‹ Correspondance de Thomas Lindet pendant la constituante et la législativeChapitre 56 sur 217 · LI. — Aux mêmes. Paris, le 11 mars · texte numérisé non relu

LI. — Aux mêmes. Paris, le 11 mars

[Il leur rend compte de la rapidité avec laquelle a été enlevé le vote sur les treizièmes, comme il l'a déjà indiqué dans la lettre précédente.]

Je vous félicite, messieurs, sur le succès des déclarations pour la contribution patriotique.

Il parait que MM. de Lisieux ont pris une forte dose d'esprit patriotique; ils n'ont pas imité les habitants de Séez ni ceux de Bayeux. J'ai vu plusieurs habitants de Lisieux qui sont contents des nouvelles élections, mais qui sont très fâchés du partage qu'ils sont obligés de faire avec Orbec.

Les gabelles, la marque des cuirs, les droits sur la fabrication des amidons, des savons, la marque des fers, seront probablement entièrement abolis pour le premier avril.

On n*a pu s'accorder pour la suppression des aides à la même époque. En voilà la raison : grand nombre de villes n'ont point d'impôts directs, ou les entrées excèdent l'impôt direct. Un système de destruction générale des aides est donc impossible, dans le moment actuel, et il faudra attendre les éclaircissemenfs que pourront donner les assemblées des départements.

La ferme vendra son sel, en concurrence avec les autres marchands, et l'on préviendra le renchérissement que pourrait éprouver subitement cette denrée, par la disette, ou par les spéculations de quelques accapareurs.

L'Hôtel de Ville de Paris propose de faire prendre trente-sept maisons religieuses au nom de la Commune, qui deviendrait débitrice envers les créanciers de TEtat d'une somme égale à celle de l'évaluation.

Les billets serviraient à retirer ceux de la Caisse d'escompte, et à la remettre dans son premier état. Elle a communiqué son projet à plusieurs grandes villes de commerce. Les petites villes peuvent calculer ce qu'une semblable disposition pourrait leur offrir d'avantages.

Les ordres sont expédiés aux nouveaux commissaires pour la convocation des assemblées du département d'Evreux.

Ces commissaires sont : M. le duc de Bouillon, dont le patriotisme et l'attachement à la chose publique sont connus, M. Letellier, maire d'Evreux, en qui ses con-

citoyens reconnaîssent une gTande probité, de la fermeté et un grand esprit de conciliation. Vous apprendrez avec quelque satisfaction, j'ose l'espérer, que le gouvernement a aussi fixé les yeux sur celui que vos concitoyens, que votre vœu a appelé à la mairie de votre ville ( i).

Quelque désir que j'eusse de me rendre dans ma paroisse, dans un temps où le travail m'y appelle, je ne pourrai suivre ce mouvement si naturel.

Les membres du clergé et de la noblesse qui s'absenteront, dans les circonstances présentes, se rendront suspects de vouloir nuire ou de vouloir intriguer dans les assemblées électives. Je ne sei^ai pas même étonné que la prévoyance de l'Assemblée la détermine à prendre quelques précautions, qui la garantissent de ce danger; je crois qu'elle le doit, et qu'elle aura à regretter de ne le pas faire. Dans cette opinion, je ne ferai pas ce que je voudrais très sincèrement qu'on interdît aux autres. (Arch. Bernay.)

LU. — Aux mêmes. Paris, le i^ mars 1790.

Messieurs, l'Assemblée nationale a certainement le désir d'abolir les impôts vexatoires et onéreux, et ce désir sera exécuté en totalité pour 1791 ; mais elle invite les citoyens à la patience. Ils sont assez justes pour sentir les obstacles qu'elle a à surmonter, les dangers auxquels chaque demande l'expose; ils n'exigeront pas qu'elle remédie, en un moment, aux malheurs accumulés pendant des siècles.

La machine marche irrégulièrement, mais il faut entretenir son jeu, jusqu'au moment où elle sera parfaitement organisée.

On avait compté sur une grande ressource : sur le

(i) Robert Lindet.

no CORRESPONDANCE DE THOMAS LINDET

patriotisme des Français. Cette ressource n'a pas été aussi prompte ni aussi abondante qu'on avait droit de l'attendre. Je parle de la contribution patriotique. Plusieurs grands propriétaires ont été incertains de leur sort, jusqu'au moment où leur fortune serait décidée par les décrets relatifs à la féodalité. Le clergé a dû être arrêté par la même incertitude, et le plus grand nombre des villes, gouvernées par des comités provisoires, ont attendu l'organisation des municipalités constitutionnelles. Des gens malintentionnés ont profité de ce retardement pour ralentir le patriotisme des citoyens, et empêcher les déclarations relatives à la contribution patriotique du .quart du revenu. On dénonce bien les manœuvres de ces ennemis de la Constitution. Vous serez étonnés, lorsque les papiers publics vous rapporteront que M. le comte d'Antraigues, dont vous avez lu, avec avidité, les premiers mémoires sur les États généraux, fuyant vers la Suisse, cherchait à réaliser par ses insinuations les malheurs qu'il pronostiquait à sa patrie.

