XXXVI. — Aux officiers municipaux de Bernay
Paris, le i6 février 1790.
Messieurs, le garde des sceaux a fait passer ce matin un mémoire de la part du roi contenant des griefs contre l'inaction des officiers municipaux de Béziers (i) qui se sont retirés et n'ont pas voulu requérir le pouvoir militaire dans une émeute populaire, dans laquelle cinq commis ont été mutilés et pendus, leurs femmes et leurs enfants maltraités.
Cette affaire peut être présentée sous un jour défavorable. Bien des gens désirent qu'on rende l'énergie au pouvoir exécutif, c'est-à-dire qu'on abroge le décret constitutionnel qui déclare que la force militaire ne peut être employée que sur la réquisition des officiers civils. La
(i) Moniteur, III, 187.
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négligence des officiers civils peut occasionner une responsabilité; mais, tant qu'on ne sera pas las de la liberté, on ne rendra pas au pouvoir militaire cette énergie qu'on sollicite.
Les gentilshommes périgourdins, limousins, quercinois voudraient qu'on envoyât à leur secours de la cavalerie, de l'infanterie, etc, et qu'on affi'anchlt ces braves gens de la subordination incommode du pouvoir civil. Ils nous ont renouvelé l'histoire des désastres qui alarment leurs confrères; des brigands, c'est-à-dire les habitants de ce pays, menacent d'apprendre à lire : que deviendront les gentilshommes dont le patrimoine était l'ignorance des paysans? Ces mêmes brigands envoient, de paroisse en paroisse, Tordre de planter le mai et d'éclairer les châteaux, et cela s'exécute : ils arrivent chez le gentilhomme, lui demandent ses mesures, ses cribles, montent sur son château, enlèvent les girouettes; ils lui demandent le plus bel arbre, qu'ils abattent; ils le plantent sur la place; ils entrent dans les églises, ils arrachent les chaires, les bancs, les lambris armoriés : j'imagine, ils en font un feu de joie au pied du mai, au haut duquel on place la girouette aristocratique, une banderole chargée de la devise : Quittance finale des cens et rentes. Ordre d* éclairer les châteaux et de pendre au mai lapersonne du seigneur qui voudrait s*opposer à ces brigandages^ et telle envie n'a pris à personne.
Le numéraire ne circule point. Les billets de Caisse d'escompte coûtent beaucoup à convertir en argent. On reprend l'affaire du papier-monnaie. On parle d'une apparition de M. Necker, qui viendra, dit-on, au premier jour, en entretenir l'Assemblée.
A présent que l'affaire des moines est réglée, la confiscation de leurs biens offre une hypothèque assurée, qui autorisera l'émission d'un papier destiné à les payer. Il faut faire tant de circuits pour arriver à un terme, et on dérade si souvent, que je ne puis rien présager de l'issue
de cette nouvelle tentative, soutenue par grand nombre d'habitants de la capitale.
Nous avons à répondre au conclusum des princes allemands qui dénoncent nos décrets au Corps germanique. Heureusement les publicistes allemands ont d'autres questions à résoudre, ce qui nous rend un peu plus difficiles à réfuter.
L'ordre de Malte soudoie des plumes pour se défendre. Il a réclamé des Adresses de quelques villes de commerce, mais ce corps anticonstitutionnel, qui perpétuerait la destruction des nobles, ne pourra échapper à la proscription générale des moines ; il devra s'estimer heureux, s'il obtient quelques secours pécuniaires pour le main tenir dans son état.
Quelquefois les malades ne veulent pas voir les médecins, ni prendre un nouveau régime pour recouvrer leur santé; il est de même des esclaves : l'habitude de la servitude leur fait perdre jusqu'au désir de la liberté et leur fait négliger les moyens de l'assurer, s'ils Tont obtenue. J'apprends avec quelque regret que les nouvelles mairies sont déférées dans presque tous nos cantons aux nobles et aux ecclésiastiques; il y en a trop pour ne pas craindre qu'on n'enferme quelque loup dans la bergerie.
Je refais un habit neuf à votre mémoire sur les treizièmes, pour le reproduire dans un comité particulier qui pourrait influer plus que le Comité de féodalité.
Il est des vérités avec lesquelles on ne se familiarise qu'après les avoir vues sous tous les aspects. Je désire bien qu'on se familiarise avec celles que vous avez présentées d'une manière si lumineuse.
Je ne sais si la Caisse d'escompte balance à se charger des assignats sur les biens du clergé, ou si elle désire mettre plus de solennité à leur émission pour les accréditer; tout ce que je sais, c'est qu'on aurait beaucoup gagné à les répandre sans intermédiaire.
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Recevez mon compliment sincère sur Tidée heureuse de votre adresse aux municipalités de votre district; elle contribue à communiquer et à propager votre patriotisme et à vous attacher par la confiance ceux qui sont destinés à vivre sous la même administration.
P.'S. — Nous sommes des réformateurs bien sévères : pas un masque à Paris! Nous ne donnons pas notre temps au plaisir : deux séances le mardi gras. (Arch. Bernay.)