‹ Correspondance de Thomas Lindet pendant la constituante et la législativeChapitre 70 sur 217 · LXIX. — Aux mêmes. Le 14 avril · texte numérisé non relu

LXIX. — Aux mêmes. Le 14 avril

Messieurs, nous voilà encore dans un moment de crise, mais je crois que ce sera le dernier. J'avais bien prévu qu'au moment de l'expropriation du clergé il y aurait une forte commotion. On a été forcé de suspendre les délibérations sur la constitution de l'ordre judiciaire pour s'occuper de la création des assignats. Avant l'émission de ce papier, il faut mettre les biens du clergé dans les mains de la nation. Le clergé, qui ne veut pas s'en dessaisir, tente tous les moyens de les retenir, et il a lié la cause de la propriété à celle de la religion : il a fallu délibérer sur l'unité du culte public en France. Vous trouverez sage la déclaration qui a été faite hier, à l'Assemblée nationale, sur le fait de la religion catholique, apostolique et romaine. On n'a point adopté les idées que le fanatisme suggérait, ou plutôt l'avarice. Vous jugerez que l'Assemblée doit être à l'abri des inculpations d'irréligion, dont les ennemis de toute réforme s'efforcent de l'entacher sous ses propres yeux, efforts qu'ils vont redoubler, pour séduire et égarer les peuples dans le fond des provinces.

La multitude des libelles , l'abus du ministère le plus saint, la violence des déclamations, le tumulte le plus

scandaleux introduit dans les séances de TAssemblée nationale, ont paru, à quelques forcenés, des moyens certains de renverser l'édifice de la nouvelle Constitution. Leur audace et leur contenance semblaient présager une ruine infaillible : ils ont osé tout tenter, rien ne leur a réussi ; et ce qu'ils feront encore ne leur réussira pas mieux.

Au moment si essentiel où les assemblées vont s'organiser, il est important que les peuples soient instruits et détrompés. L'Assemblée nationale ne veut pas détruire le culte catholique : elle déclare que c'est le seul qui sera entretenu aux frais de la nation. Les doutes répandus sont d'autant plus injurieux, qu'elle met les dépenses de ce culte au rang des premières dettes que l'Etat doit acquitter. Mais, aux yeux de ceux qui dépouillaient les peuples, au nom de cette religion, c'est une impiété que d'empêcher ces scandaleuses déprédations.

Si on connaissait les premiers apôtres qui se portent pour les défenseurs de la religion, il ne serait pas difficile de connaître ses véritables ennemis; il est peu de contrées en France où l'on ne sache distinguer la pureté du culte et l'intérêt des ministres du culte. Une partie du clergé et de la noblesse menace depuis quelques jours d'une scission ; elle prétend qu'elle n'est pas libre : l'insolence de ses déclamations, et la profusion de ses libelles, attestent sa liberté aux yeux de toute la France.

Hier, la nuit, cette partie de l'Assemblée avait eu un conciliabule aux Capucins, où se firent les motions les plus incendiaires; mais ils ne purent convenir d'aucun projet sensé, et la séance ne fut que tumultueuse ( i ). Paris alarmé se porta enfouie dans les Tuileries, dans les rues et les places voisines de la salle. M. de La Fayette avait redoublé les gardes, cette précaution fournit de prétexte au jadis marquis, d'interpeller le maire de Paris (2) d'or-

(i) Cf. Récit succinct de ce qui s'est passé hier au Capucins (s. I. n. d.), in-80. Bibl. Nat., Lb"/3?04.

(2) Foucaud-Lardimalie (Louis marquis de).

donner aux citoyens rassemblés autour du Temple de la Liberté, de se retirer chez eux, et le commandant de la garde parisienne de renvoyer ses troupes, parce qu'on ne l'avait pas envoyé pour délibérer le sabre à la main, environné de baïonnettes. Il conclut à ce que l'Assemblée défendît aux troupes d'approcher de trois lieues de la salle. Cependant, bien en prit à ces messieurs que la garde parisienne veillât à leur conservation. Au sortir de la séance, le vicomte de Mirabeau, irrité de se voir montrer, et de s'entendre nommer et qualifier, mit Tépée à la main : ce mouvement provoqua la fureur du peuple, et il aurait été mis en pièces, si un détachement de grenadiers ne l'eût enveloppé. Son compagnon d'armes, Cazalès, lui conseilla de rengainer son épée. On les reconduisit tous les deux ; des milliers d'hommes mal intentionnés les suivirent, cherchant à dévorer leur proie, mais la garde fut assez heureuse, pour maintenir leur inviolabilité.

L'abbé Maury, qui ne compte pas toujours sur son éloquence pour convertir ses auditeurs, présenta deux pistolets à des gens qui le complimentaient sur son passage. Ce moyen ne lui réussit pas pour lui procurer la solitude, la foule augmenta. La garde le prit sous sa protection ; on le fit passer dans un hôtel, où l'abbé peu national prit l'habit d'un garde national, et sous ce costume, regagna son gîte sans être reconnu. La garde de Paris répond de ces braves champions de l'aristocratie.

Hier au soir, ces messieurs se rassemblèrent encore aux Capucins. Ils espéraient y passer la nuit, mais un soldat de la garde parisienne, las de veiller si longtemps au salut de ces messieurs, dit à l'oreille d'un d'entre eux, qu'il était chargé de leur annoncer une députation de 10,000 personnes du Palais-Royal. La séance fut levée sans tumulte, chacun défila. On assure que le résultat de la délibération fut de composer une déclaration aux commettants, dont les rédacteurs sont nommés. Cette production ne tardera pas à infecter la France. Les cor-

respondants dans les provinces attendent ce signal, pour exciter une commotion. On compte beaucoup sur ce moyen ridicule : on va, dit-on, convertir les églises des moines, et même des paroisses supprimées, en mosquées, et en temples de protestants, synagogues, etc. Les citoyens éclairés ne craindront point pour la religion : ils ne craindront point pour la liberté des députés, lorsqu'ils sauront le décret relatif à la religion et le zèle de la garde parisienne, pour défendre des insultes des peuples ses

plus redoutables ennemis Et vous, messieurs, vous ne

confondrez point, dans la défaveur que méritent certaines classes de citoyens, des citoyens des mêmes classes qui n'ont suivi d'autres principes que Thonneur, la vérité et le bonheur de la nation. (Arch. Bernay.)

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