autres errements pour conserver son évéché : il est heureux que les évéchés ne soient pas prochainement à Tordre du jour.

Je suis fâché que les matières ecclésiastiques ne soient pas prêtes dans un moment où feu nos seigneurs sont encore tout étourdis du coup d'hier : ils auront le temps de reprendre leurs sens. Le Comité des afiFaires ecclésiastiques est si mal composé qu'il est difficile qu'il travaille bien et beaucoup. On va le recruter. On entamera lundi la féodalité : je crains bien encore le travail de ce Comité...

[Il demande ensuite des détails très circonstanciés sur Beaumont-le-Roger, sa population, ses ressources. 11 faut prendre toutes ses précautions pour le cas où Beaumont voudrait prétendre à être le siège d'un tribunal.]

Le président de Frondeville dormait encore, quand on a jugé ses clients de Lisieux. Je reçois la nouvelle de votre élection (i), par une lettre infiniment obligeante de Messieurs du comité électif et par celles de M"* Depierre et de François Lindet {2). (Papiers R. Lindet).

XXXI^ — Aux officiers municipaux de Bernay.

Paris, le j février lyço,'

Messieurs, j ^applaudis de toute mon âme aux choix de mes concitoyens, je partage la reconnaissance de ceux

(i) R. Lindet venait d'être élu maire de Bernay. Voir plus loin, p. 70.

(2) M<n« Depierre était la sœur de Lindet qui habitait Bernay, comme son troisième frère François Lindet. Ce dernier, né à Bernay le 2; octobre 1752, n'a occupé aucun emploi public.

qu'ils ont trouvés dignes de leur confiance. Le même esprit aura présidé aux scrutins dont je n'ai pas encore connaissance. Les premiers annoncent que les habitants de Bemay ont recherché ceux qui avaient montré le plus de zèle, de patriotisme, de générosité et de courage dans les circonstances difficiles; il faut espérer sur un meilleur temps.

La démarche du roi auprès de l'Assemblée nationale a réveillé l'enthousiasme public, et atterré l'aristocratie. J'en ai fait passer le détail à mon frère qui, sans doute, vous en a instruits. A l'exemple delà Commune de Paris, tous les districts s'assemblent dans leurs églises, les hommes, les femmes, les enfants prêtent le serment civique et jettent leur nom dans l'urne et une aumône.

Les grenadiers de la garde nationale, la plus belle troupe qui ait sans doute existé, s'assemblent aujourd'hui, sur le Carrousel, pour prêter le serment : la multitude qui couvrira la place s'unira certainement à cet engagement religieux.

La séance d'hier au soir fut une continuation de ces élans patriotiques ; les écoliers des collèges présentèrent des dons patriotiques et prêtèrent le serment civique.

Les volontaires de la Bastille amenèrent un orateur qui nous harangua plus de temps qu'il n'en fallut pour prendre cette citadelle. Ces braves espèrent que le cadavre de l'aristocratie ne ressuscitera plus. Ne possédant rien, ils offrent pour don patriotique la dernière pierre de la Bastille, qu'ils ont prise, disent-ils, sans s'en apercevoir.

Le Châtelet, en grande cérémonie, fut introduit : ce corps nombreux prêta le serment à la Constitution. Les circonstances disposeraient à l'indulgence. On proposa l'affaire des ci-devant juges de la deuxième chambre des vacations du parlement de Rennes; on ordonna qu'ils seraient mis en liberté et qu'ils ne pourraient être relevés de l'incapacité aux fonctions de

citoyens actifs» encourue par leur refus de rendre la justice, que lorsqu'ils auraient présenté leur requête au Corps législatif, pour être admis au serment civique.

Les citoyens qui ont le plus nui à la Constitution ont prêté le serment; cependant il y en a quatre qui ont annoncé leurs scrupules.

Quelques-uns se sont absentés, mais le plus grand nombre s'est depuis acquitté de ce devoir : je crois que, dans le royaume, il y aura peu de ces âmes timorées qui craindront de jurer d'observer ce que leur commandent le roi et 24 millions d'hommes. Dire que tous le jureront de bon cœur, c'est une autre affaire.

Sous peu de jours, je vous ferai passer une adresse de l'Assemblée nationale et la relation de la journée du 4 février, qu'il sera utile de faire lire aux prônes. (Arch. Bernay).

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