Ces dangers ont provoqué une motion tendant à convertir la contribution du quart des revenus en un dixième pour 1790 et 1791 et en un vingtième pour 1792. Celte idée n'a pas été agréée; mais il paraît qu'on adoptera celle d'autoriser les municipalités à citer ceux qui n'auront pas fait leur déclaration, ou qui en auront fait de fausses, et à imposer les non déclarants et les faux déclarants à une contribution qu'elles estimeront proportionnelle aux facultés de ceux qu'on n'aura pas crus assez occupés du désir de sauver la patrie.

Il ne faut pas nous dissimuler que tous les dangers ne sont pas encore passés. Le désir de perpétuer l'abus des anticipations, et la complication qu'elles occasionnent dans les comptes, fait qu'on nous menace d'un embarras dans les finances qui peut produire prochainement une explosion.

Les ennemis de l'Etat, attentifs à saisir toutes les occasions de répandre l'alarme, profitent de l'annonce du départ de M. Necker pour les eaux ; ils répandent que, désespéré de n'avoir pu faire adopter ses plans, il fuit pour n'être pas témoin de la banqueroute, prête à être déclarée.

Ils se plaisent à exagérer le mince résultat des impositions des ci-devant privilégiés; et il faut avouer que le plus grand nombre des municipalités s'est laissé entraîner dans une erreur dangereuse sur ce point, en espérant bénéficier pour l'avenir, de l'imposition de leurs privilèges, sans qu'il en résultât un soulagement pour l'État. Les assemblées de département et de district ne tarderont pas, sans doute, à remédier à un abus qui pourrait avoir d'aussi terribles conséquences.

Il est incroyable par quelles ruses et par quels artifices on travaille à séduire les peuples. On désire leur faire oublier ce que l'Assemblée a fait. On affecte de parler de la Constitution comme d'une chose à faire, dont il n'a encore rien paru. On annonce que cela paraîtra, pour fatiguer l'attente du peuple et provoquer ses murmures et son impatience.

Si quelques citoyens se plaignent de la lenteur des opérations de l'Assemblée nationale, ils n'en sentent pas les difficultés, la complication ; ils ne savent peut-être pas assez démêler le faux zèle affecté par les plus grands ennemis de la cause commune. Vous êtes faits, Messieurs, pour éclairer leurs doutes, dissiper leurs inquiétudes et rectifier leurs jugements. (Arch. Bernay.)

LUI. — A R. Lindet. Le ij mars 1790.

D'après le décret qui abolit les titres honorifiques, et celui qui parle de Tancienne qualité noble des biens et

des personnes, je ne sais quel usage Ton fera de la tîtulade (i).

Je suis enchanté que vous ayez pu vous soustraire à vos occupations pour visiter le prince auquel vous êtes adjoint (2). Vous éprouverez de grandes facilités dans le travail que vous aurez à faire avec lui. Je suis persuadé qu'il confirmera la réputation de popularité qu'il s'est acquise.

Je crois que vous serez chargé d'annoncer aux assemblée électives, la suppression et le remplacement de la gabelle (3).

Hier, je dinai chez M. le garde des sceaux, avec nos principaux travailleurs en finance. JHnsistai avec chaleur sur la conversion en un abonnement ou tout autre genre d'imposition, des droits d'inspecteurs aux boissons et aux boucheries : ils n'oseraient le tenter actuellement; ils paraissent décidés à réserver l'opération pour 1791, et je crois certain que l'Assemblée adoptera ce retard. Vous aurez à faire pour engager vos bouchers et vos aubergistes à la patience : j'aurais voulu qu'il fût possible de vous mettre à l'aise de ce côté,

P.'S. — M. Necker, dans un nouveau mémoire, insiste pour la formation d'un bureau de trésorerie, et veut que les lords de la trésorerie soient pris, au moins en partie, dans l'Assemblée. L'Assemblée paraît persister dans son refus : pour moi je crois apercevoir qu'en faisant son testament, il voudrait laisser peu de péril et peu d'influence à ses successeurs : mais l'Assemblée redoute l'influence de ses propres membres, elle redoute ce qui peut les rendre dépendants.

(i) Cette phrase est assez difficile à expliquer, puisque le décret qui abolit les titres honorifiques ne fut rendu que le 19 juin 1790.

(2} Le duc de Bouillon habitait le château de Navarre près Evreux.

(^) M. de Montesquiou fit son rapport sur les finances et le remboursement de la gabelle, le 11 mars 1790. Moniteur, III, 59;. La gabelle fut supprimée le 21 mars 1790.

Nos Spéculateurs redoutent un embarras pour les derniers jours du mois, vers le 20. On menace de la culbute^ pour prolonger cette méthode de compliquer les comptes.

Le départ de M. Necker pour les eaux sera certainement un moment de crise. L'aristocratie ne s'endort pas. M. Necker partira, dit-on, parce que l'Assemblée n'a pas voulu adopter ses plans : il ne voudra pas être témoin de la banqueroute au moment où elle éclatera. Voilà sûrement un moyen de rendre son départ effrayant.

On abuse encore le peuple, on s'efforce de lui ÉEiire oublier ce que c'est que la Constitution. On lui promet, à jour fixe, que l'Assemblée nationale accouchera de ce nouvel enfant qu'on attend avec impatience, sans penser qu'il est né, qu'il prend chaque jour quelque accroissement. (Papiers R. Lindet.)

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