‹ Correspondance de Thomas Lindet pendant la constituante et la législativeChapitre 62 sur 217 · LIX. — Aux officiers municipaux de Bernay · texte numérisé non relu

LIX. — Aux officiers municipaux de Bernay

Le 2$ mars 1790.

Messieurs, vous jugerez de l'espoir de ceux qui croient encore à la contre-révolution, en lisant le pacte fédératif des Angevins et des Bretons, et le procès-verbal de leur assemblée de Pontivy.

M. le duc du Châtelet épuisa hier toute sa logique diplomatique, pour se tirer des arguments très impolitiques, que lui porta ce bourru de M. Camus, sur la demande de M. de la Tour-du-Pin d'une explication du décret relatif à la suspension des pensions, etc. (2).

M. Camus avait observé, mardi, que cette question était tardive, et qu'on avait continué de faire des payements contre la disposition du décret. Il insinua que quelques membres de l'Assemblée avaient participé à cette contravention. M. le duc se crut désigné : il monta à la tribune pour se justifier et dire qu'il avait reçu seulement i.ooo écus, ce que l'Assemblée nationale avait permis, voulant laisser une pension viagère à ceux qui avaient joui des grâces de la cour.

(i) Il s*agit du décret précité du 19 mars 1790. (2j Séance du 24 mars 1790. Moniteur ^ III, 689.

Le lendemain, M. Camus reprit l'affaire et demanda à Tex-plénipotentiaire s'il n'est pas vrai qu'il eût touché 27.000 livres. Sur cette interpellation, M. le duc, se sentant mû de patriotisme, déclara qu'il avait reçu une somme d'environ 2.500 livres en argent et le reste en papier; que, quant à la somme d'argent, il était disposé à en faire un don patriotique.

Un cadi, suivant Gil Blas et La Fontaine, aurait trouvé la réponse justificative, M. Camus, non. — M. le duc fut pressé de déclarer en quel papier il avait été payé, et comment il avait pu recevoir un tel payement; il prétendit qu'il ne le savait, que c'était son intendant qui avait reçu arrière de lui. On lui demanda s'il n'avait pas signé la quittance: il prétendit que les gens de son importance signaient des quittances à l'avance, et les remettaient à leurs intendants qui ne leur en rendaient pas compte exact et détaillé... Décrété que le caissier serait mandé à la barre. Le caissier rendu à la barre tergiversait en répondant aux interrogats du président. M. Camus prit la parole : et le caissier, — malgré M. Maury, qui observa qu'il ne convenait pas de faire prêter interrogatoire à un homme qui n'y était pas préparé, — fut amené à déclarer, que c'était M. de Biré ou son suppléant qui signaient ces sortes de mandats. Décrété que M. de Biré serait mandé sur-le-champ à la barre; il arriva trop tard, il comparaîtra aujourd'hui.

La séance d'hier offre un événement d'une tout autre importance. Après la lecture du rapport fait par M. Thouret, plusieurs honorables membres demandèrent la parole, et espéraient embarrasser, pendant plusieurs jours, dans des discussions vagues, sur l'ordre judiciaire.

Un des chefs de meute se disposait à présenter une table des questions préparatoires à discuter ; il mit pour

(i) Séance du 25 mars. Moniteur ^ III, 704, 707, 708.

la première : abolira-t-on l'ancien ordre judiciaire ou se contentera-t-on de le réformer? On demanda d'aller aux voix sur la motion de M. de Cazalès; et, contre son attente, elle fut emportée d'emblée. Il eut beau la désavouer, l'interpréter, malgré la question préalable, la réclamation de trois jours de discussion, la prolongation de la discussion; dans la séance, il fut jugé au désir de M. Thouret, qu'il ne resterait aucun rejeton vivace de ce tronc constitutionnel qui vient d'être abattu. L'oraison funèbre des parlements est prononcée. Incessamment, ils descendront dans le tombeau de l'oubli.

[Th. Lindet justifie ensuite la distribution du département de l'Eure en six districts, et termine en prévenant son frère qu'il aura un lourd travail à faire pour dresser l'inventaire du mobilier des religieux de Bernay.] (Arch. Bernay.)

Page 1