‹ Correspondance de Thomas Lindet pendant la constituante et la législativeChapitre 48 sur 217 · XL. — Aux officiers municipaux de Bernay · texte numérisé non relu

XL. — Aux officiers municipaux de Bernay

Lundi matin, 22 février 1790.

Messieurs, il est des circonstances qui fixent les hommes qui flottaient dans le vague des opinions ; il est

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des hommes qui se persuadent qu'ils ont toujours voulu et toujours désiré ce qu'il faut vouloir et désirer; il y a une espèce de prudence qui fait adhérer à un système et se ménager une ressource dans le cas où il ne réussit pas. Cette marche équivoque est peut-être celle du plus grand nombre, et si, dans les moments de crise, on ne peut plus accorder une haute confiance à qui n'a pas un caractère plus décidé, peut-être doit-on quelque indulgence à ceux qui se sont laissés entraîner par le torrent, qui ont désappris les précautions d'une circonspection timide, ou les habitudes de l'autorité et de l'asservissement.

Je crois n'avoir pas besoin de réclamer cette indulgence pour mon compte. J'étais libre, quand on était encore esclave, et je n'ai point dissimulé le désir de rompre les chaînes communes. La personne dont la conduite vous a paru plus incertaine avait le même désir; peut-être n'avaitelle pas le même espoir : aujourd'hui tout est égal (i).

Infiniment flatté de l'honneur que les circonstances m'ont procuré d'entretenir avec vous une correspondance assez suivie, je n*ai point eu l'ambition d'en faire un privilège exclusif. Je n'ai point dû refuser de vous faire l'ofire patriotique d'un concitoyen qui formait le vœu de contribuer, de ses moyens, à rendre cette correspondance plus intéressante. Peut-être qu'un adjoint vous aurait préservés de la stérilité de mes lettres, écrites souvent à la hâte et dans mes moments de lassitude; peut-être aurait-il rectifié les vues hasardeuses d'une imagination qui, comme la vague arrêtée par un rocher, est obligée de se replier sur elle-même.

Je ne vous priverai pas de cet avantage, si on me met en mesure d'en faire usage; sinon, vous voudriez bien, en faveur de la franchise et de la liberté, me pardonner

(x) Il s*agit de Buschey des Noês qui avait demandé à correspondre, en compagnie de Th. Lindet, avec les officiers municipaux de Bernay.

des spéculations qui ne sont pas toujours confirmées par révénement, — des répétitions, suites immanquables de la nécessité d'écrire à diverses personnes et de l'oubli de ce que j'ai écrit à chacune, — des omissions qui résultent des mêmes causes et des incorrections qui échappent à la précipitation, — des variations que la diversité des circonstances commande; enfin, ce que je n'aurai pas fait, vous voudrez bien croire que je ne l'ai pas pu.

On s'efforce de persuader au peuple qu'il est fâché du supplice de M. de Favras, qu'on Ta immolé à sa fureur, qu'il est mort innocent. Il a montré,dans toute sa procédure, le sang- froid d'un philosophe ou d'un habile scélérat. Il a fait son amende honorable, il a disserté à l'Hôtel de Ville, il a harangué sur Téchelle avec la fermeté dont les Français donnent rarement l'exemple dans d'aussi malheureuses conjonctures. On cherche à infirmer les dépositions de deux principaux témoins, par la proclamation de l'Hôtel de ville, qui promettait l'impunité et 24,000 livres aux complices qui dénonceraient les trames contre la liberté publique : il est constant que Morel et Torcati avaient fait leur révélation avant la proclamation, et ils n'ont point eu le prix promis aux dénonciateurs. Il est vrai que ces deux particuliers sont des recruteurs, gens dont la probité n'est pas à l'abri de toute atteinte, mais c'était nécessairement dans cette classe que M. de Favras devait chercher des agents : leurs témoignages n'étaient pas parfaitement concordants, mais les dépositions circonspectes des autres témoins ont achevé la conviction.

