‹ Correspondance de Thomas Lindet pendant la constituante et la législativeChapitre 54 sur 217 · XLIX. — Aux officiers municipaux de Bernay · texte numérisé non relu

XLIX. — Aux officiers municipaux de Bernay

Paris ^ le y mars 1790.

Messieurs, hier, la séance fut presque entièrement occupée de la lecture du mémoire de M. Necker, qui partira au mois de mai pour prendre les eaux. Le mémoire ne valait pas le retardement de la discussion du mode de remplacement de la gabelle.

Les autres ministres ont distribué 17.000 livres de pension, ces derniers jours, entre le commissaire Chesnon et les porte-clés de la Bastille, ce qui leur a attiré une animadversion. M. Necker propose de compter, parmi les indemnités que la nation payera quand elle sera riche, les châteaux brûlés ou pillés, et il a été applaudi.

M. Necker est toujours malade ; et si son médecin ne lui indique pas un bon spécifique pour recouvrer la santé, il n'en indique pas de meilleur pour rétablir nos finances.

L'affaire des treizièmes et des lods et ventes fut sur le point d'être terminée vendredi, dans un moment défavorable. Nous parvînmes à la faire ajourner à hier, et on ne peut plus s'en occuper : on abolit seulement hier les gardes nobles, royales et seigneuriales, et on laissa les droits féodaux. Lundi, l'affaire des colonies sera rapportée vraisemblablement et durera longtemps, et je tremble qu'on ne place nos treizièmes dans quelque mauvais quart d'heure.

C'est le premier article des droits féodaux à traiter ; mais je crois que, nonobstant que la discussion soit déjà entamée, on pourrait bien faire passer les hallages, minages, péages, havages, etc., qui seront certainement supprimés. Il m'est impossible de quitter la séance, depuis plusieurs jours que je suis aux aguets pour cet article, parce qu'on cherche à le faire passer sans discussion.

Cela m*a empêché de suivre diverses affaires auprès des différents Comités, notamment celle dont vous me chargez près du Comité de judicature; encore j'ai été assez malencontreux pour ne me trouver à portée d'aucun des membres de ce Comité.

Au reste, le travail du Comité de judicature étant subordonné à celui du Comité de constitution, et les projets de ces Comités n'étant pas infailliblement adoptés, tous les renseignements qu*ils demandent ne sont que des précautions provisoires, excepté quant aux offres de judicature. Le reste n'est pas décrété, mais ils doivent désirer les éclaircissements les plus détaillés.

On a sursis hier au soir (1) aux exécutions du grand prévôt, qui se hâte de faire une boucherie à Brives, relativement aux émeutes du Quercy, du Limousin, de TAgenais, etc. On a ajourné la motion pour la suppression des prévôtés qui ne tarderont pas à s'effectuer : sursis de l'exécution des jugements de tous les prévôts des maréchaux pour semblable affaire.

Messieurs les députés du Havre ont paru hier pour présenter une Adresse relative au commerce, c'est-à-dire au maintien de la traite des nègres. Toutes les Adresses de ce genre sont assez maladroites ; elles ne contiennent que des déclamations violentes ou pitoyables. Le principe est certain et consacré par les décrets de l'Assemblée. Un homme ne peut pas dire à un autre : tu es mon esclave ; mais il n'en est pas moins vrai que le transport des nègres dans les colonies serait un avantage pour eux, s'il était autrement exécuté ; que les nègres ont besoin d'une éducation préalable au recouvrement de la liberté ; que les blancs seraient exterminés, si l'affranchissement subit avait lieu dans les colonies; que les colonies ne peuvent être cultivées que par des hommes

(i) Décret du 6 août 1790, portant que le roi sera supplié de surseoir à Texécution de tous jugements des juridictions prévôtales.

acclimatés; qu'il est impossible de renoncer aux colonies; et que les nègres périraient promptement sur une terre qu'ils ne se donneraient pas la peine de cultiver, et qu'ils dévasteraient, dans le premier accès de leur vengeance.

Je doute que les Anglais songent à nous inquiéter au moment où nous nous donnons une Constitution : ils auront assez à faire pour conserver la leur.

Les deux Chambres excitent des débats, et la Chambre haute risque de se fondre dans celle des communes. (Arch. Bernay.)

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