La banqueroute est l'unique espoir de l'aristocratie : elle emploie tous les moyens pour accréditer l'idée qu'il est impossible de l'éviter. Les malveillants feignent d'y croire : les pensionnaires, réduits provisoirement, y croient fermement. Ils craignent de voir passer le provisoire au définitif, et plusieurs sont fondés à craindre quelque chose de pis. On répand effrontément que, dans toutes les provinces, on ne veut pas payer nmpôt. Il est certain que

l'argent est infiniment rare à Paris, qu'il se vend fort cher, que la Caisse d'escompte fait un agiotage intolémble, qu'on ne réalise des billets qu'à trois ou quatre pour cent ; il est encore vrai que l'arrestation des nouveaux contrefacteurs de billets jette dans la défiance et l'inquiétude. On espère fatiguer Paris et réduire ses habitants au désespoir.

En vérité, on met l'opinion publique à de furieuses épreuves, et la lenteur de nos opérations n'est pas calculée sur l'impétuosité ties désirs, sur la mobilité des affections des Français; mais nous ne sommes plus le peuple de Tannée passée. On veut fortement, on veut persévéramment. Les détracteurs de l'Assemblée ne font que justifier l'impossibilité où elle est d'avancer, pour que chaque instant offre de nouveaux obstacles et de nouveaux retardements.

Le jour du jugement de M. de Favras et de l'émeute du faubourg Saint- Antoine, soit hasard, soit combinaison, il y en eut une autre à Bicêtre. Une troupe assez nombreuse des habitants de cette triste demeure réclama les droits de l'homme et la liberté ; ils se retranchèrent dans une cave, et on fut obligé de promulguer la loi martiale contre eux. Ils ne cédèrent qu'après la dernière sommation. On est assez embarrassé pour rendre sans danger à la société cette multitude de gens détenus dans toutes les maisons de force.

Aujourd'hui, on va demander encore la dictature suprême. On va demander la responsabilité des officiers municipaux et des communautés pour les délits commis contre la sûreté personnelle et la propriété , Taugmentation des maréchaussées et l'envoi de troupes dans les pays où il règne quelque inquiétude. Le moment de faire la loi n'est pas encore arrivé : ce ne pourrait être qu'un décret provisoire. Avant que les juifs fussent devenus nos firères, j'avais proposé d'emprunter cette loi judaïque de la responsabilité des communautés. J'aurais voulu que la

garde nationale fût établie partout, les maréchaussées supprimées, les troupes de ligne renvoyées aux frontières, l'armée de supplément appartenant à chaque canton ; les vagabonds, mendiants, gens sans aveu, sans état connu, ou notés, désarmés; les officiers de chaque commune autorisés à réclamer les secours des municipalités voisines; mais cette loi me paraît prématurée dans ce moment : il n'est peut-être pas temps de rétablir. Lorsque les municipalités ne sont pas encore organisées, lorsque dans bien des endroits elles seront composées d'hommes timides, peu instruits, peu habitués aux affaires, on les effrayera par le seul mot de responsabilité, ou on leur inspirera une activité trop inquiétante.

Il me semble immoral et impolitique, au moment où l'on établit des corps conservateurs de la liberté et de la sûreté publique, de se livrer à des suppositions qu'on doit regarder comme chimériques : mais ceci est un vice de rédaction. Les ennemis du bien public voudraient bien rendre les fonctions publiques inaccessibles aux citoyens vertueux et paisibles, ils voudraient bien les en dégoûter.

Les amis du bien public craignent que l'intrigue ne défère ces fonctions à des gens qui auront intérêt à les mal remplir ou à en abuser. Telle est la position de l'Assemblée, qu'il lui sera difficile de ne pas rendre un décret, et d'en rendre un sage et opportun.

Après ce préambule dont un censeur vous aurait préservé, je vous ferai part, ce soir ou demain matin, de la délibération, si cependant on parvient à en prendre une aujourd'hui. Je lis, en ce moment, une menace extravagante d'une armée de 1.500.000 hommes bordelais, gascons, languedociens, provençaux et bretons, dont la confédération a pour but de faire révoquer le civisme accordé aux juifs et de s'opposer à la liberté des nègres. Peut-être fallait-il donner aux juifs une éducation morale et civique, avant de s'associer cette nation, qui ne perdra^

qu'à la longue, une partie de ses habitudes, et qui passe pour avoir de l'argent dont nous avons besoin.

Quant aux nègres, il est malheureux qu'on en ait tant parlé, et qu'on ne puisse ni qu'on ne doive rien faire pour eux dans cette législature, quels que soient les droits de l'humanité si indignement violés à leur égard (Arch. Bernay).

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